Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras
Épilogue (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Nommé ambassadeur à Rome, Chateaubriand se dirige à petites journées - contrairement à ses habitudes, et pour ménager Mme de Chateaubriand qui l'accompagne, - vers la Ville éternelle. Il écrit sur son journal de route : « Arrivé à Lausanne, le 22 septembre, j'ai suivi la route par laquelle ont disparu deux autres femmes qui m'avaient voulu du bien et qui, dans l'ordre de la nature, devaient me survivre : l'une, Mme la marquise de Custine, est venue mourir à Bex ; l'autre, Mme la duchesse de Duras, il n'y a pas encore un an, fuyait devant la mort qui l'atteignit à Nice.
Noble Clara, digne et constante amie, Ton souvenir ne vit plus en ces lieux.
De ce tombeau, l'on détourne les yeux ; Ton nom s'efface, et le monde t'oublie.
Peut-être, en ce dernier vers, faisait-il allusion au second mariage que le duc de Duras allait contracter quelques mois plus tard (10 avril 1829) avec Mme de Dia-Santos1.
1. Voir le Journal du Maréchal de Castellane, t. III, pp. 286-287. ↩
Lui, du moins, n'oublia jamais. Il ne permit pas que s'effaçât le nom de la « chère sœur ». Dans la mélancolie de son tout dernier livre, la Vie de Rancé, pages de souvenirs autant que d'histoire, et qui est une sorte d'adieu, il voulut révéler le trait d'affectueuse sollicitude que nous a livré le premier testament de Mme de Duras :
Louis XIV visita depuis le bonhomme [d'Andilly] dans sa retraite, où j'ai moi-même passé lorsque j'allais voir Mme la duchesse de Duras [à Andilly]. Elle avait l'intention de me laisser un petit réduit qu'elle avait acheté [bâti sur les collines de Montmorency.
Surtout, il lui a fait la part belle dans les Mémoires d'outre-tombe. Tant que vivra ce « livre unique », le nom de l'amie qui lui avait permis de l'appeler « ma sœur » et « qui l'avait pris sous sa protection » rayonnera de sa gloire. Il rappellera, ce nom, qu'à l'amitié passionnée de la duchesse de Duras, Chateaubriand sut répondre par une confiante et constante amitié de frère. Il écrivit en 1839 :
Depuis que j'ai perdu cette personne si généreuse, d'une âme si noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de Mme de Staël à la grâce du talent de Mme de La Fayette, je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœurs qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère. Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts ? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort.
Hommage éternellement ému du cœur et du génie !
« En décembre 1846 », il se fit relire le livre de ses mémoires qui contient ce passage. Et lui qui disait « je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités, etc. » pendant cette dernière lecture, aura-t-il pu retenir ses larmes ?
Admirons la générosité de ce meâ culpâ, d'ailleurs trop justifié; et rappelons, comme correctif, une remarque de Joubert : « On adore ce bon garçon, en le lisant ; et quant à elle (Mme de Beaumont), on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. »
Nous pouvons appliquer le mot du bon et pénétrant moraliste à toutes les amies de Chateaubriand, et surtout à la plus fière, à la plus spirituelle, à la plus noble, à la plus dévouée de toutes, à la duchesse de Duras.