Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras (suite)

Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras

Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 16 min de lecture · p. 434–442 · chapitre 372 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Me de Bérenger est cette Pauline dont Mme de La Tour du Pin citait à Mme de Duras une lettre où la psychologie de celle-ci, en tant qu'amie de Chateaubriand, était admirablement démêlée et caractérisée. On lit dans les Mémoires d'outre-tombe : « La grande et légère duchesse de Châtillon (plus tard, Mme de Bérenger) s'est jadis appuyée sur mon bras. » - « Je rencontrais encore la duchesse de Châtillon, laquelle, pendant mon absence des Cent-Jours, décora ma vallée d'Aulnay. » Mme de Chateaubriand l'appelait « la belle madame de Bérenger ».

Les billets de Humboldt font penser à ceux de Chateaubriand ; et fatalement s'impose un brin de comparaison.

Quel tour d'exquise et affectueuse politesse imprime aux siens l'illustre savant, même lorsque, d'aventure, il croit avoir à se plaindre ! Comme c'est bien le langage de l'amitié, d'une bonne et simple amitié !

Au contraire, même dans les remercîments que le « cher frère » adresse à la « chère sœur », quelle absorbante personnalité ! Et dans les reproches, mérités ou non, quelle âpreté de mots et de forme ! Et quelle impérieuse façon de s'excuser ou de s'annoncer !

Humboldt est reconnaissant qu'on veuille bien l'accueillir et l'aimer un peu.

L'autre se sait attendu : il daigne se promettre ou se prêter pour une heure, et il annonce ses visites comme de royales condescendances. C'est qu'en effet, avec Mme de Duras, et d'ailleurs avec les autres nobles amies, sans aucune exception, il se sait roi, et roi absolu, - tyran des cœurs.

Mais, d'autre part, qu'il y a loin de la spirituelle amabilité du savant, au moi superbe et passionné, au verbe étrangement fascinateur de René !

L'écriture « microscopique » de Humboldt apportait à Mme de Duras distraction, plaisir, repos.

La grande écriture, étrange et tourmentée de Chateaubriand, reconnue des le premier regard, la prenait au cœur, l'agitait, souvent lui causait des « impatiences », mais la taisait vivre double.

Ce qu'il y avait d'un peu amollissant dans l'air tiède et parfumé du salon à jamais « illustre » de l'Abbaye-au-Bois, ne se découvrirait à aucun degré dans l'ambiance de l'hôtel de la rue de Varennes. Ici, tout était plus large d'idées, plus libre d'allures, plus franc de critiques, plus ouvert à tous les horizons et à tous les souffles, même aux souffles d'orage, plus passionné d'intérêts généraux, plus aguerri aux désaccords. « Hier 1822], écrivait Mme de Duras à Chateaubriand, Humboldt a été plus mauvais que je ne l'avais jamais vu. Je disais que j'espérais en la durée de l'Alliance européenne.

« Oui, me répondit-il, mais il faudra faire marcher une armée contre les universités d'Allemagne:

« Non, lui répondis-je, mais seulement y exercer une sérieuse surveillance. »

Le billet suivant de Humboldt doit faire allusion à quelque désaccord de ce genre survenu dans la soirée de la veille, ou de l'avant-veille, et qui laissait le champ libre aux discussions à venir :

Madame la duchesse sera-t-elle chez elle ce soir? Sa porte s'ouvrira-t-elle à un pauvre paria libéral? Vous ne dédaignez pas l'hommage d'un paria si l'intention est pure, le cœur simple et la conversion possible. Je me fie à votre inépuisable bonté.

On ne s'y heurtait pas non plus à la rigidité dogmatique, au zèle noblement convertisseur, au genre un peu mystique et illuminé qui caractérisait le salon très justement « célèbre » de Mme Swetchine. Celle-ci, que la question religieuse avait occupée ou même absorbée dès sa jeunesse, était entrée dans le catholicisme à la sueur de son front, et par droit de conquête : toute pénétrée de l'unique nécessaire, elle en gardait la conviction toujours présente et l'ardent prosélytisme : « âme vivifiante, » disait admirablement la duchesse de Rauzan en se rappelant ce que Mme Swetchine avait été pour sa mère et pour elle-même; « elle savait les paroles qui font du bien ; elle devinait les cœurs ; elle sanctifiait en charmant ». Il y avait en elle du confesseur, du directeur, du théologien, du prédicateur, mais sans prétention ni lourdeur, et plutôt avec une séduction étrange, faite d'estime affectueuse, de subtilité morale, et de grâce exotique. Séduite, Me de Duras le fut dès la première entrevue. Elle admira l'étrangère qui la visitait ; c'est-à-dire qu'elle l'aima et lui ouvrit son cœur. Défiante d'elle-même et humiliée de sa pauvreté d'âme en se comparant à cette convertie, elle sollicita de Me Swetchine, en des lettres d'une vivacité charmante, -passionnées déclarations d'amitié, - les conseils de sa sagesse et le réconfort de sa piété. Mais pour elle-même, si profonde et si sincère que fût sa religion, et au milieu des pratiques pieuses que l'épreuve lui avait suggérées, essayer de convertir et de diriger, au sens de l'âme, ne fut ni dans ses moyens ni dans ses visées à aucun moment de sa vie. Elle était trop femme du monde, et trop fille du xvi siècle, pour s'attribuer une mission de ce genre. Et, à un point de vue plus général, elle se tint en dehors des coteries dévotes. Les manifestations « d'un parti moitié intrigant, moitié religieux » ne lui inspiraient que des sentiments de défiance. « Villèle en sera entraîné » écrivait-elle avec une clairvoyance que les événements ne devaient que trop confirmer. « Rien n'est moins populaire en France que la dévotion de métier. Il ne faut que quelques marques de faveur un peu éclatantes à ce côté dévot pour tout désorganiser. J'ai peur que Frayssinous n'en soit le signal. On verra derrière lui la Congrégation comme épouvantail. »

La femme qui parlait avec cette netteté de vue, cette fermeté de sens politique, cette verdeur de mots, était venue à la vraie dévotion par la souffrance ; le meilleur de son temps allait aux diverses pratiques de la piété. Mais elle n'acceptait pas que la religion s'inféodât à la politique, elle n'usait pas, je suppose, de la formule le trône et l'autel. Elle aimait trop l'un et l'autre pour ne pas les distinguer et les dégager - je ne dis pas les séparer.

Le monde au milieu duquel et par lequel la jeune Claire avait été élevée, elle l'aima d'abord comme un foyer, comme une famille. Puis elle l'aima pour le divertissement qu'il procure et pour l'oubli de soi qu'il assure ou promet. Plus tard elle continua de l'aimer pour la liberté qui est sa maxime fondamentale, peut-être un peu pour l'admiration qu'il lui témoignait. La solitude lui faisait peur. « Seule ! toujours seule ! » Elle le disait, avant même d'être seule, avec un accent de terreur et de désespoir. Et tel était, en réalité, l'avenir qui l'attendait. Un jour Humboldt lui écrira : « Je suis pénétré de la plus vive douleur lorsque mes idées se fixent sur votre existence. » Et un autre jour : « Vos souffrances privent toujours vos amis de vous voir; mais cet isolement ne doit pas m'empêcher de croire que vous ne preniez quelque intérêt à mon sort. » D'autres femmes, avec autant d'esprit, peut-être, et plus de beauté, attiraient moins et plaisaient moins, parce qu'un don leur manquait que Mme de Duras possédait dans sa diversité et dans sa plénitude, le don d'une exquise, douloureuse, secourable et enthousiaste sensibilité.

Mme de Boigne recevait beaucoup : brillante de beauté, et très spirituelle, on la disait activement dévouée; mais, en fin de compte, elle était sèche, raide, médisante à l'emporte-pièce, et vouée au « commérage » le plus cruel, comme en témoignent ses Mémoires. Un jour, dans le salon de Mme de Duras, elle tint sur Chateaubriand des propos qui blessèrent au cœur la noble et ardente Claire. Mis au courant par son amie, Chateaubriand répondit avec une vivacité dont il est juste de lui tenir compte.

Quoi qu'en dise Mme de B [oigne], je puis aimer profondément, et je le sens en étant si malheureux de ce qui vous afflige. Chère sœur, je n'ai pas « le cœur dur », je ne suis point « glacé », je ne suis point « faux », etc.

Mme de Montcalm, dont le cercle essayait de rivaliser avec celui de Me de Duras, du moins quand vivait le duc de Richelieu, son frère, était, au jugement d'une amie qui la connaissait de longue date, « spirituelle, exigeante, ne donnant rien, et fort scandalisée de ne pas recevoir tout ». Ainsi parlait Mme Swetchine. Et Villemain : « Le salon de Mme de Montcalm était présidé avec une grâce plus inégale et moins affectueuse. »

Le salon de Mme de Duras n'était donc ni une cour rassemblée autour d'une reine de beauté, qui récompensait, par d'enivrants sourires, l'encens varié de ses adorateurs ; ni un quasi-oratoire, où les questions de dogme et de salut avaient le pas sur tous autres sujets ; ni un « bureau d'esprit », ni une académie, ni « le quartier général d'un parti politique », ni l'entourage d'un magique trépied. C'était tout simplement un salon : ce mot suffit, sans épithète spéciale et donc restrictive : un salon où tous les genres étaient admis, hors le genre ennuyeux ; où toutes les opinions étaient respectées, à la seule condition de respecter les opinions opposées ; où tout pouvait se dire, sous la seule réserve du « bon goût », tout ce qui était de nature à plaire, amuser, piquer la curiosité, instruire : - souvenirs, sentiments, systèmes, observations politiques et morales, vues et résultats scientifiques, littéraires, beaux-arts, nouvelles de la Cour et de la Ville; - choses graves mêlées aux choses légères, - en des proportions essentiellement variables, - selon les jours, les événements, les caractères, les humeurs, - avec interruptions, reprises et brisures à l'infini. Si bien qu'il arrivait quelquefois aux diplomates d'être sur les épines en voyant leurs secrets devinés et révélés. Mme de Duras raconte à Chateaubriand une scène amusante : Pozzo di Borgo et l'ambassadeur d'Angleterre étaient la veille dans son salon avec un cercle de huit à dix personnes autour d'eux. Elle demanda à Pozzo s'il avait lu les gazettes anglaises ; sur sa réponse négative, elle lui dit que l'Angleterre avait obtenu du Danemark l'autorisation d'occuper Elseneur. Aussitôt Pozzo, assis sur le canapé, à côté de Mme de Duras, lui donne un coup de coude en clignant de l'œil et lui montre l'ambassadeur d'Angleterre à deux pas. Son air, son embarras, tout prouvait que la nouvelle était vraie.

« Liberté, c'est notre devise », disait Mme de Duras après Mme de Sévigné. Elle le disait de la vie de château sous l'Empire ; et ce fut bien vraiment la devise et la pratique de son cercle sous la Restauration ; liberté de paroles, de goût et d'opinions.

Que la causerie fût générale, ou se divisât en de nombreux a parte, on y trouvait tous les plaisirs de la société. « Une bienveillance mutuelle respirait sur tous les visages et s'exprimait dans tous les discours. » - « Des femmes aimables, - et beaucoup étaient jeunes - y venaient empressées - et suivies; dignes également de sentir et les grâces d'Alcibiade et la dignité de Platon. » C'était la fleur de la noblesse française ; c'était aussi l'élite de l'aristocratie étrangère; et la plus française de ces étrangères s'appelait la duchesse de Dino, nièce du prince de Talleyrand.

« En femmes, je vois tous les jours M"« de Sainte-Maure, l'amie de mon enfance. Puis, je vois encore bien d'autres femmes que vous ne connaissez point. » - « Ce serait trop long de vous les énumérer. » - « Hier, j'ai eu toute la terre chez moi. »

« Chaque heure, en fuyant, laissait un plaisir, et l'heure du départ arrivait trop vite après la plus longue soirée.1 »

1. Fontanes. ↩

Il y a un art de préparer ces soirées, art que Mme Récamier mit en pratique très agréablement, ce qui n'a pas empêché la critique de s'exercer sur cet ordre et ces lignes, sur ces placements symétriques. Me de Duras n'avait eu qu'à consulter ses souvenirs d'enfance pour le pratiquer à son tour dans la libre perfection de jadis, sans alignement méthodique, sans régularité fastidieuse, sans raideur de choix ou de calcul. C'est dire que, dans son salon, il y avait des coins et des groupes à souhait. Celui de la jeunesse faisait quelque peu bande à part ; il était présidé avec grâce par Clara, « la belle duchesse », la « belle danseuse ».

Ne croirait-on pas que Sainte-Beuve pensait au salon de Mme de Duras et qu'il s'en souvenait, lui aussi, comme Villemain, quand il écrivait dans un de ses Nouveaux Lundis ?

Je suis resté bien classique, je l'avoue, en fait de salon. Un salon pour moi, c'est un cercle présidé par une femme, vieille ou Jeune, peu importe, et le mieux peut-être est qu'elle ne soit pas trop jeune en effet; car ainsi elle n'éteint pas ce qui l'entoure. On y vient, on y revient avec plaisir; on y cause de tout, on y cause en commun de certains sujets qui intéressent tout le monde, et on le fait avec de légères discordances dans lesquelles une maîtresse habile de maison, comme un chef d'orchestre sans archet et sans geste, maintient ou rétablit vite l'harmonie. Aucuns des grands sujets n'y sont interdits, mais la liberté surtout est entière, car si une fois la conclusion était commandée, s'il y avait d'avance une orthodoxie politique ou religieuse, un credo ou un veto, un nec plus ultra, c'en serait fait de la libre et charmante variété de la parole, qui va comme elle peut, et qui trouve dans le feu de la contradiction ses plus vives saillies, son ivresse involontaire. Quelques grands athlètes y viennent de temps en temps se mesurer dans des duels ingénieux : ils entrent dans la lice, ils brillent, on écoute, on applaudit, et bientôt chacun des habitués reprend le fil de ses propres réflexions dans des a-parte suivis et qui, après les airs de bravoure, composent un fond de bourdonnements plus doux. Un salon où l'on ne peut suivre ou rejoindre la femme qu'on préfère, la distraire d'un groupe qui l'environne 'entretenir à l'ombre et à demi-voix quelques instants, lu adresser une partie de la conversation plus générale où l'on se surprend à briller et dont on est récompensé d'un regard, n'est point un salon pour moi. Ne disparaissez jamais du salon français, soins animés et constants, vifs désirs de plaire, grâces aimables de la France.

Suivent, sur la ferme et fixe croyante qu'était Mme Swetchine, sur les espérances que sa charité lui faisait concevoir du salut de votre âme, sur la conversation maintenue à des tons élevés, sur son oratoire tout voisin, sur sa direction spirituelle, des réserves et des demi-sourires que Mme de Duras aurait repoussés et réprouvés avec une extrême vivacité, elle à qui la parole religieuse de Mme Swetchine avait fait tant de bien.

Sainte-Beuve continue :

Salon français de tous les temps, d'où me reviennent en souvenir tant d'ombres riantes, tant de blondes têtes et de fronts graves ou de fronts inclinés, passant tour à tour et mariant ensemble tout ce qui est permis à l'humaine sagesse pour charmer les heures, enjouement, audace, raison et folie, - je ne te reconnais plus.

C'était l'arrêt tranchant et injuste qu'il portait sur le salon de Mme Swetchine. Du salon de Mme de Duras, il eût dit, ou plutôt il a dit équivalemment, quand il a cité le mot si gracieux et si spirituel de Talleyrand : « Salon français, je te reconnais. »

« La maison de Mme de Duras était toujours la plus agréable de Paris », cela se lit dans les terribles Mémoires de Mme de Boigne, où un tel hommage a plus de sens et plus de prix.

Le mot a-parte me rappelle que si Mme de Duras ménageait très libéralement à ses visiteurs le plaisir des colloques particuliers, elle-même n'en usait qu'avec une extrême réserve. C'est elle qui l'insinue à Me Swetchine : « Mes petites soirées ont commencé » dit-elle ; et, tout en courant, sa plume laisse tomber une critique qui prend pour nous la valeur d'un trait de caractère : « J'ai fait connaissance avec M. de Villèle; c'est une excellente tête ; il parle un peu trop confidentiellement pour moi ; je n'aime les a-parte que quand ils sont nécessaires. »

Elle avait souvent manifesté à Rosalie le désir de recevoir son cousin Benjamin Constant et de causer avec lui. Il vint un soir ; la réunion était nombreuse. Si pressée qu'elle se sentît d'avoir un entretien particulier avec cet homme de tant d'esprit, elle fit, à ce qu'elle regardait comme son devoir de présidente, le sacrifice de cette satisfaction personnelle : « Il y a longtemps que je n'ai vu votre cousin. J'aurais voulu causer avec lui; mais, quand il est venu, il y avait toujours du monde chez moi, j'en ai été contrariée. »

Maîtresse de maison, elle avait à veiller au mouvement général de la conversation, et, au besoin, après les discussions animées qui ne pouvaient manquer de se produire de temps en temps, dans ce milieu de liberté et de mélange, elle avait à « rétablir l'entente et l'harmonie ». D'ailleurs, la règle n'était pas sans exception, ou plutôt, la règle étant une servitude et une contrainte, il n'y avait de règle absolue ni pour elle ni pour ses hôtes.

Ame ardente et tumultueuse, la société, avec ses complexités d'intérêts, de tendances, de curiosités, de convoitises, d'humeurs, de passions, de jugements, d'idées, lui était comme un milieu nécessaire, comme l'air qu'on respire et sans lequel on ne vit pas. Au centre de ce mouvement qu'elle appelait et provoquait, auquel il lui plaisait de se mêler et de s'abandonner, elle savait se particulariser, « quand c'était nécessaire », c'est-à-dire quand s'offrait l'occasion d'être utile et d'obliger.

« Noble et excellente femme, ne se servant des grâces de son esprit que pour des œuvres généreuses, toujours occupée de secourir, de louer, de consoler, d'animer au bien, sans amour-propre pour elle-même... Si aimante et si faite pour être aimée... Trop agitée des prospérités de ses amis, ou trop tourmentée de leurs revers... Consumée par l'activité de son âme1. »

1. Villemain. ↩

Une réserve serait à faire ; et c'est entrer dans la pensée de Me de Duras que de la noter ici. L'out ou presque tout, dans cette vie, n'était-il pas sacrifié ou subordonné aux réunions mondaines? Il semblerait que les heures de la « matinée » consacrées à Chateaubriand, les « petites cinq heures », les soirées où l'on cause jusqu'à minuit, comptassent seules dans les journées de Me de Duras, et que sa vie n'eût, à ses yeux, de sens et de valeur que par là. « L'habitude d'une vie sans règle émousse les forces. » C'est elle qui l'a remarqué avec un accent très personnel, dans une de ses Réflexions, et ce mot suppose un retour inquiet sur soi.

L'aveu qu'elle fait de sa « faiblesse » révèle les exigences nouvelles de cette âme foncièrement généreuse, sous les coups avertisseurs de la souffrance. Elle eût voulu réparer tout de suite et s'amender, pratiquer d'emblée les vertus chrétiennes, je dis les humbles vertus de la vie cachée, de la vie intérieure, car les autres, elle les pratiquait déjà excellemment. Et elle se reconnut inégale à la tâche, infidèle à cette intime surveillance, vaincue d'avance dans ce labeur, qui est le combat de chaque Jour.

Il est certain que tout subordonner au plaisir - ce plaisir fut-il le plus légitime et le plus noble -, n'avoir d'estime que pour les heures « matinales » coulées avec un homme de génie passionnément aimé, ou pour les soirs intellectuels et amusés passés avec l'élite, c'est, religieusement parlant, ne pas faire assez bon usage de son temps, c'est enfouir le « talent » qui ne nous est confié que pour le faire fructifier; c'est ignorer ou méconnaître et gaspiller le « don de Dieu ».

Réveillée brusquement et douloureusement d'un état qui apparaît, au regard chrétien, plein d'illusion et de danger, et désormais docile aux conseils d'un « vrai prêtre » qui fut un vrai directeur, elle sut découvrir dans cette « habitude d'une vie sans règle » la cause de sa faiblesse d'âme et de cœur ; elle s'engagea progressivement « dans les voies de la piété », tout en réservant aux bienséances mondaines les heures que sa haute position à la cour, l'usage et l'amitié pouvaient réclamer ; mais ces heures même, elle les sanctifia, sans qu'il y parût, elle les pénétra de pensées surnaturelles, aussi bien que les heures, où, recueillie, elle s'adonnait aux Réflexions et aux Prières.

Elle savait maintenant que, pour être profitable, la piété a besoin d'être mêlée à toutes les actions de la vie. Ce qu'elle objectait jadis si finement à Mme Swetchine, « ce point d'appui, il faudrait pour l'embrasser, toute la force qu'il donne, ce que je n'ai pas », elle ne le répéterait plus désormais, ayant appris, en péril de mort, à saluer la croix, à espérer en elle, à lui demander patience et soumission, à l'embrasser avec « la force qu'elle donne ».

Ame passionnée, elle dirigeait vers Dieu, premier principe et dernière fin, « l'ardeur et l'activité qui l'avaient égarée ». Elle se fit une obligation de réserver aux « exercices spirituels » - méditations, examens de conscience, prières, adorations - une part de plus en plus prédominante de son temps, à mesure que la souffrance l'envahissait et ne la laissait respirer que du côté du ciel.

Ainsi faisait-elle tout ensemble usage et provision de cet esprit de foi et de sacrifice qui dit à Dieu sur les divers calvaires : « Père, non pas ma volonté, mais la vôtre. »

Il allait lui devenir nécessaire, cet esprit, pour soumettre à la volonté mystérieuse et souveraine du Père qui est aux cieux, une nature qu'effrayait la perspective de l'isolement et que révoltait la fatalité de la mort.