Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 15 mai [1825], Paris
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Paris, 15 mai [1825].
Nos lettres se sont croisées. Je suis bien aise de cette preuve que nos sentiments se rencontrent. Le projet dont je vous avais parlé tenait à l'absence de M. de Duras qui devait faire un voyage assez long pendant lequel je voulais vous proposer de venir habiter son appartement, me voir et voir Paris, où tant de choses vous intéresseraient, mais voilà votre frère avec vous jusqu'au mois d'octobre, et tous les projets de M. de Duras dérangés par la prolongation de la session qu'on croit qui durera jusqu'au mois d'août, - après laquelle viendra le Conseil général d'Indre et Loire : - il faut donc, pour cette année, renoncer à nous voir. J'en suis triste; il me semble que nous aurions mille choses à nous dire qui ne s'écrivent pas, et puis, l'avenir est si triste et si incertain... Cependant j'ai été mieux de ma santé depuis quelque temps; mais j'ai déjà eu de ces mieux après lesquels je suis retombée plus mal que jamais. Ne parlons pas de cela. Mais dites-moi si vous auriez consenti à faire pour moi ce voyage. N'avez-vous aucune curiosité, - à part de l'amitié qui, j'espère, vous y porterait, - de voir un lieu qui réunit tant de choses et de personnes que vous êtes si digne d'apprécier? Ces beaux musées, ces grandes bibliothèques, ces établissements de tout genre, sur de si grandes échelles que l'effet que produit l'ensemble seul et la pensée de leur réunion dans la même enceinte a quelque chose qui frappe et élève l'imagination. Je ne suis jamais entrée dans cette grande galerie du Louvre qui a un mille et demi de longueur, sans avoir éprouvé cette admiration et ce bien-être de se sentir au milieu de ces chefs-d'œuvre, sans même avoir besoin de les regarder. C'est comme la civilisation visible et personnifiée d'un grand peuple. Vous auriez eu beaucoup de ces jouissances à Paris ; vous en auriez eu à connaître quelques-uns de mes amis qui auraient senti tout ce que vous valez. Il y a dans ces hommes supérieurs, surtout dans les savants, une simplicité dont je ne me lasse point. Il y en a trois que je vois sans cesse : M. de Humboldt, M. Cuvier et M. Abel Rémusat, et ces hommes célèbres dans toute l'Europe ont la simplicité et l'indulgence la plus aimable. Je vois souvent aussi M. de Forbin1 dont vous me parlez. Je l'ai connu autrefois en Suisse, du temps que nous y étions ensemble. Il a beaucoup d'esprit et surtout d'amabilité ; il est plein de talent pour la peinture, et ses ouvrages vaudraient mieux s'il les soignait davantage, mais il a trop de facilité pour être difficile sur lui-même. Sa première éducation a été négligée; il a été jusqu'à dix ans abandonné dans un château de son père, en Provence, à courir avec les petits paysans ou à nager dans la mer avec eux. Ensuite, on l'envoya dans l'atelier de David pour apprendre à peindre et gagner sa vie, car ils étaient tous ruinés. Quand on voit ce qui est sorti de cette éducation, on s'en étonne. M. de Forbin vaut mieux qu'on ne le croit et qu'il n'en a l'air. C'est un mérite rare dans un temps où on fait étalage de tout. Sa fille va se marier ; elle épouse M. de Marcellus, qui sera pair de France. J'ai arrangé ce mariage qui les rend très heureux, elle est charmante. Voilà peut-être plus de détails que vous n'en vouliez.
1. Louis-Nicolas-Philippe-Auguste, comte de Forbin, 17 août 1777 - 22 février 1841, était le père de Thérèse-Joséphine-Céline, 28 décembre 1804, 25 janvier 1886, mariée le 30 mai 1824 à Marie-Louis-Jean-Charles-André-Martin de Tyrac, comte de Marcellus. ↩
Ne doutez pas que M. de Cha[teaubriand] ne soit de cœur pour les Grecs. Il ne supporte pas l'illibéralité qui fait se ranger parmi leurs adversaires. Tant de courage et de persévérance doivent être récompensés et le seront.
On parle d'un ouvrage de M. de Pouqueville2 qui retrace toute cette guerre; je ne l'ai pas lu, je crains que son histoire ne ressemble à son voyage qui est si long, si lourd, si ennuyeux... Je ne puis lire et surtout retenir que ce qui m'amuse. Ce n'est pas mon éloge que je prétends faire là.
2. Histoire de la Régénération de la Grèce, 4 vol., 1824. ↩
Vous me demandez si j'ai écrit autre chose. Oui, sûrement. Une fois en train, pendant un an, je n'ai fait que cela. J'ai fait un roman qui s'appelle Édouard et dont l'idée est de montrer l'infériorité sociale telle qu'elle existait avant la Révolution où les mœurs admettaient tous les rangs pourvu qu'on ait de l'esprit, mais où les préjugés étaient plus impitoyables que jamais, dès qu'il était question de franchir d'autres barrières. J'ai essayé de peindre les souffrances de cœur et d'amour-propre qu'une telle situation faisait naître. Puis j'ai fait un moine du Mont Saint-Bernard ; c'est un abbé d'autrefois, bien factice d'esprit et de cœur, mondain sans être scandaleux, dans lequel l'éducation et l'influence des mœurs de ce temps ont détruit le naturel et la vérité et simplicité du caractère, et qui est ramené à tout cela et même à la vraie piété par l'amour. Car rien ne détruit le factice et tous les genres de factice comme la passion.
Puis, j'ai fait un autre roman dont je n'oserais vous dire le sujet. C'est un défi, un sujet qu'on prétendait ne pouvoir être traité. Je vous en dirai seulement le titre. Cela s'appelle Olivier ou le Secret.
A présent je fais des Mémoires, la vie d'une femme racontée par elle-même. Cela est à moitié, je n'y travaille plus. Tout ce beau zèle est passé, je ne suis pas sûre de finir, mais il paraît que j'en pourrais dire autant de cette lettre. C'est un de vos torrents des Alpes après les grandes pluies. Pardonnez-moi, mais je me moque, car je suis bien sûre que vous ne me gronderez pas de ce gros paquet. Je ne vois plus votre cousin, je le crois parti. Adieu, chère Rosalie. Je copie Edouard, je vous l'enverrai peut-être pour le lire seule, vous en prendrez l'engagement auparavant. Écrivez-moi. Je vous embrasse.
Clara et ses enfants sont très bien.