Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand · Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand
A. de Humboldt → Mme de Duras, [1817]
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Vendredi [1817].
Vous n'avez pas assez de mes importunités à l'aris, vous voulez encore voir de mon écriture dans votre vallée. C'est plus que de la bienveillance, Madame la duchesse, c'est vous imposer le devoir de me lire. Je commence à revenir de ma grande maladie et je demande toujours la permission à Madame la duchesse de voir sa nouvelle Carthage, la semaine prochaine. Il y a, et seulement à deux lieues de vous, une personne qui a un grand désir de vous recevoir, vous et l'aimable Mme Clara. C'est M. Ellis, à Lipinay, et Mme Ellis qui ne tousse plus, et toute une nichée de petits Harvey et Bristol1, pour le moins neuf demoiselles, filles de l'Earl de Bristol, très pâles, très blondes, se tenant toujours par les mains, et douées de cette vive curiosité qui s'étend sur tous les objets à la fois. M. Canning a beaucoup de velléité de revenir en France au mois de septembre, mais il paraît que ses plans seront dérangés, car son ami M. Ellis part pour Rome. L'hiver de Paris est trop froid. Il apprendra ce que c'est que l'hiver de Rome, quand le vent souffle de l'Apennin, dans une maison où l'air circule librement à travers les portes et les fenêtres fermées. Comme je ne vous parle que de cette race blonde d'Albion, je dois vous rapporter un fait plus intéressant, plus caractéristique. J'ai eu hier chez moi un poète anglais, M. Thomas More, qui vend ses poèmes, avant qu'ils ne soient faits, pour 3.000 livres sterling. Je suppose qu'il ne vit pas au 4° comme moi et qu'il n'a pas besoin de vendre sa vallée [comme Chateaubriand]2. Il m'a d'abord parlé avec une vive admiration de l'ouvrage de Lady Morgan, et de M. l'évêque Grégoire, et de tous les grands hommes de cette couleur. Cela n'avait pas de quoi me surprendre; mais, après toutes ces admirations, il m'a demandé de le conduire chez M. de Chateaubriand. Il a regretté si vivement de ne pas le trouver! Il a dit que c'était le malheur de sa vie; que le Génie du Christianisme était l'ouvrage français qu'il admirait le plus ; que l auteur était le génie le plus admirable de nos temps ; que lui seul pouvait donner une nouvelle vie à la littérature. Tout cela dans une même tête ! M. More est Écossais, et cela explique tout. Il déteste l'Angleterre comme une métropole qui pèse sur la colonie, l'Écosse; de là cet amour exalté des révolutions, et, dans le même homme, près de ces sentiments modifiés par les circonstances, l'amour le plus passionné pour tout ce qui est grand, et sublime, et poétique.
1. La duchesse de Devonshire, Elisabeth Harvey, était fille de Lord Hervey, comte de Bristol, évêque de Derby. ↩
2. Allusion à la Vallée-aux-Loups, que Chateaubriand se voyait forcé de vendre en 1817. ↩
Le sublime ne devrait pas me rappeler M. Laya et l'Académie. Voilà M. Suard remplacé par M. Raynouard. Le duc de Lévis, que j'ai rencontré hier, trouve le choix de la plus grande sagesse. Le Roi l'a approuvé. M. Raynouard est un homme d'une raison forte, il est plus instruit que ne le sont généralement les littérateurs; mais il n'a pas sacrifié aux Grâces. Il n'a ni le ton, ni les manières, ni l'accent de M. Suard : ces choses ne sont cependant pas indifférentes pour un secrétaire, qui est le maître des cérémonies de cette société. Quant à M. Laya, on l'a nommé parce qu'on ne voulait pas de l'hôtel Pastoret : on a refusé M. Pastoret comme grand seigneur, et cela peut le consoler. M. Laya a montré un noble courage dans la Révolution ; depuis, il a eu celui d'ennuyer les lecteurs du Moniteur. Quel état de la littérature !
Aurons-nous le bonheur de vous posséder, dimanche ou lundi, à Paris? Madame la duchesse n'oubliera pas de me faire dire un petit mot. La société est nulle; et si je conçois pourquoi vous préférez l'ombrage et l'aspect du ciel, je ne m'en plains pas moins de votre absence.