Livre III — Chateaubriand ambassadeur et plénipotentiaire
Livre III — Chateaubriand ambassadeur et plénipotentiaire
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Renoncer à leur correspondance! » Elle était aussi nécessaire à l'un qu'à l'autre : à lui, parce qu'il avait besoin de l'appui de Mme de Duras ; à elle, parce qu'elle avait besoin de se dévouer, et qu'elle l'aimait.
Si grands furent l'intérêt et le charme des lettres qu'il en reçut, que plus tard, renouvelant un compliment sans doute déjà fait à diverses reprises, il lui dira : « Ecrivez-moi comme à Berlin. »
Il faut lire le récit de cette première ambassade dans les Mémoires d'outre-tombe ; il se clôt sur une sorte d'adieu à la duchesse de Cumberland ; et aussitôt, viennent ces lignes : « Les autres nobles amies qui, dans ce temps, me soutenaient à Paris, ont quitté cette terre. »
Quelles nobles amies ? D'abord la marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu, premier ministre. On ne voit pas que son désir très ardent d'obliger et de servir Chateaubriand ait obtenu grand'chose en faveur de celui-ci. Et puis, et surtout, la duchesse de Duras, dont l'influence sur la destinée du cher frère fut si efficace qu'il se fit un devoir d'écrire dans ses Mémoires : « Au commencement de la Restauration. M"e la duchesse de Duras me prit sous sa protection. » Ce qu ne veut pas dire que cette protection cessa de s'exercer dans la suite. Elle redoubla plutôt, et d'ailleurs avec un succès que nous allons constater.
Chateaubriand revint à Paris le 26 avril 1821 : - heureux de se retrouver au centre des affaires ; mécontent des ministres qui ne faisaient rien pour la droite, et de la droite qui n'entendait rien aux affaires ; menaçant de rompre l'alliance qu'il avait formée entre les royalistes et le centre droit. On n'avait pas tenu les promesses qui l'avaient déterminé à accepter l'exil de Berlin. Il en était encore à attendre la restitution du ministère d'État que Monsieur lui avait annoncée comme prochaine : «On n'a pas tenu une seule des paroles qu'on m'avait données ; on n'a rien fait pour les royalistes ; on n'a pas voulu m'envoyer à Laybach où nos grands diplomates ont fait de belles œuvres ! le ministère d'Etat qui devait me suivre s'est perdu en chemin. Comme toute loyauté a été de mon côté, comme j'ai fait tous les sacrifices personnels et amené les royalistes au ministère, je suis dans la position la plus noble pour me retirer. Tous les royalistes et même tous les libéraux m'appellent. » - « Il est assez clair que nous nous brouillerons (avec le ministère). Nous ne nous entendons sur rien. Je veux les libertés publiques, un système noble et généreux, l'accord de tous les sentiments indépendants avec la fidélité au trône légitime, toutes choses qui déplaisent aux uns et ne sont guère du goût des autres. Joignez à cela toutes les paroles qu'on a violées, tout ce qu'on m'avait promis, et tout ce qu'on n'a pas tenu.i
Quelques jours avant son départ de Berlin, Mme de Duras avait essayé de le calmer en lui écrivant que la restitution du ministère d'État - du moins l'espérait-elle sans pouvoir l'affirmer - serait faite à l'occasion du baptême du due de Bordeaux ; que Talleyrand, Molé et leurs amis les libéraux multiplieraient les avances pour l'attirer à eux :
«'Ah ! qu'ils vont vous faire la cour! Ne vous laissez pas prendre. » - « Dans votre position particulière, vous ranger dans ce parti, c'est vous mettre dans la position la plus fausse. On ne manquerait pas de dire que vous avez poussé Villèle et Corbière pour les perdre. Maintenez donc votre indépendance. » Conseils de fine et ferme politique. Laissé à lui-même, abandonné à la violence de ses ressentiments et à la mobilité de son humeur vite noircie, qui sait s'il n'eût pas, dès 1821, cédé aux impulsions de colère et de vengeance qui le jetteront, à trois ans de là, dans le camp libéral. La tentation dut lui en venir plus d'une fois avant ce qu'on a appelé sa « défection ». Il disait déjà à Mm° de Duras : « J'en ai assez de la race. »
Par de tels conseils de patience, de sagesse et de modération, Mme de Duras, en cette circonstance comme en plusieurs autres, le sauva de ses outrances, et lui rendit d'incomparables services. Il écouta cette voix amie et se laissa guider par elle, docile et attendri, - maugréant et protestant quelquefois - pendant la longue crise qui devait emporter le ministère du centre droit et amener au pouvoir les royalistes : « Polignac sort d'ici... il m'a conjuré... J'ai été très rude... Enfin j'ai répété vos leçons... Vous êtes admirable... Je suis attendri plus que je ne sais dire. » Elle conseillait. Elle agissait aussi. Il obéissait et la laissait faire.