Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Humboldt → Mme de Duras, 29 novembre 1826, Postdam
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Postdam, ce 29 novembre 1826.
Les nouvelles que M. Arago me donne de votre santé sont peu consolantes. Vos souffrances privent toujours vos amis de vous voir, mais cet isolement ne doit pas m'empêcher de croire que vous ne preniez quelque intérêt à mon sort. J'ai employé un mot bien solennel, car c'est changer furieusement sa position que de sacrifier à la froide raison ses affections les plus chères. J'aime toujours à être probe et vrai... où j'ai placé toute mon admiration, et si j'ai tardé d'écrire à Mme la duchesse de Duras c'est que j'ai voulu avoir toute la certitude des nouveaux rapports de ma vie avant de vous parler d'un événement auquel vous daignez prendre tant de part. Ce que la bienveillance toute personnelle du Roi de Prusse m'avait fait prévoir depuis plusieurs années est arrivé. On a agi avec des formes et une délicatesse qui m'interdisent tout autre sentiment que celui de la reconnaissance. J'aurai une position et non une place, j'ai soigneusement évité celle-ci. Mes rapports ne seront qu'avec le Roi qui me demandera des travaux sur des objets relatifs aux sciences, aux arts, aux mines, au commerce avec l'Amérique. Je pourrai passer tous les ans trois à quatre mois à Paris. Mon traitement sera de vingt mille francs. Ce queje ne puis imprimer pendant mon séjour annuel à Paris, je le ferai imprimer comme manuscrit à Berlin pour obtenir une réimpression plus correcte et éviter l'envoi des... C'est là ce que je prévois, quoique la chose ne soit point encore arrêtée dans les formes. La prudence exige... que je prends et l'état incertain de la santé de ma belle-sœur le rend nécessaire. Mon frère désire ardemment que je me rapproche de lui, du moins pour quelque temps. Car la monotonie de la vie que je me prépare. hâtera sans doute mes projets de Guatemala et des Philippines. Mme de Humboldt a été à la mort avant d'être portée dans sa voiture pour aller au bout de l'Allemagne prendre les eaux de Gastein dans les montagnes de Salzbourg.
Elle avait les pieds et les mains enflés, elle est épuisée pour avoir nourri beaucoup trop longtemps un grand nombre d'enfants. Les eaux lui ont donné une nouvelle vie : elle n'a plus aucune enflure, elle n'a pas de douleurs, mais elle est bien faible encore. Au plus grand opprobre de la Chimie et de la Physique, on n'a pu rien, rien découvrir dans les eaux vivifiantes de Gastein, pas plus que dans celles de Pfeffers. Il faudrait boucher ces sources dans lesquelles résident, à ce que disent nos philosophes mystiques, les Erdgeister (ce mot regarde la belle duchesse). Ma belle-sœur veut retourner à Gastein ; mais cette course des montagnes ne peut se faire qu'au mois d'août et l'on craint que son état n'empire jusque-là. Comme j'ai assisté journellement au dîner (2 heures-4 heures) et au souper du Roi (9 heures-11 heures), comme je l'ai accompagné sans cesse ici, à Charlottenbourg, Paretz, Ile des Paons, etc., etc., j ai moins vu ma famille que je l'aurais désiré. L'activité dans la branche des sciences chimiques et physiques est extrêmement grande ici, et j'ai trouvé moi-même le loisir de lire un mémoire allemand (ce qui veut dire long) à l'Académie.
Le Roi me charge tout exprès et à plusieurs reprises de le rappeller à votre souvenir et à celui de Mme de Rauzan. Il ne cesse de parler de vos souffrances, de son admiration pour Edouard1 qu'il préfère injustement à Ourika, de votre fête charmante de Saint-Germain, des torts que j'ai eus de vous causer tant d'embarras dans une maison de campagne. Je puis dire que vengeance en a été prise sur mon frère. Sa famille est déjà rentrée en ville lorsque d'abord le Prince... et la duchesse de Cumberland et un autre jour le Roi et toute sa famille (population nomade de 30 personnes) ont demandé à dîner à mon frère à Tegel, dans ce petit château nouvellement construit où sont placés des marbres antiques et où Mme de Humboldt trouve à peine à se loger à côté des statues et des tronçons de colonnes. Si je vous parle de l'affection et de l'admiration du Roi pour le nom de Duras, il ne me reste plus d'expression pour tout ce que les princes Charles, Guillaume, Albert et avant tout le prince Royal, toujours spirituel et aimant, me chargent de vous dire, Madame la Duchesse, à vous et à Mme de Rauzan. Le prince Charles est tout ivre de la beauté de sa future fille cadette, de la grande duchesse héréditaire de Weimar. Toutes les princesses qui se marient sont belles. Cette croyance date de 2.000 ans. On prétend cependant que celle qu'on attend à Berlin au commencement de mai fait exception à la règle. On la trouvera charmante même après trois mois de mariage. Ma santé (car vous aimez qu'on vous en parle) s'est améliorée beaucoup par le mouvement. Vous ne voudrez pas que je dise par l'air natal. J'ai passé ma vie dans les émotions. Dans les rues on m'embrasse quand je suis assez heureux pour apprendre les noms, et on me dit que c'est quelque ami intime qui m'a vu... — il y a 32 ans. Comme depuis 18 ans je n'avais été qu'une seule fois, et seulement pour trois semaines, à Berlin, ma sensibilité a été souvent mise à l'épreuve. C'est une cruelle chose que cette longue interruption dans les rapports. On prend sans cesse les neveux pour les oncles ; sans se reconnaître, on se félicite mutuellement d'avoir si peu changé. Le petit Charles est devenu un gros conseiller aulique qui porte des lunettes. On se promène parmi des fantômes et des revenants. Le présent ne se lie plus au passé, la vieillesse a succédé à l'enfance. L'état de la Prusse est d'ailleurs assez prospère et on commence à craindre moins cette grande société secrète que jadis on appelait tout simplement le public et dont l'opinion est une puissance. Le Roi et la famille royale sont généralement aimés et les ministres sont traités tout bas comme chez vous on les traite tout haut. Je partirai sous quelques jours d'ici pour passer par Dresde, les mines de Fresberg, Weimar et Paris. J'y serai avantle 20 ou 22 décembre. J'aurai le bonheur de vous écrire encore une fois avant mon arrivée. Daignez me conserver cette bienveillance affectueuse qui a fait le charme de ma vie et dont le souvenir sera à jamais pour moi une source de jouissance et de douceur. N'oubliez pas d'offrir mes respectueux hommages à M. le duc de Duras, à Mme la duchesse de Rauzan pour laquelle j'apporte des liens forgés par Vulcain. Je voudrais embrasser M"le Marie et l'Infant. Quant à l'illustre proscrit1, j'espère qu'il ne doutera pas un instant de mon admiration et de mon dévouement sans bornes.
1. Traduit en plusieurs langues et en particulier en allemand. ↩
1. Chateaubriand. ↩
Alexandre Humboldt.
Je pourrai rester à Paris jusqu'en avril.