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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits [Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 24 mars [1810], Paris

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

[Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 24 mars [1810], Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 67–68 · chapitre 24 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 24 mars [1810].

Vous pensez toujours à votre paresseuse amie, chère Rosalie. J'ai reçu il y a quelques jours encore une nouvelle marque de cette bonne et constante amitié dont la pensée est douce au fond de mon cœur. Je lirai avec intérêt ces livres que vous voulez bien m'envoyer, et ils me seront d'autant plus utiles que je vais commencer à Ussé un vrai troupeau. S'il prospère, ce sera à vos bons renseignements que je le devrai. Je cherche une occasion pour Lausanne. M. de Lévis m'a remis pour vous un exemplaire de ses ouvrages, il est fort touché de votre approbation, et, en lui parlant de vous, je lui ai prouvé qu'il devait en être fier. Ses Chinois n'ont pas eu beaucoup de succès. Je crois que les ouvrages d'imagination ne sont pas dans son genre, et les pensées détachées sont encore, dans ce dernier ouvrage, ce qui vaut le mieux. Il y a des choses fines et jolies sur les femmes. Il est, je crois, parfaitement vrai qu'il se trouve toujours, au fond de leurs opinions, un goût ou une prévention ; mais, longtemps avant M. de Lévis, M. de Caraccioli avait dit que les femmes aimaient avec leur tête et jugeaient avec leur cœur. Cela n'est pas rigoureusement vrai, mais les exceptions ne détruisent pas la règle.

Vous me manderez, ma chère, votre avis sur ces Lettres chinoises.

Avez-vous lu la dernière édition des Martyrs ? Et cet examen magnifique qui répond si victorieusement aux indignes critiques de la mauvaise foi et de l'envie? C'est une vraie jouissance que de voir ces odieuses passions expirantes sous l'autorité de la raison et de la vérité. M. de Chateaubriand triomphe de tous ses ennemis, et j'en jouis plus que je ne puis vous le dire. Je le vois souvent, j'ai pour lui une véritable amitié et l'admiration qu'on ne peut refuser à sa noble conduite et à la générosité de ses sentiments. L'antique honneur français s'est réfugié dans ce cœur-là afin qu'il en reste au moins un échantillon sur cette terre. Je ne connais pas trois individus qui en conservent la tradition. Jamais on n'a tant sacrifié à l'or : l'or est le dieu et l'idole d'aujourd'hui, et pourvu qu'on ait de l'or, on s'embarrasse peu du reste.

Nous allons vivre au milieu des fêtes, ce bruit m'effarouche et j'aurais bien voulu retourner pour cette époque dans ma Touraine, mais nous avons aussi notre petite fête ; nous marions Melle de Noailles vers le 1 de mai, et il faut attendre tout ce temps avant que d'aller habiter ma charmante solitude. Voilà ce qui m'arrivera tous les ans, ma chère Rosalie; je tournerai mes pas loin de cette belle Suisse et de vous, je ne vois plus de raison pour m'en rapprocher. Pourrez-vous continuer à aimer cette amie que vous n'avez fait qu'entrevoir? qui a mille défauts que vous n'avez pas eu le temps de connaître ? Vous ne savez pas ce que vous aimez et je ne sais si je dois désirer notre réunion puisque sûrement vous découvririez alors que je suis bien loin d'être ce que votre indulgente amitié m'a créée. Cependant si vous mesurez toutes mes imperfections par ma paresse, l'échelle est assez grande et je puis risquer de vous revoir après cela. Ne viendrez-vous donc jamais en France, à Paris, à Ussé, car c'est là que je voudrais surtout vous posséder un peu de suite ? Écrivez-moi, ne vous découragez pas tout à fait. J'ai besoin d'espérer que nous nous reverrons, soit à Chaumière, soit ici. Le voyage d'Italie est toujours là, mais il ne se fera jamais, à cause de ma mère dont la santé est mauvaise.

Je pense souvent à Lausanne et toujours avec joie. Toutes les fois que je me trouve inquiète, mal, tourmentée quelque part, c'est à Lausanne que je pense, il se présente toujours à mon esprit comme un tranquille abri où je passerais d'heureux jours, et je suis fermement persuadée que j'irai y finir ma vie. C'est là que j'aurai ma maison blanche à contrevents verts et que je retirerai mon cœur dans les bornes de ma paisible demeure. Mais ce sera un ouvrage assez difficile, ma chère Rosalie, car mon cœur a jeté de profondes racines de tous côtés et je ne suis pas du tout de ces gens qui l'ont toujours à leur disposition. Mes enfants, mes amis le partagent; il y en a un peu à Lausanne, un peu de l'autre côté de la mer. Comment réunir tout cela ? Pour se rendre bien philosophe, bien égoïste, en serait-on plus heureux ? Je n'en sais rien. Cela dépend du caractère, et je crois qu'il y a des gens qui ont besoin de souffrir par leur cœur, comme d'autres ont besoin de boire et de manger, et j'ai peur d'être du nombre de ces gens-là. Heureusement qu'au milieu de ces souffrances il y a aussi du bonheur. C'en est un pour moi quand vous me parlez de votre amitié. Conservez-la-moi, ma chère, et croyez à toute la mienne. Adieu. Ecrivez-moi, je vous le demande.

M. de Duras arrive demain ; il a été en Languedoc ou à Ussé tout l'hiver. Mille choses aimables à Madame votre tante, et compliments à tout ce qui veut bien se souvenir encore de moi.