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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 25 avril [1812], Ussé

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 25 avril [1812], Ussé

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 8 min de lecture · p. 98–101 · chapitre 44 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ussé, 25 avril [1812].

Vous voulez, chère Rosalie, que je vous parle de moi, des personnes que je vois, des lieux que j'habite. Votre aimable intérêt veut me suivre dans mes occupations habituelles, dans mes peines et dans mes plaisirs... Mais avez-vous pensé à la quantité d'ennuyeux détails que vous vous obligez à lire? Avez-vous pensé que mes lettres ressembleraient aux romans de Richardson, si je me mettais à vous raconter les noms, les caractères de mes amis, leurs goûts, leurs défauts et cette multitude de petits riens dont se compose la vie journalière ?...

Pour obéir cependant à un de vos commandements, je vous envoie le plan de ma maison. Vous voyez bien dans le coin cette pièce carrée ? C'est ma bibliothèque. C'est de là que je vous écris. Voici quatre fenêtres, la vue de l'une enfile la jolie rivière d'Indre et tous ses détours et les coteaux qui la bordent ; celle qui lui est opposée a la vue de la futaie et d'immenses prairies jusqu'à la Loire. Des deux autres fenêtres on voit les campagnes jusqu'à la Loire et quelques châteaux sur les coteaux au delà, mais qu'est-ce que des vues sans montagnes ? Un coin de votre beau lac, des rochers du Valais, vaut mieux mille fois que ces horizons plats, et que ces petits coteaux monotones qui terminent sans grâce une éternelle plaine. Le mérite de la vue d'Ussé, c'est le mouvement. Dès que le vent tourne à l'ouest, la Loire est couverte de bateaux, il y en a des files de trente et quarante qui vont tous à voile, mais ce ne sont pas ces petites voiles triangulaires du lac de Genève; ce sont de grandes voiles carrées; les bateaux sont plats et sans aucune grâce; - ils mènent du sel qui arrive à Paris par le canal d'Orléans.

Pour revenir à ma bibliothèque, il y a trois côtés de livres; elle contient a présent un peu plus de deux mille volumes ; j ai de la place pour trois mille, je l'augmente tous les ans. C'est ma retraite chérie. J'ai un grand bureau dans le milieu qui est bien dans le plus beau désordre que vous puissiez imaginer : des livres entassés les uns sur les autres, une traduction d'Horace, une lettre commencée, d'autres reçues ; Pascal, Shakespeare et le Mémoire de la cuisine.

Vous le voulez, chère Rosalie, vous saurez mes défauts : c'est une querelle perpétuelle avec M. de Duras que le désordre de mon bureau. Voilà déjà que vous savez les secrets de mon ménage. Mes filles travaillent dans leur cabinet tout près de moi. Chacune a par écrit le devoir qu'elle doit faire. Cela change à peu près tous les trois mois suivant les saisons et les progrès qu'elles ont faits. Félicie, qui a treize ans et demi, est très avancée pour son âge. Elle sait fort bien l'anglais et le parle depuis son enfance ; elle lit Alfieri en italien, fort couramment, et le traduit en ce moment ; elle joue du piano et dessine de façon à me faire espérer qu'elle aura un véritable talent pour les deux arts, puisqu'elle est encore si jeune et qu'ayant passé toutes les difficultés, elle a encore cinq ou six années d'études devant elle. Son caractère est adorable, elle est chérie de tout ce qui l'approche. Son esprit a une justesse qui n'appartient qu'à elle. Elle saisit dans 'instant ce qu'on veut lui montrer et elle y trouve des rapports qu'on n'avait pas vus soi-même. Enfin, ma chère Rosalie, puisqu'il faut vous tout dire, elle est jolie comme un ange, sa taille est charmante, elle est bonne, pieuse, charitable, sans orgueil, simple et naturelle ; enfin, enfin, je ne puis assez faire l'éloge de cette excellente enfant qui fait le charme et le bonheur de ma vie.

Clara est encore dans l'enfance quoiqu'elle ait douze ans et demi. La nature s'est développée chez elle d'une manière étonnante. Elle est presque grande comme moi, mais, avec cette stature de femme, elle joue encore à la poupée et ne peut se fixer à rien. Elle sait bien l'anglais, passablement L'italien. Elle a une voix charmante, — ce que n'a pas sa sœur, - et, quand la raison lui viendra, j'espère que nous en ferons quelque chose. Du reste, elle est bonne enfant au dernier point ; elle adore sa sœur, qui le lui rend bien ; elle est gaie, naturelle, taquine; elle a beaucoup de dispositions à bien jouer la comédie. Elle a eu de grands succès l'été dernier dans la « Curieuse, la Rosière et la Colombe » Quand elle rit à gorge déployée et qu'elle montre toutes ses belles dents blanches, elle est agréable, mais j'ai peur que si elle ne grandit pas encore beaucoup, elle ne soit trop forte. Elle est très fraîche, et, avec la plus belle peau du monde, elle a des cheveux d'un noir d'ébène.

Quant à mes voisins, j'en vois fort peu, mais j'aime beaucoup ceux que je vois. L'un est cet homme à systèmes dont je vous ai parlé, il se nomme M. Joannis. Il a été deux fois aux Indes et en Amérique ; il est plein d'esprit, je vous conterai de temps à autre ses folies.

Nous avons d'autres voisins encore qui sont aussi des gens à tête exaltée, - des magnétiseurs ; - c'est la famille de Chasteau [? Puységur1. Je ne crois pas à leur magnétisme, mais je les aime tendrement. Ils ont une petite terre à une lieue d'ici, le père est mort depuis deux ans. Nous l'avons beaucoup regretté. Il reste la mère, le fils, la belle-fille et puis les entants de M. de Fleury que Me de Chasteau a adoptés et son beau-fils.

1. Jacques-Maxime-Paul de Chastenet, vicomte de Puységur, 19 septembre 1755-28 septembre 1848 à Bordeaux. - Remarié en 1810 à sa nièce Julie-Amandine de Chastenet de Puységur, morte à Bordeaux, 29 juillet 1843. ↩

Ah ! mon Dieu ! Que tout cela vous ennuie ! Où me suis-je embarquée de vous parler de gens que vous n'avez jamais vus et que vous ne verrez jamais, à moins que vous ne veniez à Ussé... Mais, ma chère Rosalie, cela est-il donc impossible ? Au reste, je ne sais pas si je dois le désirer; je ferais peut-être cesser le prestige, mais j'en cours la chance.

Venez apprendre tout ce que vous voulez savoir ; vingt-quatre heures vous en montreront plus que toutes mes écritures. Je ne sais point conter ni décrire ; il n'y a rien d'aussi ennuyeux que mes lettres ; vous étiez bien bonne de les désirer ; - elles doivent l'être encore plus qu'à l'ordinaire en ce moment, car la contrariété que j'ai eue d'être obligée de rester ici tout l'hiver m'a rendue presque imbécile. Nous ne sommes pas dans un temps où la solitude soit soutenable. On a trop à penser et trop à dire ; les lettres ne remplacent rien parce qu'elles sont contraintes ; on s'agite dans son coin, on se tourmente, on s'inquiète. Dans le temps où nous vivons, il faut s'entourer de gens avec lesquels on puisse parler, puisque parler est enfin le seul bonheur qui nous reste.

J'attends Adrien dans huit jours ; sa femme, si elle n'est pas grosse, passera l'été avec moi; ma belle-mère est retenue par la maladie de Mme de Chimay, son amie intime. J'aurai encore d'autres personnes. Ussé est brillant, l'été ; mais il est ennuyeux à périr, l'hiver.

Je trouve le plan de votre comédie excellent ; il prêterait à des développements de caractère nouveau, car la frivolité de la vieillesse (chose commune aujourd'hui) n'était pas connue autrefois : tous les vieillards étaient avares ou raisonnables. Nous n'avons point, sur le théâtre, ces vieillards qui cachent leurs cheveux blancs sous une perruque à la Titus ou qui portent des culottes de peau ou qui mettent leurs jambes goutteuses dans des bottes à l'anglaise. Tous les vices et tous les travers ont pris de nouvelles formes. Cela part des mêmes sources, mais cela se manifeste différemment. Ah! que la vie est étrange ! On peut la voir de bien des façons, elle ressemble à cette montagne de la Tartarie qui paraît sous toutes les formes, suivant le lieu d'où on la regarde. La vie est de même. Tout dépend du point de vue. Pour moi, quelquefois, je m'y sens attachée par cent mille liens et quelquefois elle m'ennuie à la mort. A quoi sert-elle à la plupart des gens ? Voici un M. Robillard qui vient de se tuer parce qu'il se trouvait ennuyeux ; - voici M. de Peire qui a vécu comme un grigou et qui laisse sa fortune à des indifférents, - et des louis dans toute sa chambre, dans des théières, dans des pots, derrière des coussins et jusque dans ses pantouffles. Voilà un homme bien avancé d'avoir satisfait l'unique passion de sa vie !

Ah ! qu'elle avait raison, cette pauvre Du Deffand qui ne se consolait pas d'être née. Je ne connais de bonheur qu'une foi vive et positive ; - tout le reste est folie, vanité et semence de larmes.

Ma chère Rosalie, je suis honteuse de vous envoyer ce fatras... Votre jeune homme sera très difficile à placer, étant protestant. Il ne faut plus penser à la place que j'avais en vue. Il pourrait être professeur dans un lycée, mais, pour une éducation particulière, ce serait un grand hasard si cela se trouvait; - si ce n'est pas le père ou la mère qui craignent un protestant, c'est une grand'mère dévote, c'est les mille et une petites considérations qui gouvernent le monde.

Adieu, ma chère Rosalie, écrivez-moi. J'aime extrêmement vos lettres. Ce gros paquet va vous ruiner, mais aussi pourquoi demandez-vous à une mère de vous parler de ses enfants ? Cela ne se fait pas en deux mots.

Irez-vous seulement dans les montagnes ? Si vous suivez ce projet, je vous demanderai quelques plantes de glaciers que désire M. Joannis, car c'est aussi un grand botaniste, il a tout un herbier de l'Ile-de-France et de Madagascar.