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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 10 décembre [1805], Paris

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion

Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 10 décembre [1805], Paris

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 3 min de lecture · p. 46 · chapitre 12 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 10 décembre [1805].

N'ai-je pas à me justifier, aimable Rosalie, et vous êtes-vous aperçue d'un silence qui m'a coûté souvent des regrets ? Ma tendre amitié aurait besoin d'aller vous chercher sans cesse ; vous me l'avez permis et il a fallu une suite de contrariétés pour m'en empêcher. J'ai eu tout le mois dernier une espèce de fluxion sur les yeux qui, sans être une maladie, m'ôtait la possibilité d'écrire. Depuis ma petite Félicie a été sérieusement malade ; et, livrée à mon inquiétude, j'ai été tout à fait incapable de penser à rien

autre chose. Elle va mieux depuis deux jours, et le premier usage que je fais de ma tranquillité et de mes yeux est de venir à l'aimable amie que j'ai laissée à Lausanne, - qui me fait considérer ce lieu comme une autre patrie et qui répand tant de charmes sur l'idée d y revenir. Je la conserve, cette idée, comme un des plus agréables projets que j'aie jamais formés. Je me représente ma charmante habitation de l'été prochain et je me refuse à toute idée d'acquisition qui pourrait déranger un si bon arrangement. Tout m'y fait penser, depuis la mauvaise esquisse jusqu'aux jolies petites plantes que nous avons ramassées ensemble, dont je tâche de ne pas oublier les noms, parce que c'est vous qui me les avez appris et que je mets du prix à tout ce qui vient de vous. Il semble que depuis que j'en suis éloignée, je sente mieux encore le charme des bons moments que vous me faisiez passer à Lausanne, et que je ne puisse retrouver l'aimable conversation qui ne tarissait jamais, et l'accord de manière de voir et de sentir que rien ne remplace parce que rien n'est au-dessus dans le commerce habituel de la vie. Combien est loin de là la dissipation de Paris et ce cercle d'occupations frivoles, de visites ennuyeuses dont on ne peut se dispenser, parce qu'ici la dissipation même a ses devoirs. Je tâche de me concentrer le plus possible dans ceux qui sont près de mon cœur. Je vis dans ma famille et avec mes amis ; mais, malgré soi, on est entraîné, et ce n'est jamais sans regrets que je sors de ce doux intérieur auquel pourtant il manque un de ses plus grands charmes : - ma chère Mme de Sainte-Maure n'est pas encore revenue de Bourgogne ; elle ne sera ici que le mois prochain ; - elle est retenue par son bon cœur auprès d'une belle-sœur dont l'enfant est mourant; et, si vous la connaissiez, vous sauriez que le malheur est pour elle un attrait, comme serait pour une autre la beauté, l'esprit ou l'élégance.

Je me suis réjouie de savoir votre chère Suisse bien à l'abri des orages de la guerre. Il faut espérer que la voilà terminée, cette guerre. Mais est-ce solidement ? Bien des gens en doutent. de qu'il y a de sûr, c'est qu'il faudrait maintenant nous donner une nouvelle provision d étonnement. La mienne est épuisée.

Voici le petit pain d'outremer, prêt depuis longtemps; le carton et l'outil partiront par l'homme dont vous m'envoyez l'adresse. J'y joindrai un ornement d'église que vous serez assez bonne pour faire remettre à la baronne d'Holka ; il est fort commun; mais on me l'a donné pour la chapelle de Lausanne, et je ne me suis pas cru des pouvoirs pour refuser. J'espère aussi un peu d'argent.

La saison est trop rigoureuse pour les plantes. Je ne les ai pas oubliées; j'en ai retenu plusieurs qui partiront au mois d'avril. Mille tendres compliments à Madame votre tante. Je me figure qu'il est bien inutile de vous parler de ma tendre amitié, et si vous en doutez jamais, vous serez la plus ingrate personne du monde.