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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme de Duras → Rosalie de Constant, 6 avril [1824], Paris

Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie · Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie

Mme de Duras → Rosalie de Constant, 6 avril [1824], Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 9 min de lecture · p. 284–287 · chapitre 343 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 6 avril [1824].

Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma chère Rosalie, et je me le reproche. Vous m'accuserez peut-être, etmoi je me prive de recevoir de vos lettres et de lire ces douces paroles d'amitié qui me font tant de bien. Je n'ai pas d'autre raison à vous donner que l'incertitude de mes projets. Vous me disiez, dans votre dernière lettre : « Ne nous verrons-nous plus ?» Je voulais vous dire : nous nous verrons cet été. J'étais tentée d'aller en Suisse et de vous proposer de venir ici ou à Andilly, ou aux bains de mer, où je dois aller. M. de Duras doit faire un voyage; la Chambre des Pairs le retient ; enfin tout est vague et incertitude dans ce que je puis faire ou vous proposer ; il faut donc attendre mais nous dire que quand on veut se voir on se voit. Je ne connais d'invincible que les sentimens ; les autres obstacles sont comme les fantômes de cette forêt dans Le Tasse ; quand on les attaque, ils disparaissent.

Voilà Ourika imprimée. Vous aurez deviné ce qui m'a décidée. On en a fait cent comédies plus ridicules les unes que les autres, et ceux qui ne connaissaient pas l'ouvrage auraient pu croire que j'étais l'auteur de tout cela. J'ai voulu n'être responsable que de mes propres fautes; mais toute cette publicité m'a été désagréable, et je ne conçois pas qu'on se soucie des éloges des gens qu'on ne connaît pas. Je ne suis pas encore assez auteur pour priser cette gloire.

Il y a longtemps que je n'ai vu votre cousin, j'ai voulu le prêcher, mais il n'est pas près de retourner à Lausanne. Il va en Angleterre. Il aime à voyager. J'aurais voulu causer avec lui, mais, quand il est venu, il y avait toujours du monde chez moi. J'en ai été contrariée. Je n'ai pas pu non plus l'entendre chanter. Il est agréable de manières, et, certainement, il a de l'esprit.

Rien de nouveau dans ma position ou dans ma vie. C'est toujours de même, mais vous savez par expérience que les mêmes peines pèsent plus ou moins suivant les temps ; la disposition intérieure varie sans motifs réels. Eh bien ! la mienne est meilleure en ce moment, mais je serais bien en peine de dire pourquoi ; demain peut-être ce sera tout différent. Il n'y a d'immuable que ces âmes qui ont étouffé le naturel et l'ont remplacé par le devoir et la raison. Ma chère Rosalie, je suis une pauvre girouette, je tourne à tout vent et même sans vent : une mine fâchée, quelque marque d'oubli, un petit tort de ceux que j'aime, et me voilà démoralisée pour huit jours. Que dites-vous de ce mot ? On en voit bien d'autres. La langue française n'est plus reconnaissable. Le dictionnaire est doublé et n'y gagne pas. Ils se sont donc battus l'autre jour au comité pour la définition du mot : genre romantique. Enfin ils ont trouvé que c'est une sorte de littérature qui affecte de choisir des sujets dans le moyen âge ! Que pensez-vous de cette trouvaille ?

J'ai proposé à M. Cuvier de dire que la définition du romantique c'est d'être indéfinissable, c'est un genre indépendant qui prend les beautés où il les trouve, qui ne croit qu'à lui-même : c'est le protestantisme de la littérature ; aussi y a-t-il bien des sectes. On s'égare quand on ne reconnaît pas d'autorité, etc. Je laisse le reste à l'abbé de Lamennais.

Parlez-moi de vous, de votre santé, de vos occupations. Que faites-vous ? Que lisez-vous ? Faites-vous encore des vers ? Je le veux bien, pourvu qu'ils ne soient pas contre moi. Je ne suis point en train d'écrire, cela me prend par accès. Je suis comme possédée de quelque, chose; j'y pense toujours ; je suis obligée de me contraindre pour être à la conversation et parler de sujets indifférents; puis, tout à coup, tout déménage, il ne reste rien, et, si je veux écrire, il ne me vient rien du tout.

Avez-vous lu les Mémoires de Montpensier [1824]1? Rien n'est plus intéressant, plus vrai, plus touchant. Ils ont eu un double intérêt pour moi : j'avais connu en Angleterre ce jeune prince qui n'était pas prince du tout, mais le meilleur enfant du monde.

1. Antoine-Philippe d'Orléans, duc de Montpensier, né le 3 juillet 1775, mort le 18 mai 1807 à Salthill en Angleterre. ↩

Adieu, ma chère Rosalie, donnez-moi de vos nouvelles et recevez les tendres assurances de mon amitié.

CI. d.

On croit que votre cousin [Benjamin Constant] sera admis à la Chambre des députés.

14 janvier.

Chère Rosalie ; je reçois votre bonne lettre, et je trouve un plaisir infini à vous répondre tout de suite et causer ainsi avec vous, - de loin, il est vrai, par la distance, mais de près par le cœur. Rien n'est plus doux que de se surprendre dans un rapport intime de pensées et d'occupations. Croiriez-vous que je pourrais vous envoyer un passage que j'écrivais il y a quatre jours dans un autre de ces petits ouvrages et qui est presque mot pour mot l'idée de Bonstetten. Vous croyez bien que ce nom est parvenu jusqu'à moi, quand ce ne serait que par les lettres de Müller, et on connaît mieux un homme par les sentimens qu'il inspire, presque, que par lui-même. Voilà ce qui fait peut-être que tout le cœur se révolte de ne pas obtenir ceux qu'on croit mériter. J'entrevois le côté où vous pencheriez sans votre amitié pour moi, et cela m'afflige. Croyez-moi, Rosalie, les physionomies ne sont pas toujours sincères ; elles montrent ce qu'on aurait dû être, plus que ce qu'on est ; et il y a une sorte d'infidélité à sa nature qui vous laisse souvent ce que vous étiez lorsque les passions ou l'intérêt vous ont fait changer. Vous parlez de retour. Mais où est le retour? Il n'en existe pas plus que de confiance. Félicie ne vit-elle pas avec la femme fausse et méchante à laquelle elle m'a sacrifiée ; elle habite et règne chez elle, elle s'est déclarée sa fille. Ne s'est-elle pas mariée sans mon consentement en me menaçant de sommations respectueuses. Elle se contentait du consentement de celle qu'elle a adoptée à ma place. Ne couvre-t-elle pas tous ces procédés du voile de la présence de ma belle-mère qui a 80 ans et beaucoup de crédulité, peu de lumières, mais d'une grande vertu et en grande considération dans le monde? Ce travail fait pour l'établir chez sa belle-mère, il y a quelques années, me fut soigneusement caché ; je l'appris par le public.

Voilà les calculs et les détours que couvre cette physionomie angélique, expression d'une âme qui lui ressemblait avant de s'être livrée à des gens à idées étroites et communes, dont la grande séduction a été les louanges outrées dont ils enivrèrent l'orgueil d'une enfant de quinze ans. L'orgueil était son défaut et je le partageais, je l'aimais tant! - Ah ! ma chère, ne me parlez plus ainsi, il y a des choses trop douloureuses à dire, — et ne parlez plus du bonheur de Clara. Elle a souffert avec moi tout ce que j'ai souffert, cet ange pour lequel j'avais été injuste, que j'aimais moins peut-être que sa sœur, dont j'avais diminué la fortune pour marier Félicie ; elle a été pour moi une garde, une compagne, un soutien. A peine sortie de l'enfance, son cœur lui a enseigné la raison ; seule contre tous, elle a été inébranlable parce qu'elle était juste. Sil y a des anges sur la terre, Clara en est un, et Dieu seul peut la récompenser de ce qu'elle a été pour moi, car la terre est trop au-dessous de telles vertus. Ne parlons plus de tout cela, ce sujet me fait mal. Vous êtes loin et vous me feriez vous dire ce que je ne veux pas vous dire. Les années ont passé sur cette douleur, l'habitude me la fait supporter, j'écarte les souvenirs ; tout ce qui me force à aller les chercher au fond de mon cœur les renouvelle, non pas amortis, mais avec tout ce qu'ils ont d'amer et de douloureux. Je me dis, quand je me sens trop malheureuse, comme Notre-Seigneur : « Pardonnez-lui, elle ne sait ce qu'elle fait. » Mais cette ignorance l'excuse sans me consoler et sans me rien rendre.

Pardon de vous parler si longuement de tout cela, n'y revenons plus.

J'ai donné votre livre à M. de Polier, qui m'a dit qu'il avait une occasion pour Lausanne. Ne traitez pas de chimère notre projet ; - ne croyez pas qu'on attrape toujours des rhumes à Paris. Je vous soignerai bien ; vous y serez dans une bonne saison... Enfin, laissons au temps à mûrir cette pensée. Seulement, familiarisez-vous avec elle.

Je viens d'être aussi bien enrhumée, je le suis encore. C'est, dit-on, la saison. Vous savez qu'il faut trouver une raison à tous les maux et à tous les malheurs.

Nous avons le même temps que vous, avec le soleil de moins. Qu'il doit être beau le soleil, en hiver, sur vos belles Alpes ! Mais les bateaux à vapeur me gâtent le lac, je ne les vois point là. Rousseau n'eût jamais écrit la lettre de Meillerie avec un bateau à vapeur. Rien n'est si prosaïque.

Je suis désolée de l'état de votre pauvre cousine; il s'améliore, et il faut espérer que les bons soins qu'elle reçoit la guériront.

Pourquoi votre frère est-il un sauvage ?

J'entends d'ici tout ce qu'il dit de moi et des dames de la cour. Cela m'irrite toujours. Il n'y a pas une grande différence entre une situation et une robe ; la personne à qui elles appartiennent fait autant partie de l'une que de l'autre ; lorsque je vois cette manière commune de juger à des gens communs, - cela m'est égal ; - quand ce sont des personnes distinguées, cela m'impatiente.

Entendez-vous parler des piqures ? On ne fait autre chose à présent que de piquer tout ce qui a des rhumatismes, et c'est tout le monde. On a d'abord raconté des guérisons miraculeuses, mais cela se réduit à rien. - A l'examen, le mal n'est pas passé, ou il est revenu. Du reste, l'opération est accompagnée d'un appareil très solennel. On attache un conducteur à l'aiguille; on prétend que le surplus de notre électricité va se perdre dans un vase d'eau salée. Moi qui n'en ai point à perdre, je garde toute ma pauvre vie dans la forme de rhumatisme, ou d'autre chose. Vivre, n'est-il pas toujours souffrir?

Adieu, chère Rosalie, écrivez-moi. Je ne puis vous dire combien j'aime vos lettres et tout ce que j'y trouve d'esprit, et de justesse, et de supériorité, enfin de tout ce que j'aime. Ma chère, je ne sais ce qu'est devenu l'esprit en France : il n'y en a plus; l'égoïsme, l'avidité d'argent, les petites ambitions, les platitudes le tuent, et on pense tant à ce qu'il ne faut pas dire qu'on ne dit rien.

Adieu. Cette lettre est trop longue. Je pense qu'au lieu d'envoyer ma lettre dans le paquet, il vaut mieux la faire mettre à la poste pour éviter le traînage des occasions.

Adieu. Je vous embrasse, chère Rosalie, de tout mon cœur.