Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie · Livre V — Madame de Duras et sa fille Félicie
Mme de Duras → Rosalie de Constant, 14 janvier [1824], Paris
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Paris, 14 janvier [1824].
Clara est accouchée avant-hier d'une fille1. Je me préparais à vous le dire quand j'ai reçu votre lettre et vos reproches. Vous avez le droit d'être défiante, ma chère Rosalie, mais en cette occasion vous êtes injuste : je vous ai écrit à Lausanne et je vous ai envoyé une petite caisse que vous devez avoir reçue et qui vous prouvera que je suis loin de vous oublier. Vous y trouverez la seule chose que j'aie jamais fait imprimer. Je ne conçois pas qui a pu vous dire que j'étais l'auteur de cette traduction d'Éliza Rivers. Si vous l'aviez lue, vous ne m'en accuseriez pas. On a gâté un joli roman, - d'ailleurs je suis l'ennemie des traductions. Il ne faut pas entreprendre ce qu'il est impossible de bien faire. Ce qui est beau dans un ouvrage est justement ce qu'on peut le moins traduire, c'est ce qui porte l'empreinte du génie original, de la nature et de la langue ; la force diminue, - la grâce se perd, - la finesse disparaît. Une traduction ressemble à un déguisement, à travers lequel on cherche à reconnaître quelqu'un de sa connaissance. Je ne suis point coupable de celle d'Eliza Rivers2, qu'on m'attribue. Mais voyez ce que c'est que d'imprimer 30 exemplaires pour ses amis ! On passe pour auteur et on vous charge de toutes les fautes que vous n'avez pas commises en attendant qu'on vous accuse de celles dont vous êtes responsable.
1. Le duc de Rauzan est dénommé, dans l'acte de naissance de cette fille, marquis de Duras-Chastellux, duc de Rauzan. ↩
2. Roman de Madame Brunton, traduit de l'anglais par la comtesse Molé, avec une préface de M. de Barante. ↩
Quel charmant tableau vous me faites de la vie que vous menez! Il me tait envie : cet intérieur si doux, ces occupations variées, - cette régularité dans les heures, ce désir de se plaire, ces goûts communs. Il est presque honteux d'être malheureux quand on voit que le bonheur est ainsi sous la main, qu'il ne faut qu'apaiser son âme pour l'atteindre, ne pas la laisser égarer dans des chimères qui deviennent à la fin des besoins et dégoûtent de tout le reste. L'âme est comme le corps ; il faudrait la rendre sobre, mais cela est bien difficile. Je me suis accoutumée
à ne manger qu'un petit morceau de poulet pour ménager mon estomac et je n'ai pas le courage de sevrer mon âme de toutes les pensées qui la déchirent. C'est cependant le seul moyen de retrouver le bonheur, ou du moins la paix.
Parlez-moi donc avec un peu plus de détail de ce qui vous intéresse, de ce dont vous me dites quelques mots que je ne comprends pas dans votre lettre. Qui est-ce qui vous fait de la peine? Racontez-moi cela, et pensez que d'avance je vous donne raison, car il y a des cœurs qui n'ont jamais tort.
Si je commençais à vous parler de Paris, je ne finirais pas. Je vous ai dit ma vie, c'est toujours la même chose. Jeudi j'ai eu un concert; cela m'arrive trois ou quatre fois par hiver, pour rendre des politesses. Mme Pasta vous charmerait. Son chant ne ressemble à aucun autre, tout est si vrai dans son accent qu'elle fait comprendre l'éloquence et le pouvoir irrésistible de la musique.
Adieu. Clara va aussi bien que possible, et sa petite fille aussi. Nous aurions voulu un second garçon.