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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits [Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 16 juillet [1809], Ussé

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

[Mme de Duras → Mlle Rosalie de Constant], 16 juillet [1809], Ussé

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 6 min de lecture · p. 62–63 · chapitre 22 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ussé, 16 juillet [1809]

Je me faisais une fête de voir M. de Fleury, de parler avec lui de Chaumière, de lui faire mille et mille questions sur vous, ma chère Rosalie, dont j'ai si rarement occasion de parler avec quelqu'un qui m'entende ; - ce plaisir m'a été refusé. M. de Fleury n'avait que quinze jours à passer en France, et trois seulement en Touraine. En arrivant à Tours, il a appris que ses enfants et Mme de Chasteau qui lui sert de mère, étaient à quinze lieues de là, pour le mariage du jeune Chasteau avec une demoiselle de ce pays. Il était bien naturel que M. de Fleury courût d'abord où l'appelaient de si chers intérêts ; il tomba au milieu de la noce, et ne put venir à Ussé dont il était encore à une distance de plusieurs lieues. Je suis obligée de convenir qu'il n'y a pas de sa faute; je suis surtout désolée de cette circonstance. S'il a repassé à Lausanne, j'aurais aimé qu'il pût vous parler de notre établissement; il vous eût peut-être tentée d'y venir; j'en serais si heureuse que je voudrais croire un pareil voyage possible. Quand je pense à l'amitié que vous avez conservée à une étrangère qui a passé dans votre pays et que vous avez plutôt devinée que connue, je suis presque tentée de tout attendre de tant de bonté. Je suis persuadée que cette vie si paisible vous plairait, que vous aimeriez à vous promener dans ces grands bois et à lire avec moi quelques-uns de nos livres favoris. J'aime beaucoup les vers de Cowper; j'en connaissais de charmants de cet auteur, mais, pas ceux-là. Je montrerai à M. de Chateaubriand ceux de M. Manuel. Je ne les lui ai pas envoyés parce qu'il me semble qu'il faut en même temps lui expliquer comment ils ont été faits.

Si vous avez une occasion, vous seriez aimable de m'envoyer ce journal où l'on a pris la défense des Martyrs. Tout ce qu'on a écrit sur ce livre m'intéresse. C'est la faute de M. de Lévis si vous n'avez pas les Chinois; il m'avait promis de me les envoyer, mais je ne sais si vous avez vu dans ses maximes que c'est le plus grand musard qui soit au monde. Il a prétendu aussi que l'édition était épuisée; mais je soupçonne que c'est une vanterie, car ce livre n'a pas été goûté en général, et, ce qu'il y a de pis, n'a été ni très admiré ni très critiqué. On a trouvé un étalage d'érudition nouvellement acquise qui a déplu, et puis un délayé des pensées qu'on connaissait déjà. Cependant ces accusations sont sévères, et il y a deux ou trois lettres qui, à mon avis, devraient faire passer par-dessus bien des défauts.

Je suis à présent toute livrée à l'italien. Je lis les tragédies d'Alfieri, dont je suis enchantée. J'y trouve des beautés dignes de Shakspeare, avec une sagesse dans la conduite des pièces qui manque à cet auteur. Les Italiens reprochent à Alfieri d'avoir manqué à l'harmonie du langage, mais nous autres, étrangers, n'avons pas l'oreille si fine. Ces belles et grandes pensées, ces nobles sentiments me transportent... dans quelque langue qu'ils soient exprimés. Je lis Tacite aussi dans la traduction de M. Dureau de La Malle, qu'on dit excellente. C'est une lecture admirable pour le temps où nous vivons. Après de longues révolutions, les époques des mœurs se renouvellent comme celles des astres, et l'historien de Rome se retrouve celui de Paris.

Mais, ma chère Rosalie, laissons les livres et tous ces rabâchages, pour parler de vous, de votre santé, de votre amitié qui m'est si douce. Conservez-la-moi toujours ; nous en jouirons dans une autre vie, comme vous dites, si ce n'est dans celle-ci. J'avoue que je ne suis pas assez dégagée de la matière pour concevoir une autre vie et un paradis où je ne retrouverais pas mes amis. La tendresse que je leur porte vient tellement de mon cœur que je suis très sûre que mon âme l'emportera avec elle. Une seule chose me paraît difficile à arranger, c'est le bonheur que je goûterai là-haut, si mes amis se damnent et n'y sont pas avec moi. Je voudrais qu'il pût exister, pour l'âme, de ces associations de la chevalerie où tout était en commun et où l'on était sûr au moins de se sauver ou de se perdre ensemble. Voilà une théologie qui n'aurait pas, je crois, l'approbation des grands docteurs, mais réellement je trouve que le grand obstacle au désir de faire son salut est l'incertitude de celui des personnes qu'on aime. Il serait tout à fait doux de se charger de celui d'un autre et il me semble qu'on le ferait bien mieux que le sien.

Vous ne voyez donc point arriver monsieur votre frère. Je m'en afflige avec vous. Que nous attendons longtemps un peu de bonheur! Qu'il est rare ! Qu'il est court et fugitif dans cette triste vie! Plus on avance dans la vie, plus on la voit sérieuse et mélancolique. Un vieillard gai me semble un prodige; il y en a cependant. Mais c'est qu'il y a tant de gens qui ne pensent point. On a raison d'appeler toute chose gaie une distraction ; il faut être distrait pour n'être pas le plus triste des êtres. Quand on pense aux mystères de notre destinée, — de ce qui la suivra, aux misères de la vie, à l'insuffisance de tout, il faut bénir notre mobilité qui nous permet d'éloigner toutes les noires réflexions et de nous livrer à la joie et aux plaisirs, sans penser au passé, ni à l'avenir. Le seul vrai remède à tous ces maux est une foi vive et telle que Dieu en accorde rarement. Elle me paraît le premier des biens et le seul qu'il faille priser.

Je tâcherai de vous envoyer ce que vous me demandez. J'ai bien un peintre ici pour mes enfants, mais il est si occupé d'un tableau d'histoire qu'il fait pour le Salon qu'il n'y a pas moyen de rien lui demander, et puis il faut une occasion.

Parlez de moi à madame votre tante, à l'aimable Mme de Montolieu. Je n'ai pas encore son nouveau roman. Voici deux pensées manuscrites1 de M. de Lévis, puisque vous les aimez. Je les trouve piquantes et vraies. Adieu, ma très chère. Conservez-moi votre amitié, la mienne vous est tout acquise.

1. Elles ne se trouvent pas dans les Maximes de cet auteur, Paris, in-12, 1808, 2° edition. ↩

« L'orgueil anglais est national; la vanité française n'est qu'individuelle. - Voulez-vous irriter un Anglais ? Tournez sa nation en ridicule. Un Français vous abandonnera toute la France, et s'en moquera même avec vous, pourvu que vous conveniez qu'il est spirituel et brave. »

«Il y a dans la manière dont les Français commencent à parler d'eux-mêmes un certain ton d'humilité qui ressemble à l'effort que l'on fait pour sauter. Il faut bien commencer par plier pour prendre son élan ; les Anglais ne s'abaissent pas ainsi, parce qu'ils ne cherchent pas à se grandir. »