Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Chateaubriand → Mme de Duras, 26 décembre 1827, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Paris, le 26 décembre 1827.
Cette lettre vous arrivera le 1er janvier pour vous souhaiter la bonne année. Elle sera bonne pour nous, car enfin vous nous reviendrez. Vous cesserez d'avoir vos amis en antipathie, et comme le temps vous aura prouvé que votre maladie, pour avoir été longue, n'a rien cependant de grave, rassurée sur l'avenir, vous voudrez le passer au milieu de ceux qui vous aiment.
Je ne puis vous mander les caquets de la société puisque je ne sors pas de mon hospice, mais je puis vous parler des bruits politiques. Ma position est complètement changée. Les dernières élections ayant prouvé que toute la France est constitutionnelle et monarchique, on convient que j'avais raison. Il n'y a rien de plus comique que d'entendre aujourd'hui la Cour même parler de la Charte et de la nécessité de marcher avec les libertés publiques. On ne parle que d'un ministère de coalition, et personne ne sourcille au nom même de Royer-Collard et de Casimir Perrier. En effet, il n'y a qu'un ministère de coalition possible et raisonnable. Avec cela, on aura la session la plus tranquille et la France la plus heureuse et la plus satisfaite. Si, depuis dix ans que nous leur crions d'entrer franchement dans la Charte, ils avaient voulu nous écouter, ils se seraient épargné bien des maux.
Il est à peu près démontré que Villèle ne peut pas attendre la réunion des Chambres pour se retirer. Si la soif du pouvoir le poussait jusqu'à braver l'orage, il serait assommé par l'adresse, et ce serait à lui un véritable crime de mettre la couronne en lutte avec le pouvoir démocratique. Mais vous connaissez son audace, sa légèreté et ses continuelles erreurs. Il est homme à rêver qu'il a une majorité, quand il est démontré qu'il n'aurait pas 50 voix dans la Chambre des députés, et qu'il n'a pas même la majorité dans la Chambre des pairs, malgré les 76. Il s'est trompé toute sa vie, et sur tout. Avant les élections, il assurait qu'il aurait dans les Collèges 322 ou 323 voix pour lui : il n'avait de doute que pour cette seule 323° voix !
Vous me demandez ce que je serai dans le ministère futur. Dieu et le Roi le savent, et j'ai aussi mon secret. Il trompera bien du monde qui croyaient à mon ambition effrénée. Quoi qu'il en soit de l'avenir, tous ceux qui veulent être ministres, dans toutes les nuances d'opposition, croient avoir besoin au moins de ma non-opposition pour marcher. Ils peuvent être tranquilles. Je ne désire et je n'appelle que le repos pour moi, la gloire pour le Roi et une liberté raisonnable pour la France.
Quand vous reviendrez, vous trouverez tous les orages passés, toutes les questions politiques décidées. Quand on ne contestera plus nos institutions, on n'en parlera plus, les journaux redeviendront ce qu'ils doivent être ; ils perdront ce ton passionné que produisent l'irritation et les contestations vives.
On s'occupera de littérature et d'art. Vous reprendrez votre sceptre, et je passerai auprès de vous mes vieux et derniers jours.
Hommages et grâces nouvelles pour le nouvel an à la signora Clara.