Livre VI — Les romans de Madame de Duras
Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)
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« Je sortis du château, mais sans pouvoir m'en éloigner ; j'errais sur les terrasses, je m'appuyais sur ces murs qui renfermaient Mme de Nevers, et je m'abandonnais à tous les transports de mon cœur1...»
1. Sainte-Beuve : « Cette scène de fleurs données et reprises, de pleurs étouffés et de chaste aveu, réalise un rêve adolescent qui se reproduit à chaque génération successive; il n'y manque rien ; c'est bien dans ce cadre choisi que tout jeune homme invente et désire le premier aveu : sentiment, dessin, langue, il y a là une page adoptée d'avance par des milliers d'imaginations et de cœurs, une page qui, venue au temps de la Princesse de Clèves, en une littérature moins encombrée, aurait certitude d'être immortelle. » ↩
La SCÈNE DES FLEURS, dans Dominique :
« .. Madeleine, à demi renversée, comme elle l'eût été sur un lit de repos, froissait par un geste nerveux, un énorme bouquet de violettes, qui, toute la soirée, m'avait enivré. Je voyais l'éclat bizarre et fiévreux de ses yeux fixes. J'étais dans un grand trouble, et je sentais distinctement qu'il y avait d'elle à moi je ne sais quoi de très grave, comme un débat décisif.
« Elle descendit la dernière (de voiture), et je tenais encore sa main que déjà M. d'Orsel et Julie montaient devant nous le perron de l'hôtel. Elle fit un pas pour les suivre, et laissa tomber son bouquet. Je feignis de ne pas m'en apercevoir.
« Mon bouquet, je vous prie? » me dit-elle, comme si elle eût parlé à son valet de pied. Je le lui tendis sans dire un seul mot, j'aurais sangloté. Elle le prit, le porta rapidement à ses lèvres, y mordit avec fureur, comme si elle eût voulu le mettre en pièces.
« Vous me martyrisez et vous me déchirez », me dit-elle tout bas avec un suprême accent de désespoir; puis, par un mouvement que je ne puis vous rendre, elle arracha son bouquet par moitié : elle en prit une, et me jeta pour ainsi dire l'autre au visage.
« Je me mis à courir comme un fou en pleine nuit, emportant comme un lambeau du cœur de Madeleine ce paquet de fleurs où elle avait mis ses lèvres et imprimé des morsures que je savourais comme des baisers.
« Je m'en allais au hasard, ivre de joie...
« J'avais toujours à la main ces fleurs brisées. Je les regardais, je les couvrais de baisers, je les interrogeais comme si elles gardaient le secret de Madeleine ; je leur demandais ce que Madeleine avait dit en les déchirant, si c'étaient des caresses ou des insultes... »
DOUCES PROMENADES à Faverange.
« Il était impossible qu'elle ne vît pas que je l'adorais : quelquefois, j'oubliais l'obstacle éternel qui nous séparait. Dans cette solitude, le bonheur était le plus fort. La voir, l'entendre, marcher près d'elle, sentir son bras s'appuyer sur le mien, c'étaient autant de délices auxquelles je m'abandonnais avec transport. Il faut avoir aimé pour savoir jusqu'où peut aller l'imprévoyance; il semble que la vie soit concentrée en un seul point, et que tout le reste ne se présente plus à l'esprit que comme des images effacées. C'est avec effort qu'on appelle sa pensée sur d'autres objets ; et dès que l'effort cesse, on rentre dans la nature de la passion, dans l'oubli de tout ce qui n'est pas elle. Un soir en revenant d'une de ces longues courses, je m'étais assis à l'extrémité de la Châtaigneraie, dans l'enceinte du parc, mais cependant fort loin du château. J'essayais de me calmer avant de rentrer dans le salon où j'allais rencontrer les regards de M. le maréchal d'Olonne, lorsque je vis de loin Mme de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie dont j'osai me croire l'objet ; elle avait ôté son chapeau, ses beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules, son vêtement léger flottait autour d'elle, son joli pied se posait sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas ; elle ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec délices; jamais je ne m'étais encore senti entraîné vers elle avec autant de violence ; le désespoir auquel je m'étais livré tout le jour avait redoublé l'empire de la passion dans mon cœur. Elle vint à moi, et dès que j'entendis le son de sa voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur moi-même, etc. »
PROMENADES FURIEUSES à NièvreS
« Nous passâmes ainsi trois jours en promenades, en courses téméraires, soit au château, soit dans les futaies, trois jours inouïs de bonheur, si le sentiment de je ne sais quelle enragée destruction de son repos peut s'appeler du bonheur, sorte de lune de miel effrontée et désespérée, sans exemple ni pour les émotions, ni pour les repentirs... « Vous m'accompagnerez, me dit-elle, j'ai besoin d'aller vite et de me promener très loin... » Elle courut s'habiller, fit seller son cheval... « Partons », me dit-elle. A peine arrivée sous bois, elle prit le galop ; je fis comme elle et je la suivis. Elle hâta le pas, dès qu'elle me sentit sur ses talons, cravacha son cheval, et, sans motif, le lança à fond de train. Je me lançai à son allure, et j'allais l'atteindre, quand elle fit un nouvel effort qui me laissa derrière. Cette poursuite irritante, effrénée, me mit hors de moi. Elle montait une bête légère et la maniait de façon à décupler sa vitesse. A peine assise, tout le corps soulevé pour diminuer encore le poids de sa frêle stature, sans un cri, sans un geste, elle filait éperdument et comme emportée par un oiseau. Je courais moi-même à toute allure, immobile, les lèvres sèches, avec la fixité machinale d'un jockey, dans une course à fond... Elle vint s'arrêter court à deux pas de moi, et les deux bêtes, animées et tout écumantes, se cabrèrent un moment, comme si elles avaient le sentiment que leurs cavaliers voulaient combattre. Elle se tint devant moi, sa cravache à pommeau d'écaille entre les dents, les joues livides, les yeux injectés et m'éclaboussant de lueurs sanglantes; puis, elle fit entendre un ou deux éclats de rire convulsifs qui me glacèrent. Son cheval repartit ventre à terre... Je repris ma course en poussant malgré moi un cri de désespoir... Arrivé juste à l'endroit où elle avait disparu, je la trouvai dans l'entrecroisement des deux routes, arrêtée, haletante, et m attendant le sourire aux lèvres. « Madeleine, lui dis-je, en me ruant sur elle, et lui prenant le bras, cessez ce jeu cruel, ou je me fais tuer. » Elle me répondit seulement par un regard direct qui m'empourpra le visage, et reprit plus posément l'allée du château. Nous revînmes au pas, sans échanger une parole, nos chevaux marchant côte à côte, se frôlant des mâchoires et se couvrant mutuellement d'écume. »
SCÈNE DU BAISER, dans Edouard :
« Je crus que j allais mourir : cette voix sévère avait percé mon cœur comme un poignard. Me voyant si malheureux, elle s'approcha de moi et voulut me prendre la main. « Laissez-moi, lui dis-je, ne me faites pas perdre le peu de raison que je conserve encore. « Je me levai pour sortir; elle me retint. « Non, dit-elle en pleurant, je ne croirai jamais que vous ayez besoin de me fuir pour me respecter ! » Je tombai à ses genoux. « Ange adoré, je te respecterai toujours, lui dis-je, mais tu le vois, tu le sens bien toi-même, que je ne puis vivre sans toi ! Je ne puis être à toi, il faut donc mourir !... - Edouard, vous le savez bien, dit-elle, toute troublée, si vous mourez, je meurs... ma vie est dans ton cœur; tu ne peux mourir sans moi! » Je passai mes bras autour d'elle ; elle ne s'y opposa point, elle pencha sa tête sur mon épaule. « Qu'il serait doux, dit-elle, de mourir ainsi ! »... Je la serrai sur mon cœur. « Edouard, dit-elle, aie pitié de moi, ne déshonore pas celle que tu aimes! Tu le vois, je n'ai pas de force contre toi. Sauve-moi, sauve-moi !... Eh quoi ! tu ne veux pas m'épouser, et tu veux m'avilir ? - Je ne veux rien, lui dis-je au désespoir, je ne veux que la mort! Ah ! si du moins je pouvais mourir dans tes bras, exhaler mon dernier soupir sur tes lèvres! » Elle pleurait ; je n'étais plus maître de moi. J'osai ravir ce baiser qu'elle me refusait. Elle s'arracha de mes bras; ses larmes, ses sanglots, son désespoir, me firent payer bien cher cet instant de bonheur : elle me força de la quitter...
« Je rentrai dans ma chambre, le plus malheureux des hommes, et pourtant, jamais la passion ne m'avait possédé à ce point. J'avais senti que j'étais aimé; je pressais encore dans mes bras celle que j'adorais. Au milieu des horreurs de la mort, j aurais été heureux de ce souvenir. Ma nuit entière se passa dans d'affreuses agitations... J'avais perdu jusqu'à cette vue distincte de mon devoir qui m'avait guidé jusqu'ici. »
SCÈNE DU BAISER, dans Dominique :
« Nous nous rapprochâmes; il restait à joindre les deux bouts du châle. Soit maladresse, soit défaillance, la frange échappa tout à coup des mains de Madeleine. Elle fit un pas encore, chancela d'abord en arrière, puis en avant, et tomba dans mes bras tout d'une pièce. Je la saisis, je la tins quelques secondes ainsi collée contre ma poitrine, la tête renversée, les yeux clos, les lèvres froides, à demi morte et pâmée, la chère créature, sous mes baisers. Puis, une terrible contraction la fit tressaillir : elle ouvrit les yeux, se dressa sur la pointe des pieds pour arriver à ma hauteur, et, se jetant à mon cou, de toute sa force, ce fut elle à son tour qui m'embrassa.
« Je la saisis de nouveau : je la réduisis à se défendre, comme une proie se débat, contre un embrassement désespéré. Elle eut le sentiment que nous étions perdus ; elle poussa un cri. J'ai honte de vous le dire, ce cri de véritable agonie réveilla en moi le seul instinct qui me restât d'un homme, la pitié... La chère victime fit un dernier effort : c'était peine inutile, je ne la tenais plus. Alors, avec un effarement qui m'a fait comprendre ce que c'est que le remords d'une honnête femme, avec un effroi qui m'aurait prouvé, si j'avais été en état d'y réfléchir, à quel degré d'abaissement elle me voyait réduit, comme si instantanément elle avait senti qu'il n'y avait plus entre nous ni discernement du devoir, ni égard, ni respect, que cette commisération de pur instinct n'était qu'un accident qui pouvait se démentir, avec une pantomime effrayante qui répand encore aujourd'hui sur ces anciens souvenirs toutes sortes de terreur et de honte, Madeleine marcha lentement vers la porte, et, ne me quittant pas des yeux, comme on agit avec un être malfaisant, elle gagna le corridor à reculons. Là seulement, elle se retourna et s'enfuit... »
LE PORTRAIT, dans Edouard :
« Ce portrait de Mme de Nevers qu'il fallait encore quitter, avec quelle douleur ne lui dis-je point adieu! Je baisais cette toile froide, je reposais ma tête contre elle; tous nos souvenirs, tout le passé, toutes nos espérances, tout semblait réuni là, et je ne sentais pas en moi-même la faculté de briser le lien qui m'attachait à cette image chérie; je m'arrachais à ma propre vie en déchirant ce qui nous unissait. C'était mourir que de renoncer ainsi à ce qui nous faisait vivre... »
LE PORTRAIT, dans Dominique :
« C'était un portrait... Madeleine était là devant moi, qui me regardait, mais avec quels yeux ! dans quelle attitude ! avec quelle pâleur et quelle mystérieuse expression d'attente et de déplaisir amer! Je lui parlais, je lui disais toutes les choses déraisonnables qui me torturaient le cœur depuis près de deux années; je lui demandais grâce et pour elle et pour moi ! Je lui racontais ma vie tout entière... Il y avait des moments où le modelé fuyant des joues, l'étincelle des yeux, l'indéfinissable dessin de la bouche, donnaient à cette muette effigie des mobilités qui me faisaient peur... Le lendemain d'un jour où je lui fis des adieux vraiment funèbres, les salles furent fermées, et le portrait disparu me laissa plus seul que jamais. »
Le nom de l'héroïne dans le roman de Fromentin, Mme de Nièvres, rappelle fatalement l'héroïne du roman de Mme de Duras, Mme de Nevers.
Ce n'est pas seulement le quasi-anagramme qui rapproche ces deux noms ; ce n'est pas seulement une ressemblance d'aspect. C'est la géographie qui les enchaîne l'un à l'autre : l'un appelle l'autre : Nièvre, Nevers.
Avoir donné ce nom, à Madeleine, quel souvenir ! ou quel oubli !
Dominique fut le premier et le dernier roman de Fromentin. Sa veine, à peine ouverte, tarit dès le début, malgré l'excitation d'un succès relatif. C'est qu'elle n'était que veine indigente et combinaisons d'emprunt.
Ce que j'ai dit d'Edouard, « modèle » de Dominique, n'est pas pour diminuer l'œuvre de Fromentin en ce qu'elle a d'original, mais pour relever Edouard, l'actualiser, le remettre à son rang et à sa place, l'associer en quelque façon à la fortune grandissante de Dominique1.
1. J'ai sous les yeux la quatorzième édition (1903). ↩
L'œuvre de Fromentin est un roman, - le mot est de lui, - de sensibilité extérieure.
Edouard est un roman d'intimité et de psychologie. La société la plus brillante s'y peint avec ses habitudes, ses préjugés, ses délicatesses exquises. Société évanouie ! Par certaines clôtures et par certains usages, c'est en effet le passé, un passé charmant et poétique. Mais par la passion vivement sentie et rendue, c'est l'éternel présent.
Le succès, sous la Restauration, en fut soudain et très vif. Il se retrouve et se prolonge dans le succès de Dominique. « Le chef-d'œuvre du roman psychologique », ce n'est pas, quoi qu'en ait dit Schérer, Dominique ; ce serait plutôt Édouard.
Les romans inédits de Mme de Duras, le Moine et Olivier, ou le secret, sont-ils donc condamnés à ne jamais paraître ? Sainte-Beuve « aimait à croire », en 1834, qu'ils seraient « publiés avant peu ». Quinze ou vingt ans plus tard, il écrivait : « On n'a plus à espérer de voir rien paraître des autres productions de Mme de Duras, auxquelles elle attachait pourtant bien du prix, dont elle avait par son testament, désigné l'éditeur, et que la circonspection excessive de la famille a retenues assez longtemps pour que l'heure de les publier soit passée. Les ouvrages d'esprit ont aussi leur saison. »
Si ces romans n'étaient que fictions et œuvres d'art, on pourrait s'en tenir à l'arrêt du grand critique, non sans regretter que la volonté et l'espoir de l'auteur n'aient pas été remplis. Mais le nom de Mme de Duras est de ceux que l'histoire littéraire veut ajouter à son trésor. Ses œuvres si délicates, et d'ailleurs peu encombrantes, nous restituent, avec les noms d'une très noble famille, la physionomie d'un régime, d'une société, d'un milieu qu'il convient de ne pas oublier. C'est la vieille France ressuscitée dans sa grâce, son langage, son accent, avec ses habitudes d'élégance et quelques-uns de ses préjugés, en une période de transition et de tristes pressentiments, et qui achève de mourir.
De plus, Mme de Duras fut l'amie de Chateaubriand. C'est elle qui, par son influence, ouvrit et rouvrit la carrière à l'homme politique, le modéra au plus fort de ses impulsions, le releva de plus d'une lourde chute, l'encouragea du regard et de la voix, lui fit atteindre le prix de la course. Un juste hommage lui sera rendu tant que vivra le nom prestigieux de l'Enchanteur. La curiosité la plus sympathique s'exercera à son sujet tant que seront lus les Mémoires d'outre-tombe. On voudra savoir en , particulier ce qu'étaient les œuvres qui valurent à son nom d'être associé aux noms de Mes de La Fayette et de Staël, et si elles soutiennent sans fléchir cette louange peu banale. Après avoir lu Ourika, Édouard et les Réflexions, on voudra, par entrainement de lecture et goût littéraire, connaître les œuvres inédites. On le voudra surtout parce que ces romans, aussi bien que leurs aînés, doivent renfermer des confidences émues, bonnes à recueillir, confidences que la critique, désormais avertie, aurait plaisir et facilité à dégager des fictions et des mélanges. On aurait là, racontés par elle-même, des récits d'intimités qui, tout vibrants d'émotions vraies, nous intéresseraient aux fictions elles-mêmes et que l'on pourrait comparer aux Mémoires de Sophie. Grâce au jour nouveau qui les éclairerait, ces petites compositions s'actualiseraient en quelque manière; elles retrouveraient l'opportunité de l'heure et la faveur d'un renouveau.
La preuve que les Nouvelles inédites sont, elles aussi, pleines de confidences et toutes d'intimité, je la trouve dans les pensées que Sainte-Beuve avait notées au cours d'une lecture d'Olivier que Mme de Rauzan lui avait permis de faire : « Il y a des êtres dont on se sent séparé comme par ces murs de cristal dépeints dans les contes de fées : on se voit, on se parle, on s'approche, mais on ne peut se toucher ; » et les autres que j'ai déjà citées, allusions à Félicie.
Voici ce qu'en dit Mme de Duras dans sa correspondance :
15 mai [1824].
Puis, j'ai fait un Moine du mont Saint-Bernard ; c'est un abbé d'autrefois, bien factice d'esprit et de cœur, mondain sans être scandaleux, dans lequel l'éducation et l'influence des mœurs de ce temps ont détruit le naturel et la vérité et simplicité du caractère et quest rame de a tt cati de meus a graces de par
tice, comme la passion.
Puis, j'ai fait un autre roman dont je n'oserais vous dire le sujet. C'est un défi, un sujet qu'on prétendait ne pouvoir être traité. Je vous en dirai seulement le titre : cela s'appelle Olivier ou le Secret.
A présent, je fais des Mémoires, la vie d'une femme racontée par elle-même. Cela est à moitié. Je n'y travaille plus. Tout ce beau zèle s'est passé, je ne suis pas sûre de finir; il paraît que j'en pourrais dire autant de cette lettre...
Nous savons que Mme de Duras « aimait les lieux comme des amis ». Ses récits doivent donc être dépositaires des sentiments qu'ils lui avaient inspirés. Je n'imagine pas que la Suisse, - où elle vécut deux des mois les plus heureux de sa vie, et où elle avait acquis une amitié qui lui convenait si bien - puisse n'être pas rappelée dans l'un ou l'autre de ses romans, et il y aurait lieu de supposer que c'est dans le Moine ou l'Abbé du mont Saint-Bernard. Là se peuvent rencontrer quelques passages consacrés aux montagnes, aux glaciers, au beau lac, à Lausanne ; là peut-être se montrerait, ne fût-ce que de profil, la bonne et souriante figure de Rosalie de Constant ; et il y aurait piquant intérêt à voir sous quels déguisements de nom, d'âge ou même de sexe, avec quel choix d'expressions, avec quelle fidélité de traits et de souvenirs. Me de Duras écrivait à Rosalie : « Faites-moi l'emplette d'une petite vue de Chamonix à la gouache. Je la voudrais prise de manière à ce que l'on vît le mont Blanc et tous les glaciers en arrivant du côté de Genève. On a cette vue après avoir passé le petit village qui s'appelle, je crois, Ourche ou les Ourches. On voit tous les glaciers, Chamonix en bas et le mont Blanc au-dessus. Il faut avoir au moins ce charmant pays en peinture puisque je ne le puis en réalité. »
Ainsi aimait-elle à revoir et à se souvenir, et non seulement en peinture, mais pour décrire. Et la Bretagne, patrie de Kersaint, et où fut son berceau, la Bretagne, si poétiquement chantée par le cher frère René, n'est-il pas permis de supposer que Mme de Duras chercha l'occasion d'en parler ? Et ne serait-on pas curieux de savoir sous quel aspect elle l'a dépeinte, et si la puissante personnalité de Chateaubriand n'anime pas quelque noble personnage du roman, et à quels traits, sous la figure de convention, on le pourrait reconnaître? Elle écrivait à son ami, alors ambassadeur à Londres : « Je vous attends pour vous lire mon nouveau roman ; l'héroïne en est Bretonne. Je suis impatiente de savoir si vous l'aimerez. » Cette Bretonne ne tiendrait-elle pas beaucoup de Claire de Kersaint-Duras ?
Ne saurons-nous jamais en quoi l'héroïne du Moine se rapproche ou diffère de la fille des vieux Druides, l'immortelle Velléda - Nathalie-Velléda ?
Je me laisse aller volontiers à de telles suppositions, sachant que Me de Duras se plaisait aux souvenirs : « Mon imagination est bien plus dans le passé que dans l'avenir. J'ai été ainsi toute ma vie. Je rêverais tout un jour sur un quart d'heure d'il y a dix ans. »
L'océan qu'elle avait vu de ses premiers regards, et qu'elle traversa pour aller aux Antilles, Edouard nous raconte qu'il l'a traversé; les impressions qu'il dit avoir éprouvées ne sont autres que celles de l'auteur, vivement ressaisies et dépeintes. Il faut se borner et s'en tenir à un ou deux traits. Me de Duras écrivait à Rosalie en 1812 : « Cette rêverie, ce sentiment profond de l'existence de Dieu et de son rapport avec notre âme, je ne l'ai jamais senti qu'en regardant le ciel semé d'étoiles, ou quelquefois, dans mes longs pèlerinages, lorsque la mer ballottait notre vaisseau. » Et dans Édouard : « Le firmament semé d'étoiles se réfléchit dans une mer tranquille... L'infini est partout, dit-il, on le voit là (en montrant le ciel) ; on le sent ici (en montrant son cœur). Et cependant quel mystère ! Qui peut le comprendre? Ah ! la mort en a le secret. Qui pourrait douter de l'existence de Dieu, en contemplant ce beau ciel ? »1
1. Voir tout ce beau morceau que je mutile forcément. ↩
L'Angleterre, si accueillante aux émigrés, et dont Mme de Duras admira toujours le vrai et large libéralisme, est louée de n'opposer à la supériorité du talent, quelle que soit l'infériorité de la naissance, aucune barrière ni pour l'admissibilité aux plus hauts emplois, ni pour les alliances les plus distinguées : « Que j'aimais ce pays où toutes les carrières étaient ouvertes!... Que j'admirais ces institutions qui du moins relèvent l'infériorité par l'espérance .... »
De tels souvenirs, malgré le caprice des fictions auxquelles ils seraient mêlés, ou plutôt grâce à l'absolue sincérité que favorisent les fictions, nous donneraient un nouveau portrait de Mme de Duras avec une intime et diverse ressemblance que n'égaleraient jamais ni le portrait le plus artistement fouillé, ni la biographie la plus scrupuleusement exacte.
Je forme le vœu que ces Nouvelles inédites soient enfin publiées, conformément à la volonté testamentaire de la duchesse de Duras. La première timidité, voire les peurs de jadis, causées par d'abominables pastiches, n'ont plus aucune raison d'être, et les révélations de notre correspondance, en livrant la clé des douleurs inspiratrices et des choses vécues, doivent encourager les détenteurs actuels à saisir l'occasion favorable : Carpe diem.