Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 7 juin [1824]
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
7 juin [1824].
Il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit, ma chère Rosalie. J'ai été malade presque sans interruption depuis six semaines, et dans une incertitude insupportable pour une maison que je voulais louer à Saint-Germain et à laquelle tenait une proposition que je voulais vous faire. Le propriétaire est à peu près fou; - un jour, il disait oui; le lendemain, non ; puis il devait rendre réponse la semaine suivante. Enfin j'ai été moi-même à Saint-Germain et je l'ai décidé. J'ai la maison, et je vous propose, chère Rosalie, d'y venir passer l'été avec moi. Ne me refusez point, vous serez en bon air, vous serez tranquille ; vous ne verrez du monde que ce que vous en voudrez ; en deux heures vous serez à Paris, quand vous aurez envie d'y aller. Les grilles du jardin donnent dans la forêt; là vous avez l'ombre et la solitude tant que vous voulez, enfin si vous n'êtes pas confortable, ce ne sera pas ma faute. venez donc, je ne veux pas de non. Cela vous fera du bien de changer d'air, de place ; de vous éloigner de cette maison remplie de tristes souvenirs. La saison est belle et le voyage facile ; il faut chère Rosalie, que j'obtienne cette grâce. Partez seulement et vous verrez comme tout le reste est aisé.
Je m'en vais dans huit ou dix jours m'établir à Saint-Germain, et ne vous figurez pas que ce soit pour y mener la vie de Paris. A la campagne je ne vois que quelques amis ; je vais m y reposer, et il faut venir vous y reposer. Répondez-moi vite, dans un bon mouvement; dites-moi : oui, et puis ne parlons plus que des voies et moyens, comme on dit à la Chambre.
Je n'ai pas eu de vos nouvelles non plus depuis longtemps ; vous n'avez pas pensé à moi, ou vous avez cru que je vous oubliais, et il n'en était rien, car il n'y avait pas de jour où je ne pensasse à vous, et mon impatience des lenteurs de cet homme tenaient surtout à ce qu'elles retardaient ma lettre. Ecrivez-moi maintenant, dites-moi que vous êtes mieux.
Il y a eu ici bien des maladies ; la mienne a été une espèce de catarrhe inflammatoire qui a recommencé trois fois. J'avais perdu l'appétit, le sommeil, mais cela va mieux, et huit jours de Saint-Germain m'ont remise miraculeusement. Je n'ai plus que mes maux ordinaires, et, comme c'est mon état naturel de souffrir, je me sens toute soulagée.
Ecrivez-moi : ne repoussez pas mon projet, mon plan, ce bon été que nous pouvons passer ensemble, et ne vous faites pas un monstre des difficultés. Il n'y en a pas. Cela n'est pas plus difficile que d'aller à Berne ou à Zurich, et peut-être moins, parce que les postes sont mieux servies et qu'on ne descend pas nos montagnes au galop. Chère Rosalie, j'attends votre réponse avec impatience et il faut qu'elle soit un oui. Songez que je ne me contente pas à moins. Lisez les fêtes dans les gazettes. Je m'enfuis et m'en vais lundi vous attendre dans la forêt.