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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 15 avril [1806], Paris

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion

Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 15 avril [1806], Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 47–48 · chapitre 13 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 15 avril [1806].

Que je rends grâces à cette chère Rosalie de cette aimable et bonne lettre qui me rend le courage de vous écrire ! Je vois que vous m'entendrez, que vous m'excuserez ; que votre cœur n'a pas douté du mien... Que j'avais besoin de cette certitude ! Et cependant je n'osais la réclamer. Je sentais que vous deviez m'accuser, et alors je me trouvais coupable. Je ne puis dire que je sois entièrement exempte de tort. Quelque chose devait-il m'empêcher de vous écrire ? Et quand j'avais des peines, n'était-ce pas à vous que je devais les confier ? N'était-ce pas dans votre cœur, si bon et si sensible, que je devais chercher des consolations ? Vous avez deviné juste. J'ai eu bien des chagrins cet hiver; tous nos amis ont été malheureux, la plupart ne sont plus à Paris. Amédée est parti pour Toulouse, il y a à peu près cinq semaines. Et comment vous dire que je vais le rejoindre ?... Que nos aimables projets de Suisse ne peuvent plus avoir lieu cette année! Cette ligne me coûte à écrire. Je retardais. Il me semblait qu'en attendant encore, quelque événement peut-être viendrait changer cette pénible décision. Il faut donc renoncer à vous voir, à habiter ma chère petite maison ! Que j'envie cet heureux Anglais qui va remplir ma place! Mais souvenez-vous, ma chère, que si mon retard a fait manquer à Madame votre tante cette bonne occasion de louer pour l'été, si l'Anglais est fixé ailleurs, j'entends que la maison m'appartienne; je l'avais retenue et je ne me consolerais pas d'avoir causé le moindre tort à Mme votre tante. Considérez-moi donc dans ce cas comme votre locataire. Je le serai, j'espère, en effet, l'été prochain, et j'ai besoin de fixer cette douce espérance pour commencer sans un vif chagrin mon long voyage. Je partirai d'ici dans dix ou douze jours. Je vais en calèche avec mes chevaux et à très petites journées. Tout ce plan était fait pour la saison, et je comptais bien vous enlever tous les soirs et vous mener promener dans cette calèche que je viens de faire faire et qui est extrêmement jolie. Nous aurions été botaniser encore ensemble et commodément. Nos visites chez Mme de Montolieu n'auraient peut-être pas été accompagnées d'un tel guignon ; - nous aurions été à Bex chez Thomas, et puis à Chamounix passer ces huit jours que vous me promettiez avec tant de bonté, l'année dernière. Faut-il donc remettre ces douces parties si loin qu'un an ! Et d'ici là, ne m'aurez-vous point oubliée ? Dites-moi que non, bien vite que non ! Si vous saviez quel chagrin me causerait cette idée, vous me l'ôteriez pour jamais.

C'est dans les Pyrénées que je dois retrouver M. de Duras. Nous nous donnons rendez-vous à Bagnères. Vous avez peut-être entendu parler de ce joli endroit, digne d'être comparé aux plus riantes parties des Alpes. On y prend des eaux ; ce sera cette année le lieu de réunion de beaucoup de personnes de Paris. Ce grand monde ne me plaît pas, mais l'idée de revoir les Pyrénées a du charme pour moi. J'y ai des amis, des intérêts, et cependant je suis malheureuse. Enfin je vous dis ce mot, je connais si bien votre cœur qu'il me semble que je n'ai rien à ajouter et que je suis sûre de votre intérêt; oui, je répète qu'il y a en nous quelque chose de congénial, et que nous ne serons jamais étrangères l'une à l'autre ! Voyez jusqu'à quel point ma confiance en votre amitié m'a fait arriver! Voyez combien j'y compte! Dites-moi donc si j'ai raison.

Mes petites filles se portent à merveille ; comme vous le croyez bien, elles viennent avec moi. Nous nous arrêterons quelques jours au Bouil chez ma grand'mère, Mme de La Tour du Pin. Revoir cette charmante personne, passer encore une semaine dans son intérieur: admirer cet heureux ménage est un des grands plaisirs que je me promets pendant le voyage. Il sera encore augmenté si vous êtes assez aimable pour m'y adresser une lettre : au Bouil par Saint-André de Cubzac, Gironde. N'allez pas me punir de ma paresse et me priver de ce bon souvenir de vous. Croiriez-vous que la caisse, la fameuse caisse, est encore dans mon antichambre? Elle a été portée deux fois rue Gît-le-Cœur, mais votre homme n'est jamais à Paris, et comme on ne veut point donner de reçu, la crainte qu'elle ne soit perdue a engagé mes gens à la rapporter. Cependant on leur a dit la dernière fois que Weiber serait ici le 20, et on ira.

Vous y trouverez quelques petits souvenirs qui, j'espère, vous feront penser à moi, - une tasse pour le bon docteur Schoell, les outils de Mme Serjean, un ornement d'église pour la chapelle et 6 louis à peu près qu'a produits une petite quête pour cette même chapelle et que vous serez assez bonne pour remettre à l'excellente baronne. Vos amis le com. de Buffevent et M. de Saint-Vincent se portent bien. Je n'ai que la place de vous dire, et à Madame votre tante, un tendre adieu.