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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits [Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 21 avril [1809], Paris

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

[Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 21 avril [1809], Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 2 min de lecture · p. 58–59 · chapitre 20 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 21 avril [1809].

Avez-vous reçu, chère Rosalie, cette laide peinture que vous avez eu la bonté de désirer ? Elle est partie depuis environ quinze jours, et ma sollicitude l'a suivie parce qu'on m'a fait craindre que le mouvement de la voiture n'effaçât le pastel. Je voudrais savoir si ce portrait avait encore forme humaine lorsqu'il vous est parvenu. On le trouvait ici assez ressemblant. J'ai supposé que vous ne vouliez point de parure, et d'ailleurs, je ne me soucie pas qu'on dise à mon peintre comme à ce sculpteur d'Athènes : Ne pouvant la faire belle, tu l'as faite riche. Enfin, telle qu'elle est, la voilà, laide ou belle, riche ou pauvre, c'est une personne qui vous est tendrement attachée et à qui vous devez un peu d'amitié pour toute celle qu'elle a pour vous.

Vos écrans, quoique vous ayez pu dire, sont encadrés et partis pour Ussé, où je vais me rendre aussi très incessamment. J'espère y recevoir de vos nouvelles. Si vous en avez oublié l'adresse, la voici : au château d'Ussé, par Azay-le-Rideau (Indre-et-Loire).

Parlez-moi beaucoup de vous, des aimables habitants de Lausanne. Qui est à La Chaumière? Qui est dans ma maison ? Avez-vous des Anglais? Irez-vous cet été à Genève ? Enfin, un peu de vos projets : vos lettres sont comme votre aimable caractère ; - c'est vous toujours que vous oubliez. Je demande une lettre consacrée à parler de vous, et je veux même savoir où en est votre herbier et quelles plantes vous a envoyées Thomas. Irez-vous en pèlerinage à Bex ou à La Dôle, cette année? Enfin, parlez-moi de vous, des vôtres, de ce frère que vous attendez, - mais n'espérez rien de notre côté ; car la sévérité est au comble sur ce point, et, si j'osais, je vous en conterais d'étonnants détails. Il y a trois ou quatre mois que cela se pouvait encore; à présent, c'est une rage.

Les nouvelles d'Espagne sont si mystérieuses qu'on n'y comprend rien. L'Empereur lui donnera, dit-on, un roi, mais on ne sait pas lequel. J'ai entendu parler de ce beau pays l'autre jour d'une manière à donner le regret de n'y avoir point été lorsqu'il était encore l'Espagne. C'était par M. de Chateaubriand. Je ne sais si nous avons parlé ensemble de cet homme extraordinaire qui unit à un si beau génie la simplicité d'un enfant. Je ne le connaissais point, je l'ai rencontré, puis il est venu chez moi, et j'espère que ce premier rapport amènera une connaissance plus solide ; il est si simple et si indulgent qu'on se sent à l'aise avec lui. On voit qu'il n'apprécie que les qualités de l'âme. On doit moins avoir

besoin de l'esprit des autres lorsqu'on en possède tant soi-même.

Adieu, ma chère Rosalie, je ne cause pas plus longuement avec vous parce que j'ai mille affaires, mais je vous écrirai d'Ussé.

Mille compliments à la bonne Mme de Charrière et aux personnes qui veulent bien se souvenir de moi.