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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie

Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie

Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 30 min de lecture · p. 258–274 · chapitre 338 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le nom de M. le général de la Rochejaquelein nous avertit qu'il faut revenir en arrière pour comprendre les chagrins, les souffrances et les plaintes de Mme de Duras. Peu de temps après le mariage de Félicie, en 1813, elle comprit, à des indices non équivoques, que l'objet de ses prédilections se réservait, se retirait, et serait comme perdu pour sa tendresse; elle sentit que, de l'un à l'autre cœur, il n'y aurait plus intime communication. Des lors, une tristesse invincible s'empara de son âme et empoisonna sa vie. « La douleur, disait-elle, c'est de chercher l'être qu'on aimait et de ne plus le retrouver ; et rien ne peut consoler de cette douleur. »

La maladie s'était déjà annoncée quand fut célébré le mariage : « ... 19 août 1813. - Je suis dans une misérable agitation. Plaignez-moi beaucoup, beaucoup, chère Rosalie; jamais assez pour tout ce que je souffre. Ce qui ajoute peut-être à cet état d'anxiété à propos du mariage, c'est que je suis très soufrante ; depuis quelque temps, j'ai des maux d'estomac insupportables; je ne puis manger, et je suis redevenue plus maigre que quand nous nous sommes connues. J'aurais besoin de respirer le bon air de vos montagnes. Je suis toujours oppressée. »

L'état de souffrance contribua-t-il à rendre plus excitable et plus « anxieuse » une sensibilité déjà frémissante de sa nature? Ou faut-il attribuer au chagrin, qu'elle-même appelait mortel, le déclin de ses forces et l'aggravation de ses maux ? On peut dire de la maladie et du chagrin qu'ils furent tour à tour, ou même simultanément, effet et cause.

Il y eut redoublement indéfini par la plus cruelle des dépendances et des réciprocités. Les nerfs, douloureusement excités par le sourd et lent travail de la maladie, la prédisposaient à souffrir des plus fugitives atteintes : « Un souffle me renverse » un souffle, une ombre, un rien. A plus forte raison était-elle sans protection ni résistance contre le coup qui l'atteignit en plein cœur. L'imagination, de tout temps très vive et comme sans frein, devenait victime et complice de « ses pauvres nerfs » ; et le temps, au lieu de faire son office, qui est de calmer et d'endormir, aiguisait un chagrin que le mal contribuait à rendre toujours présent, toujours poignant.

Il faut ne pas perdre de vue cette action réciproque et progressive de la maladie sur la sensibilité et de la sensibilité sur la maladie, si l'on veut se rendre compte de la tristesse invincible que Mme de Duras traînera jusqu'au tombeau. Souffrances physiques et morales se pénétraient et réagissaient sans paix ni trêve les unes sur les autres. La souffrance physique aurait-elle fait mine de s'assoupir? Le chagrin auquel la pauvre mère s'abandonnait ne tardait pas à réveiller le mal; et s'il y avait détente du côté du chagrin, le mal réveillait les idées noires, assombrissait les heures qui eussent été souriantes.

J'ai cru nécessaire d'insister un peu sur la fatalité de ce double mal, dans une nature aussi ardente, aussi vibrante, aussi passionnée. Elle-même a très bien vu et jugé son cas : « On ne guérit point, chère Rosalie, de ce que j'ai souffert. Cela atteint les sources mêmes de la vie, comme celles du bonheur. »

A qui trouverait que les chagrins de Mme de Duras ne s'expliquent pas assez, ou du moins ne se justifient pas assez par la nouvelle attitude de Félicie, je répondrais qu'il ne s'agit pas de justifier, mais simplement de constater. J'ajouterais que cette même réflexion bourdonna plus d'une fois à ses oreilles, et lui fit de cruelles blessures. Ses meilleurs amis taxaient encore d'imaginaires » les dangers de sa longue maladie, « comme ses autres malheurs » quand déjà la mort la suivait de près et allait frapper le coup de grâce. Ainsi parlait Mme Swetchine : Sa santé est meilleure, et de beaucoup. Elle n'en convient pas trop... Je ne doute pas qu'elle ne sorte de tout cela avec un corps rétabli et la faculté de reprendre, plus vivement que jamais, toute la variété d'agréments qu'offre son existence. »

Si Mme Swetchine pouvait se tromper à ce point, c'est-à-dire du tout au tout, que devaient penser et dire les amies du second rang, les simples connaissances, la cour, la société ?

Après son décès, on constatera que le mal « avait des racines profondes ». Il s'était développé lentement et remontait à des années. En vérité, le long martyre de cette vie en explique les plaintes ; et je comprends pourquoi, si souvent, revient sous la plume de la victime — soit dans ses œuvres, soit dans ses lettres, - le mot caractéristique de « pitié ». Sous prétexte de la rassurer et de la consoler, on niait la gravité, ou même la réalité de ses maux : consolations dérisoires et irritantes qui équivalent à des leçons ou à des reproches. Elle y répondit maintes fois, dans le monde ou dans l'intimité, comme dans le premier de ses écrits, avec une vive ei concise éloquence :

Un soir, la conversation s'était établie sur la pitié, et on se demandait si les chagrins inspirent plus d'intérêt par leurs résultats que par leur cause. Charles s'était prononcé pour la cause. Il pensait donc qu'il fallait que toutes les douleurs fussent raisonnables. Mais qui peut dire ce que c'est que la raison ? Est-elle la même pour tout le monde? Tous les cœurs ont-ils les mêmes besoins? Et le malheur n'est-il pas la privation des besoins du cœur ?

Ce Charles si raisonnable, et que réfute Mme de Duras, n'est autre que Félicie, dans le roman d'Ourika. C'est la même pensée, à laquelle Chateaubriand a imprimé le sceau de son mélancolique génie :

J'allai voir à Coppet Mme de Staël. Je la trouvai seule au fond de son château qui renfermait une cour attristée. Je lui parlai de sa fortune et de sa solitude comme d'un moyen précieux d'indépendance et de bonheur. Je la blessai. Mme de Staël aimait le monde ; elle se regardait comme la plus malheureuse des femmes dans son exil, dont j'aurais été ravi. Il est fâcheux d'être atteint d'un mal dont la foule n'a pas l'intelligence : au reste, ce mal n'en est que plus vit; on ne l'affaiblit point en le confrontant avec d'autres maux. On n'est pas juge de la peine d'autrui. Les cœurs ont des secrets divers incompréhensibles à d'autres cœurs. Ne disputons à personne ses souffrances; il en est des douleurs comme des patries : chacun a la sienne.

Ce qui ressort de la correspondance avec Rosalie de Constant, c'est que Me de Duras a souffert comme rarement créature humaine ; c'est qu'elle a livré un trait de sa vie quand elle mit cet aveu sur les lèvres d'Ourika : « Je passais mes nuits à pleurer. » N'ayant plus la force de se contraindre, elle devait ajouter dans une lettre : « Je pleure toute la journée comme un enfant. »

Entre la mère et la fille âgée de quinze à seize ans, il y eut, dès 1814, séparation des cœurs. Grâce à l'habitude qu'avait Mme de Duras « de se réprimer au dehors et à l'aisance de la femme du grand monde qui reprenait vite le dessus » personne, dans les premiers temps du moins, ne fut tenté d'articuler les mots de brouille ou seulement de refroidissement ; ni l'une ni l'autre n'offrit au public l'occasion de se glisser, railleur, entre la mère et la fille, et de distribuer, à sa convenance, ici le blâme et là l'éloge. Rien ne fut changé à leurs relations extérieures. Mais le lien d'amour était détendu et traînant, et sans resserrement ni relèvement possible. « Les torts qui viennent des sentiments sont sans ressource et sans remède. »

Une pensée de Mme Duras, que l'on a citée plusieurs fois, — portrait, articles, préfaces, - et avec éloges, sans se douter de l'amertume du sens confidentiel, fait allusion à ces rapports continués, mais d'où l'intimité était bannie. « Il y a des êtres dont on est séparé comme par les murs de cristal dépeints dans les contes de fées. On se voit, on se parle, on s'approche, mais on ne peut se toucher. » - Et cette autre, également citée avec faveur : « Le désaccord dans les mouvements du cœur irrite comme le désaccord en musique, mais fait bien plus de mal1 ».

1. Pensées extraites par Sainte-Beuve d'un roman inédit de Me de Duras, Olivier . ↩

Me de Duras garda le silence sur la cause de ses chagrins, et, de ce chef, ils n'en furent que plus cruels et plus pesants à son cœur, silence commandé par une fierté toute naturelle, comme par sa haute situation à la cour, au milieu de curiosités en éveil et de jalousies implacables.

Il ne fut pas tellement rigoureux qu'il n'y eût une exception pour le cher frère, puisqu'il lui répondit le 4 août 1817 : «... Ou votre fille est entraînée par la jeunesse et elle vous reviendra; ou elle ne reviendra pas, et vous serez dans la position où nous sommes tous : être trompé dans ce qu'on aime le plus... etc. »

Il y eut une autre exception, en attendant la complète ouverture avec Rosalie. Je vois, ou plutôt, je devine qu'une amie reçut toutes ses confidences également en 1817. C'était une étrangère, depuis peu arrivée à Paris, et vers laquelle Mme de Duras se sentit attirée, dès la première entrevue, par l'admiration et la sympathie ; elle lui demanda conseil, direction, « pitié », toujours revient ce mot, expression d'une âme brisée. Nous en avons la preuve dans sa correspondance avec Mme Swetchine. Malgré tant de coupures qui ont profondément altéré le caractère confidentiel de cé commerce, il est facile, après ce qui a été dit, de restituer leur vraie portée aux quelques plaintes respectées des ciseaux : elles visent Félicie :

Je n'aurais dit à personne ce que je viens de vous dire. Qu'on aurait été heureux de faire là-dessus des commentaires ! Mais avec vous, je ne redoute ni les tracasseries, ni la malveillance. Je crois en vous : l'amitié est une foi... Si je puis vivre et me guérir l'âme, peut-être que je serai heureuse là à Andilly]. Qui sait ? Mais vous m'avez fait du bien et c'est ce que je ne croyais pas possible. »

Andilly, 8 juillet.

Vous êtes la seule personne qui sachiez ma position ; vous me donnez de bons conseils. - Oui, j'ai besoin, grand besoin de vous. Que de choses à dire qu'on ne peut écrire!.. Je ne veux dire qu'à vous les peines et les plaisirs de mon cœur.

Paris, 24 août 1817.

Chère amie, me voici à Paris. Tous mes amis sont absents ou pire qu'absents. Je n'ai pas une chance de voir entrer ici quelqu'un dont la vue fasse battre mon cœur, ou du moins lui ôte le poids dont il est toujours accable. Ne vaut-il pas mieux être solitairement à Andilly ? Là, du moins, tout est nouveau. Il faudrait tâcher que l'âme pût aussi abattre et rebâtir, mais c'est impossible.

En septembre 1819, un nouveau coup lui fut porté, qui l'abattit tout à fait et la laissa sans force de réaction, tous ressorts brisés, même celui de la volonté, que Mme de Duras avait eue si forte. Tombée dangereusement malade, elle se vit bientôt au bord du tombeau. Voici à la suite ou par suite de quelles circonstances.

Clara, a sa chère, chère Clara , se mariait le 31 août 1819, avec le comte Henri-Louis de Chastellux1. Quoique le consentement fût donné de tout cœur, avec une absolue sécurité (et l'avenir devait pleinement justifier cette confiance), ce mariage constituait, pour Mme de Duras, un dernier sacrifice, consommation de l'holocauste. Clara était sa compagne, sa garde-malade, sa consolation, son « ange » gardien, son salut, sa vie.

1. Que le Roi avait nommé, le 19 août 1819 , marquis de Duras-Chastellux. ↩

Le mariage fut célébré dans l'église des Missions étrangères. Le même jour, Louis XVIII nomma M. de Chastellux duc de Durfort-Duras, titre qui eût été celui d'un fils aîné des Duras ; par convenances de famille, il fut changé en celui de duc de Rauzan-Duras.

A quinze jours de là, Félicie, son idole de jadis et son adoration de toujours, Félicie, veuve à dix-sept ans du prince de Talmont2, s'unissait en secondes noces au comte de La Rochejaquelein, malgré l'opposition de sa mère, et après l'avoir menacée des sommations respectueuses.

2. Charles-Léopold-Henri de la Trémoille, prince de Talmont, né le 2 novembre 1786, mort le 7 novembre 1815, marié le 30 septembre 1813 à Claire-Louise-Augustine-Félicie-Maclovie de Durfort de Duras, née à Londres le 19 août 1798, morte à Ussé le 7 janvier 1883; remariée le 14 septembre 1819 à Auguste du Vergier, marquis de la Rochejaquelein. ↩

Dans quelle prostration profonde une telle méconnaissance de son autorité et de son amour dut plonger la mère, on le peut imaginer après ce qui a été dit. Si passionnément attachée au mouvement, au monde et à la vie que fût Mme de Duras, cette fois, elle invoqua la mort comme le seul remède, et à titre de délivrance. En proie à sa douleur, comme à une idée fixe, et secouée de palpitations nerveuses qui lui ôtaient, le jour, tout repos, et, la nuit, tout sommeil, elle aggravait son triste état par la crainte du pire malheur. La folie de sa chère cousine, Nathalie de Noailles, duchesse de Mouchy, qu'elle avait soignée de son mieux, obsédait sa pensée. Elle en vint à redouter un sort pareil. Elle s'étonnera, plus tard, de vivre encore en se rappelant ce qu'elle avait souffert, « et que sa raison y eût résisté ».

En ces heures de plus cruelle agonie, Mme de Duras murmurait aussi des plaintes d'abandon : « Pourquoi m'avez-vous abandonnée ! » Elle était comme clouée à une « croix amère », je lui emprunte ces deux traits. Son état d'âme alors, elle seule pouvait en faire l'analyse en se repliant sur soi, et c'est ce qu'elle fit avec sa rapidité de style et sa délicatesse accoutumées :

Jusqu'à cette époque, j'avais supporté mes peines ; elles avaient altéré ma santé, mais j'avais conservé ma raison et une sorte d'empire sur moi-même. Mon chagrin, comme le ver qui ronge le fruit, avait commencé par le cœur ; je portais dans mon sein le germe de la destruction, lorsque tout était encore plein de vie au dehors de moi. La conversation me plaisait ; la discussion m'animait ; j'avais même conservé une sorte de gaieté d'esprit ; mais j'avais perdu les joies du cœur. Enfin, jusqu'à l'époque dont je viens de vous parler, j'étais plus forte que mes peines ; je sentais qu'à présent mes peines seraient plus fortes que moi.

Elle écrit dans sa correspondance : « Quand on n'a plus d'enfants à élever et à marier, que personne n'a plus besoin de vous, que devenir? » C'est la même réflexion qui se présente, à plusieurs reprises et avec les mêmes mots, dans le premier de ses romans : « O mon Dieu, retirez de la terre la pauvre Ourika, personne n'a besoin d'elle. » Soit par l'identité du principal motif de désespoir, dans les lettres de Me de Duras et dans les plaintes de son Ourika, soit par la coïncidence de la maladie qui les terrasse, l'une aussi bien que l'autre, tout de suite après certain mariage, et les laisse en face de la solitude tant redoutée, nous sommes avertis qu'en racontant les souffrances de la jeune négresse, avec une intensité d'émotion rarement égalée, c'est sa souffrance la plus personnelle que traduit Mme de Duras.

L'amour que Mme de Duras nourrissait pour sa fille aînée était tellement exalté qu'il faut bien le taxer de folie. - C'était une folie aussi que l'amour de Mme de Sévigné pour Mme de Grignan. Des esprits absolus y signalèrent un oubli du sens chrétien, et en tirèrent prétexte pour l'appeler une « jolie païenne ». Si fort ou si forcé que soit ce mot, appliqué à une chrétienne de foi et de pratique, et non pas chrétienne aux « pâles couleurs », on se représente le sourire qui l'accompagnait, et l'on doit convenir qu'ainsi amendé, il contient quelque semblant ou parcelle de vérité. Mère heureuse et triomphante, tout ce qu'elle imaginait, pensait, voyait, apprenait, faisait, sentait, désirait, aimait, tout dans sa vie, toute sa vie, n'avait d'autre but et d'autre terme que d'alimenter sa conversation ou sa correspondance avec sa fille, de lui apporter distractions, plaisir, hommages, utilité, louanges, bonheur, que de lui renouveler à l'infini les témoignages de son amour : rites variés d'un culte ininterrompu, et qui n'était pas culte privé. Car Mme de Sévigné savait que ses lettres couraient de mains en mains et gagnaient de nouvelles adorations à l'objet de son encens.

Non moins profond, non moins ardent, non moins expansif, quoique peut-être plus discret, fut l'amour de Mme de Duras pour Félicie. Là s'arrête toute ressemblance. Tandis que son amour fut, à Me de Sévigné, joies intarissables du cœur, fécondité et délices de l'esprit, gloire et couronne de société, vie redoublée, bonheur rayonnant ; l'amour de Mme de Duras ne lui fut que déception, amertume, humiliation profonde, lourde retombée sur soi, chagrins désespérés, mal incurable, mourante vie, - passion rentrée, qui ronge et tue. - Disons en passant que Mme de Duras était une fervente admiratrice de l'incomparable épistolière. Sachant que Mme Swetchine se délectait également aux lettres de la spirituelle marquise, et voulant offrir à cette intime confidente un souvenir qui lui fût sûrement agréable, elle lui écrivit à propos de Mme de Sévigné : « Je vais avoir son crucifix et un petit instrument de bois de santal qui appartient à son écritoire. Je vous destine un des deux. »

Quelle eût été la vie de Mme de Sévigné, que fût devenue sa verve prestigieuse si sa fille s'était dérobée à ses tendresses dès l'âge de quinze ans, et « sans retour possible »? Mme de La Fayette lui disait : « La joie est l'état véritable de votre âme. Le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde. »

A Mme de Duras aussi le chagrin était contraire, et, vu son caractère, plus qu'à personne du monde. Donnez-lui le bonheur par sa fille chérie, « ce bonheur qui la mettait en train de conter », de causer, de discuter, d'épancher « sa gaieté d'esprit ». Nous n'aurions pas ses romans, d'inspiration si mélancolique; elle n'eût vraisemblablement rien composé, pas même ses Réflexions et prières, fruits de longues douleurs : sa correspondance eût tout pris, tout retenu, tout absorbé. Sa vie se fût versée avec ravissement, par ses lettres, dans le cœur de sa fille. L'amour donné et reçu lui eût été « un monde toujours beau, toujours divers, toujours nouveau », sans préjudice du monde extérieur qu'elle eût rapporté à celui de l'intimité. Placée au centre des informations politiques et mondaines, bien en vue de la scène, très initiée à la pièce qui se jouait et très éveillée au jeu des grands acteurs, l'oreille finement ouverte même aux a-parte des coulisses, elle était, d'autre part, douée admirablement pour le genre épistolaire, comme en témoignent ses lettres à M. de Duras, à Chateaubriand, à Mme Swetchine, à Rosalie de Constant. Si la princesse de Talmont, bientôt comtesse de La Rochejaquelein, avait eu le bon goût d'estimer à leur prix les lettres de sa mère et d'en former un trésor pour la famille, en attendant la postérité, ces lettres, réunies à celles de l'amitié, eussent été une merveille d'esprit, de délicatesse, d'élévation, de grâce, d'élans passionnés, de curiosités inépuisables, de rêves fantaisistes, de sens pratique et politique, de malices réussies et parfois cruelles témoin certaine lettre où elle croque le bon Joubert) de remarques tour à tour profondes et piquantes, de saillies volontiers gauloises, de narrations savoureuses, de portraits enlevés, bien ressemblants et bien vivants : - trésor littéraire et tout ensemble secours précieux pour l'histoire anecdotique de la Restauration. Elle eût été l'épistolière d'un régime et d'un monde qui devaient passer vite, et sans retour, mais non sans agrément et sans gloire ; « époque, remarque Sainte-Beuve, qu'elle représente pour sa part et qu'elle décore ». Le talent littéraire associé au prestige du nom, un des plus beaux de l'ancienne France, elle eût été une des gloires finissantes de la monarchie légitime. Elle eût rappelé ses illustres devancières, toujours et partout mêlées aux annales de la Royauté !

Et c'est ainsi que la fin de l'année 1819 secoua « cette existence déjà bouleversée », acheva de renverser « les pauvres débris » qu'elle disait être.

« La douleur », déclare-t-elle, « c'est d'avoir vu une influence étrangère altérer peu à peu les goûts, les sentiments, les opinions que j'avais placés dans ce cœur qui n'est plus celui qui comprenait le mien. »

Un détail relatif aux « goûts » est à noter d'abord, parce qu'il est des plus caractéristiques, et que « les sentiments et les opinions » s'y rattachent d'une manière étroite.

Mme de Duras avait voulu que l'esprit de sa fille reçût une pleine culture littéraire et artistique. L'enfant, ouverte et sensible aux beautés du génie, saisissait aussitôt celles qu'on lui signalait ;

elle en découvrait d'autres auxquelles on n'avait pas pris garde. Elle montrait aussi les plus heureuses dispositions pour la musique et la peinture. La mère, qui avait pratiqué non sans succès l'un et l'autre art, se proposait de donner aux talents de Félicie le complément et la consécration d'un long séjour en Italie. Avec quel bonheur et quel orgueil elle se fût reconnue, mais bien plus parfaite, dans sa fille adorée ! Rêve trop tôt et si cruellement dissipé !

Jeune mariée de quinze ans, Félicie prit d'autres goûts et des allures tout autres, en harmonie avec le milieu où s'achevait sa croissance de corps et d'esprit, où s'écoulerait sa vie. N'était-elle pas devenue, par l'alliance, la fille de l'héroïque prince de Talmont, le général de la cavalerie vendéenne ? Et pouvait-elle ne pas adopter la glorieuse légende de sa nouvelle famille? Ne pas subir la séduction de la fidélité et de la gloire? Entraînée par l'exemple, elle contracta des habitudes de vie extérieure où dominaient la chasse au fusil et les courses à cheval. Adieu les études si bien commencées et qui promettaient de si beaux résultats !

Les chevauchées, à côté de M. de Talmont, et en brillante compagnie, se renouvelaient chaque jour; elles devinrent, pour la jeune femme encore adolescente, un exercice fortifiant, un goût, un besoin, une passion. Elle y acquit le renom d'écuyère modèle ; elle fut citée pour la perfection de sa tenue à cheval, comme pour sa beauté digne et fière. On se souvient dans la famille que, sur le corsage de son amazone, comme sur l'uniforme de son mari, brillaient les insignes de général. Ce n'était pas simple goût du mouvement, ivresse de se sentir palpiter et vivre double, hommage au passé. C'était cela, certes ; c'était aussi rêve d'avenir, émulation guerrière, préparation à tout événement1.

1. « Félicie a constamment rêvé la guerre civile comme le complément du bonheur. Et, pour s'y préparer..., elle a fait des armes, elle a tiré du pistolet, elle a dressé des chevaux, elle les a montés à poil...i (Mémoires de Mº de ↩

Mariée en secondes noces au frère de Henri de La Rochejacquelein, et déjà familiarisée avec les hauts faits de la Vendée, pouvait-elle ne pas épouser également les goûts et les habitudes de cette autre famille de héros ? Ou plutôt, n'était-ce pas le même milieu, les mêmes goûts, les mêmes habitudes ? Et si l'épouse doit quitter père et mère et s'attacher à son époux, si son devoir est de ne faire qu'un avec lui et de redire la parole de l'antiquité : « Ta famille sera ma famille, ton peuple sera mon peuple », est-ce que Félicie, quand on célébrait l'épopée des « géants », n'aurait pas eu trop mauvaise grâce à opposer souvenirs à souvenirs, opinions à opinions, légende à légende, et, par exemple, à opposer, aux noms des Talmont et des La Rochejaquelein, le nom rival d'héroïsme, certes, mais le nom ennemi de l'amiral de Kersaint ? Entre ce dernier et ses collègues de la Convention, d'une part, et d'autre part, les familles et les populations vendéennes, un abîme s'était creusé où, par centaines de mille, gisaient les blancs et les bleus, victimes les uns des autres.

Tragiques souvenirs des guerres civiles ! Semences lamentablement fécondes des haines inexpiables !

Chateaubriand les ravivait au feu de son génie, précisément en cette année 1819. Il écrivait dans la Vendée :

Le prince de Talmont se présente ; il est sur-le-champ nommé général de la cavalerie royaliste... Le prince de Talmont, après la dernière victoire, avait proposé de marcher sur Paris, de fouiller le repaire de la Convention, ou, si la chose était impossible, de prendre à dos les armées républicaines de Flandre et de se réunir aux Autrichiens. Au lieu d'adopter ce plan, digne du caractère vendéen, le Conseil, par des suggestions étrangères, prit le parti de diriger l'armée sur Granville dans l'espoir d'établir une communication avec l'Angleterre et les royalistes : résolution qui perdit tout... Le prince de Talmont, en allant à la mort, prouva qu'il était du sang des La Trémoille : « Fais ton métier, dit-il au bourreau ; je fais mon devoir. » - Louis de La Rochejaquelein, frère de Henri, combat et meurt comme son illustre frère ; il laisse lui-même un frère valeureux1, une sœur héroïque pour sauver le présent, un fils pour défendre l'avenir.

1. Ce « frère valeureux », - Jacobite et tout guerrier, dira Villemain, - fut surnommé pour sa bravoure à la grande armée le Balafré de la Moskowa. - Quand la duchesse de Berry appellera aux armes les partisans de Henri V, Mme de La Rochejaquelein sera sa compagne. En présence du lamentable échec de l'entreprise qu'avait déconseillée la sagesse des chefs, parmi lesquels Chateaubriand, Félicie cherchera sa sécurité dans un asile dont nulle trahison ne vendra le secret. M. de La Rochejaquelein fut condamné à mort par contumace. - On retrouve Mme de la Rochejaquelein à côté de son mari, faisant la guerre en Portugal, au service de don Miguel qui avait appelé au secours la noblesse française. Mme Swetchine écrivait : « Je vous donnerai une nouvelle imprévue : c'est que Mme de La Rochejaquelein est en Portugal avec son mari : des luttes guerrières et politiques, voilà décidément l'atmosphère où elle semble vivre à (aise. » ↩

Dans ces milieux où l'on avait tant souffert pour le trône et l'autel, et que la Restauration surexcitait comme une tardive et inespérée revanche, en ces années de réaction violente et d'exaltation royaliste, comment, à l'extrême droite, jugeait-on la conduite politique du comte de Kersaint? Comment, chez les Talmont et les La Rochejaquelein, comment chez les La Trémoille, appréciait-on le libéralisme, les amitiés et les fréquentations de la duchesse de Duras ? Que disait-on de ce « cercle », le plus brillant de Paris, formé de littérateurs, de savants et d'artistes autant que de grands seigneurs, et dont Talleyrand était le pivot ou l'oracle?

Le salon de la princesse de la Trémoille n'était fréquenté que par la fine fleur des ultras, et, de même, celui de la princesse douairière de Talmont, chez qui demeurait et trônait Félicie, après comme avant son second mariage.

On trouvait chez la princessse de la Trémoille, née Langeron, tous les hommes de quelque valeur dans l'Eglise ou dans l'Etat, qui faisaient opposition au libéralisme. Grande dame jusqu'aux moelles, elle asservissait à ses volontés, par la hauteur du caractère, tous ceux qui l'entouraient... Quoique très attaché aux princes, ce beau monde ne se gênait pas pour les critiquer. Les caricatures, les anecdotes, les persiflages, les sarcasmes contre le Roi infirme et libéral couraient les salons... La princesse de la Trémoille était, plus que toute autre, redoutée pour ses bons mots et ses railleries.

Même intransigeance d'opinion à l'hôtel des Talmont.

Mme de Duras, par ses goûts et par ses convictions, était fort loin et plutôt à l'opposé de l'idéal vendéen. Un jour, les feuilles anglaises ayant dit qu'il s'était fait chez Me de Duras une lecture des Opinions de MM. de Fitz-James et de Polignac ultras et que la maîtresse de maison les avait revues et corrigées, Me de Duras voulut rassurer Mme Swetchine : « Il n'y a qu'une difficulté, c'est que ni l'un ni l'autre de ces messieurs ne vient chez moi. Le roi le sait bien et il l'a dit... Vous savez bien que mon goût est de l'autre côté... Les ultras, je ne les vois guère. »

Aux jugements absolus et hostiles des salons ultras, qui ne pouvaient manquer de lui revenir en échos plus ou moins amplifiés, quelle réponse faisait Claire de Kersaint de Duras, l'ardente Bretonne, si justement fière du vaillant amiral, son père, une des gloires de la marine française, citoyen illustre et, aussi bien que d'autres, mais à sa façon, martyr de la royauté ? Après avoir cultivé, dans le cœur de Félicie, cette grande mémoire et les idées libérales qui s'y rattachaient, elle eut « la douleur de voir une influence étrangère altérer les goûts, les sentiments et les opinions qu'elle avait placés dans ce cœur » ; « ce cœur n'était plus celui qui comprenait le sien ». Elle recommença de souffrir comme jadis en Angleterre, quand elle surprenait les émigrés chuchotant à son sujet, la regardant à la dérobée et de travers, s'étonnant de voir parmi eux la fille d'un Girondin : - ce Girondin fût-il mort sur l'échafaud pour avoir défendu de son vote la vie de Louis XVI, pour avoir jeté sa démission, avec son mépris, en pleine séance, à la face des « juges-bourreaux », la veille même du régicide, le 20 janvier 1793.

J'aurais voulu être transportée dans ma patrie barbare, au milieu des sauvages qui l'habitaient, moins à craindre pour moi que cette société cruelle qui me rendait responsable du mal qu'elle seule avait fait. J'étais poursuivie plusieurs jours de suite par le souvenir de cette physionomie dédaigneuse; je la voyais en rêve; je la voyais à chaque instant; elle se plaçait devant moi comme ma propre image.

Mille fois plus obsédante et torturante, la pensée que sa fille, formée d'elle et par elle, « sa propre image », avait déserté sa cause et embrassé les opinions opposées. « Je hais les opinions violentes et exagérées écrivait-elle à Rosalie, et ces derniers mots, elle les portait au superlatif, à propos de sa cousine, la duchesse de Lévis : « les opinions les plus exagérées ».

Elle devait done également le penser des Talmont, ainsi que de leurs parents, alliés et amis politiques. A la mort du jeune prince, peut-être avait-elle conçu l'espoir de ramener à soi, à ses goûts, à ses sentiments, à ses opinions, la veuve de dix-sept ans. L'opposition désespérée qu'elle fit au second mariage avec le « valeureux frère » de Henri de La Rochejaquelein ne s'expliquerait que par l'hostilité flagrante et foncière des opinions et des souvenirs. Car cela mis hors de cause, M. de la Rochejaquelein réunissait tout ce que pouvait souhaiter pour sa fille la duchesse de Duras : noblesse du sang et du caractère, éclat européen du nom, bravoure éclatante, avantages et qualités de la personne, bref, tout ce qui peut garantir le bonheur d'une épouse, à commencer par l'essentiel, l'ardent amour qu'il avait inspiré à Félicie, amour passionné dont il l'avait lui-même prévenue. Tel fut l'absolu des opinions ultra-royalistes de la comtesse de La Rochejaquelein, qu'un jour elle osa bien reprocher à l'ami de sa mère, à Chateaubriand, ses combats et ses alliances en faveur de la liberté de la presse. Nous verrons avec quelle vivacité polie Chateaubriand repoussa « ce reproche injuste ».

Les divisions des royalistes étaient profondes et irréductibles, comme les souvenirs et les espérances. Aveuglement des partis qui vont à leur ruine ! Mais le moyen qu'il en soit autrement? De l'une à l'autre famille, des Kersaint-Duras aux Talmont-La Rochejaquelein, si les couleurs ou les nuances étaient différentes, la noblesse des cœurs était la même.

Cela noté, comme une suite nécessaire de telles alliances, en ce temps-là, faut-il croire que tous les torts furent du côté de Félicie ? Le caractère de Me de Duras, — c'est elle qui l'avoue, - avait quelque chose de raide et de violent. Ses vivacités et ses excès de franchise, ses entraînements de générosité et de sensibilité, elle avait assez d'empire sur soi pour réduire tout cela à la plus exquise politesse dans les relations mondaines ; elle y exerçait même une « influence modératrice ». Libérale d'instinct et d'humeur aussi bien que d'origine, elle aimait à recevoir et à grouper autour d'elle les esprits distingués de tous les partis. Peut-être conviendrait-il d'ajouter que sa modération était empreinte de passion, comme ses autres sentiments. Délaisser les opinions extrêmes ne lui suffisait pas ; elle les a détestait .

Mais, en fait de sentiment et de vie intérieure, nulle balance n'était à son usage. Il faut voir de quelles expressions enthousiastes elle se sert quand il est question de Félicie, ou, plus tard, de Clara, ou de Chateaubriand, ou de ses amies d'enfance, Mmes de La Tour du Pin et de Sainte-Maure, avec des nuances caractéristiques, cela va de soi; car « l'esprit est fin », et l'âme est « délicate ». Elle ne se contentait pas d'être ardente jusqu'au feu de la passion, elle exigeait de ceux qu'elle aimait une flamme égale ou quelque chose d'approchant. Et gare à ceux qui ne lui rendaient pas la pleine réciprocité de cette ardeur! Exemple : autant Mme de Duras était vive et agitée, autant sa cousine, M de Lévis, était calme et paisible. « C'est une personne froide et peu communicative », déclare Me de Duras. On trouve dans sa correspondance une lettre où cette charmante cousine est fort malmenée. Chateaubriand pensait autrement de Me de Lévis. Accompagné de sa femme, il allait passer des mois et des mois à Noisiel; et ce séjour lui faisait du bien, lui était un repos de corps, de cœur et d'esprit. Dans ses Mémoires, il a traduit ou plutôt chanté ce souvenir ; il l'a tourné en un splendide hommage :

Mme la duchesse de Lévis était une personne très belle, très bonne, aussi calme que Mme la duchesse de Duras était agitée.. Personne n'a répandu dans ma vie plus de quiétude, chose dont j'ai grand besoin. Les moments les moins troublés de mon existence sont ceux que j'ai passés à Noisiel, chez cette personne dont les paroles et les sentiments n'entraient dans votre âme que pour y ramener la sérénité. Je les rappelle avec regret ces moments écoulés sous les grands marronniers de Noisiel. L'esprit apaisé, le cœur convalescent, je regardais les ruines de l'abbaye de Chelles... Le souvenir de Mme de Lévis est pour moi celui d'une silencieuse soirée d'automne. Elle a passé en peu d'heures ; elle s'est mêlée à la mort comme à la source de tout repos.

La différence du tempérament, de l'humeur et du caractère, qui suffit à expliquer la diversité des communications et attitudes sentimentales, équivalait, pour Mme de Duras, dans le cas de sa cousine, à un défaut de sensibilité.

Elle porte la passion dans l'amitié jusqu'à l'exclusivisme, du moins quant à la première place qu'il faut lui assurer. « Tout ce qui est distingué est exclusif écrit-elle à Chateaubriand, sous l'empire d'un violent accès de jalousie; et cet état d'âme, - d'ailleurs fort excusable dans la circonstance, je dirais même fort légitime, car il y avait double jeu du côté de Chateaubriand,

cet état d'âme était porté à un tel degré de violence qu'il lui arrivait alors, mais dans l'intimité seulement, de proférer des paroles « d'offenses ». Le repentir, avons-nous dit, suivait de près ; l'excuse s'offrait d'elle-même ; le pardon lui était acquis d'avance. On la savait si bonne, si généreuse, si dévouée, si oublieuse d'elle-même, sauf en fait d'affectueuses réciprocités. Sur ce chapitre, elle était obstinée. Vivacité de caractère et impétuosité de l'humeur, combinées avec l'ardente, la fiévreuse soif d'aimer et d'être aimée, étaient des causes perpétuelles de troubles et de souffrances.

La mère qu'était Mme de Duras, extrême de sentiments, aura-t-elle su, aimant sa fille à la folie, aura-t-elle pu se résigner, du jour au lendemain, à perdre la première place dans l'affection et la confiance de la jeune épouse de quinze ans? Même la seconde place lui fut disputée et finalement refusée. Mortel chagrin ! Humiliation sans égale ! D'autre part, remarque essentielle, il semblerait que Félicie fût d'un caractère plus calme et d'une humeur plus égale. Cette égalité d'humeur, cet équilibre moral que Mme de Duras qualifiait de froideur chez sa cousine, la duchesse de Lévis, auront-ils paru froideur aussi en Félicie, devenue princesse de Talmont ?

A l'exigence passionnée d'une mère qui n'avait pas eu d'enfance, qui n'avait joui ni de son père, presque toujours en mer, ni de sa mère, malade et attristée, et qui avait tout un arriéré d'affection à dépenser, la soi-disant froideur de Félicie n'aura-t-elle pas semblé ingratitude, après tant de preuves d'amour et de préférence même? Et l'ingratitude, une fois admise, ne devait-elle pas paraître une monstruosité?

Elle, si expansive, et franche à l'excès, elle, si vive en tout, et surtout en tendresse, âme de feu, aura-t-elle fait grief à sa fille d'une certaine reprise et possession de soi, d'une certaine indépendance qu'autorisait et commandait sa nouvelle vie? Les reproches qu'elle faisait « au cher frère » sur ses « cachotteries », elle devait, au moins dans son for intérieur, les objecter à Félicie. Et, d'après ces reproches, on devine l'atroce souffrance que dut lui causer la réserve grandissante de « son idole ».

Une lettre de Mme de Duras porte que « son Amédée » [M. de Duras] « n'aimait pas la familiarité ». Félicie tenait-elle cela de son père, tout ce que cela suppose? Or cela ne se sera révélé qu'après l'émancipation du mariage, dans la liberté et l'autonomie du foyer personnel. Rosalie de Constant glisse bien doucement, dans une lettre à la duchesse de Duras, et par allusion au caractère de Félicie, ce mot qui suppose les confidences et doléances maternelles : « On ne se refait pas. »

Quoi qu'il en soit des caractères, ici positif, calme et contenu, là, imaginatif, passionné et agité, il ne semble pas contestable que la fille n'ait eu des « torts » vis-à-vis de sa mère.

Veuve sans enfant après deux ans de mariage, et n'ayant pas encore dix-huit ans, elle préfère ostensiblement sa belle-mère à sa mère et continue à demeurer chez Mme de Talmont. Sur le point de se remarier; le consentement de sa belle-mère lui suffit, et si sa mère hésite à lui donner le sien; elle la presse et la force, en la menaçant des actes de respect. Huit années passent. Le 16 ou le 17 août 1826, Mme de Duras est atteinte d'une paralysie partielle, que des secours immédiats réussissent peu à peu à dissiper. Me Swetchine rend compte à une amie du redoutable accident et décrit l'état général qui est plein de menaces. «C'est une destruction. » Elle déclare qu'il est impossible d'être plus soigneuse, plus attentive, plus charmante que Clara pour sa mère. Elle ajoute : « C' est une des meilleures et des plus intelligentes mères que je connaisse, la femme la plus tendre; et aujourd'hui on dirait qu'elle est fille seulement, tant elle se consacre exclusivement à sa mère. Mme de La Rochejaquelein a été retenue par une maladie qu'a faite sa belle-mère dans une de ses terres de Vendée. » La lettre s'arrête sec sur ce renseignement. Impossible de souligner plus fortement le contraste. Clara mère de trois enfants, épouse « la plus tendre », n'est plus que fille auprès de sa mère malade. Félicie est sans enfants : elle reste auprès de sa belle-mère, pendant que sa mère l'appelle avec larmes et se désespère à la pensée de ne plus la revoir ici-bas.

Voici maintenant les révélations promises. Elles percent tous les mystères de la correspondance insérée dans Madame Swetchine et réduisent à néant les insinuations calomnieuses de Sainte-Beuve répétant les dires de Mme de Boigne.