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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits [Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 15 septembre [1809], Paris

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

[Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 15 septembre [1809], Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 6 min de lecture · p. 64–66 · chapitre 23 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 15 septembre [1809].

Non, assurément, il ne se passera pas trois mois entre votre lettre et ma réponse. J'allais vous écrire, ma chère, et vous dire que je trouvais bien simple que vous voulussiez me punir ; j'allais vous demander de faire cesser ce silence, et votre lettre m arrive et me prouve que j'avais tort de soupçonner en vous-même ce léger degré de sévérité. Vous êtes toujours bonne, toujours aimable et indulgente, et je ne veux plus jamais abuser de tant de douces et aimables qualités. Je veux vous prouver, comme je le sens, le prix que j'attache à cette constante amitié ; je ne puis vous laisser douter de la mienne. Vous vaincrez cette odieuse paresse qui m'a fait paraître ingrate et qui est cause que vous avez pu m'accuser. Vos jolis costumes sont encadrés ; ils sont ici dans mon salon, à Paris, et le lac est à Ussé. J'ai partagé vos dons dans mes deux habitations pour avoir toujours quelque chose de vous près de moi. Je suis ici depuis cinq semaines ; ma mère voulait prendre les eaux et elle ne les a pas prises. J'ai quitté Ussé, au milieu de sa beauté et j'en ai été bien fâchée. M. de Duras est revenu m'y voir ; il y a passé deux mois de liberté que lui laissaient ses affaires. Mais il est retourné en Languedoc où il sera jusqu'au mois de décembre. J'ai aussi quelques affaires à Paris et je ne m'en absenterai pas beaucoup. Cependant je dois faire des courses aux environs et une peut-être en Artois. Je dois passer quinze jours à Mouchy chez ma tante, Mme de Poix, avec toutes nos anciennes connaissances, Mmes d'Hénin1, de Simiane1 et de Chalais2. Je vais voir aussi une autre ancienne connaissance, Mme de Tessé3. Voilà, ma chère, tous mes projets qui ne m'empêcheront pas de recevoir de vos nouvelles à Paris. - Donnez m'en, je vous en prie, et ne faites plus de ces vilains calculs. Il n'y a rien de plus juste, de plus spirituel que votre jugement de Mue de Lespinasse. Je crois bien que l'espèce d'éloquence de ses lettres vient de cet abandon complet à sa passion. Elle a de l'éloquence comme ces gens qui se permettent de tout dire pour de l'esprit. Cependant il y a de l'intérêt, de la vérité et bien des choses qui attachent dans ces lettres ; et il est bien difficile de ne pas plaindre une pauvre personne qui vit et qui meurt d'amour et surtout de ne pas détester celui à qui toute cette passion est prodiguée. Il joue là un bien vilain rôle, M. de Guibert : il ressemble un peu au chat, et Mme de Lespinasse à la souris. Cependant n'allez pas vous figurer que ce soit par la petitesse, car elle était grande et maigre à faire peur, et on disait qu'elle avait l'air d'un cheval de carosse. De plus, elle avait 43 ou 48 ans lorsque ces lettres ont été écrites. Vous pouvez vous expliquer d'après cela la froideur de M. de Guibert. Ce qui était mal, c'était de se plaire à inspirer ce délire et de ne pas faire tout ce qui était nécessaire pour lui remettre la tête ; mais il s'en gardait bien, et, avec cet orgueil masculin qui est incommensurable, il se plaisait à inspirer une passion qu'il ne devait jamais partager. Voilà les hommes ! Il y en a bien peu qui vaillent mieux que cela.

1. Mme la princesse d'Hénin, que Mme de Duras appelait sa plus ancienne amie, avait tenu lieu de mère à M. de Duras le jour de leur mariage à Londres durant l'émigration. ↩

1. Diane-Adélaïde de Damas d'Antigny, née le 29 janvier 1761, morte le 9 avril 1835, mariée le 12 août 1777 à Charles-François, comte de Simiane. ↩

2. Marie-Charlotte-Rosalie de Baylens, morte le 20 février 1828; mariée le 28 mai 1778 à Hélie-Charles de Talleyrand, prince de Chalais. ↩

3. Adrienne-Catherine de Noailles, 24 décembre 1741 - 1er février 1814 ; mariée le 26 juin 1755 à René-Mans de Proulay, comte de Tessé. ↩

Personne ne peut vous donner de meilleurs renseignements que moi sur M. de Lévis. Cet homme, ma chère, est mon cousin, et j'ai pour lui beaucoup d'amitié et d'estime. Il s'appelait autrefois le duc de Lévis. La Révolution lui a enlevé son titre et lui a laissé son esprit. Je suis bien aise que vous ayez trouvé du mérite à son ouvrage; il y a des pensées qui réellement ne sont pas faites pour être senties par tout le monde ; il y a une extrême finesse et le bon goût d'un homme de bonne compagnie. Votre approbation et la manière surtout le toucheront beaucoup, j'en suis sûre. Il m'a apporté l'autre jour d'autres pensées manuscrites qu'il va joindre aux anciennes. Ce temps-ci en fournit abondamment ; toutes les passions sont en jeu, tous les intérêts se choquent, chacun se replace comme il peut et où le porte son goût, son talent, son ambition. Bien des secrets se révèlent dans cette création nouvelle qui sort du nouveau chaos de la Révolution. Mais tout est petit, dans notre siècle. Aussi ce sont de petites passions, de petites prétentions qu'on observe, et cela fait de petites pensées, mais enfin elles sont souvent fines et jolies. Je vous promets un nouvel ouvrage de M. de Lévis qui paraîtra à l'entrée de l'hiver. Ce sera des lettres chinoises. L'idée est heureuse et donne carrière au genre de son esprit et à toute son imagination, mais il serait trop long de vous en rendre compte. - Voici une assez longue lettre. Je tâcherai de vous envoyer Ussé puisque vous avez la bonté de le désirer.

J'ai envie de vous donner une commission pour votre première course à Genève, c'est de me faire l'emplette d'une petite vue de Chamonix à la gouache. Je la voudrais prise de manière à ce que l'on vit le Mont-Blanc et tous les glaciers en arrivant du côté de Genève. On a cette vue après avoir passé le petit village qui sapl)elle, je crois, Ourdie ou Les Ourdies ; on voit tous les glaciers, Chamonix au bas et le Mont-Blanc au-dessus. Vous trouverez cette vue chez un petit peintre nommé Linck qui demeure à Sécheron. Je lui ai acheté de ces petites gouaches qui coûtent 30 ou 36 francs et vous aurez la bonté de me l'envoyer par une occasion et de charger la personne qui me l'apporterait d'en recevoir l'argent. Il faut au moins avoir ce charmant pays en peinture puisque je ne le puis en réalité.

Tous les événements étranges qui se passent depuis quelque temps rendent le voyage d'Italie un problème. Je le désire toujours pour mes filles et surtout pour l'ainée qui a des dispositions extraordinaires pour le dessin, mais je n'ose plus m'en flatter. Ce sera à vous, ma chère, de venir me trouver. Ce serait une charmante chose que de passer ensemble un hiver, un été, et toutes les saisons ; et je voudrais me livrer, avec quelque apparence de fondement, à l'espoir que vous ferez ce voyage. Je serai à Ussé dans les premiers jours de mars. C'est alors que je voudrais que vous vinssiez, et non pas en hiver où la campagne n'est bonne que pour le propriétaire qui plante. Mandez-moi donc si le petit troupeau de Mme de Charrière est augmenté. J'en commence un à Ussé et cela complète notre petite ferme du parc, qui est réellement amusante parce qu'il y a de tout, jusqu'à des abeilles.

Que dit-on en Suisse de M. Fillemberg ? Commence-t-on à l'imiter ? Les mauvaises langues prétendent qu'il se ruine.

Adieu, cette lettre est par trop longue. Elle mérite une réponse prompte quand ce ne serait que pour me dire qu'elle est trop longue. Il faut pourtant que je vous dise que je suis charmée de la bonne fortune de Mes Cerget. Faites-leur-en mon compliment, je vous en prie. Rappelez-moi au souvenir de Mme de Montolieu, de Mme d'Arlens, et conservez-moi, vous, aimable Rosalie, l'amitié qui m'est si chère et qui est payée de toute la mienne.