Livre VI — Les romans de Madame de Duras
Livre VI — Les romans de Madame de Duras (suite)
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« La mode s'en mêla », et la petite Nouvelle, destinée à un cercle d'amis, « franchit le pas de la grande publicité ». Il fallut donner une édition au public, vendue au profit des pauvres.
« Ourila fut mise en pièces de théâtre. Il y eut de nombreuses traductions, deux rien qu'en espagnol »1.
1. Préface par M. de Lescure, ↩
Des la première apparition, la critique du temps accorda le plus grand accueil au charmant petit volume. Il ne semble pas qu'elle ait percé ou soupçonné le mystère des confidences. On va lire un article du Diable boiteux, 1er décembre 1823, et un autre de La Pandore, 5 décembre. Ces articles donnent le ton des propos de société, aussi bien que des jugements publics, alors portés sur Ourika.
Ourika
Si vous voulez lire un traité de philosophie sans aucune prétention à la philosophie, un écrit pur et sans tache dans lequel il n'y ait pas une phrase ambitieuse, un drame rapide et court, dont toutes les scènes, quoique souvent les mêmes, offrent un intérêt particulier, sans qu'on ait cherché à graduer ou à renforcer leur effet, demandez Ourika. Mais où trouve-t-on ce petit chef-d'œuvre ? Quel est l'heureux libraire qui en a fait l'acquisition ? Ourika n'a point été vendu. Ourika ne s'achète point; quelques exemplaires seulement ont été mis au jour et donnés à quelques amis. Tombé entre mes mains par hasard, je n'en suis possesseur qu'un moment et je commets peut-être une indiscrétion en révélant au public l'existence d'Ourika; mais je ne fus jamais égoïste, et quand j'éprouve un vif plaisir, c'est un besoin pour moi de chercher des cœurs qui puissent le partager. Et quel est l'auteur d'Ourika? De grâce, ne vous servez pas de ce nom ambitieux, et, gardez-vous de chercher ici un auteur de profession. - Eh bien ! Donnez du moins le nom de la personne. - C'est un secret de la pudeur, du talent ; percez, si vous pouvez, ce mystère : mais tâchez surtout de vous procurer le modeste opuscule. Vous devinerez d'abord qu'il sort de la main d'une femme; vous sentirez que cette femme écrit comme parlent dans le tête-à-tête ou dans le petit cercle d'une société choisie les personnes de son sexe qui ont reçu de la nature une sensibilité douce, un tact sûr, un esprit délicat et une voix dont l'accent donne des charmes aux moindres choses. Aussi, a tout moment, de ces mots heureux, de ces mots trouvés, inspirations particulières du sexe, dans lequel nos grossiers ancêtres, plus polis et peut-être plus judicieux que leurs descendants, trouvaient quelque chose de la divinité. « On valait auprès de Mme de B... tout ce qu'on pouvait valoir et peut-être un peu plus, car elle prêtait quelque chose d'elle à ses amis sans s'en douter elle-même. » - « J'étais heureux auprès d'elle ; aimer, pour moi, c'était être là : c'était l'entendre, lui obéir, la regarder surtout. » Quelle image naïve et vraie de l'amour! Demandez au grand coloriste qui a peint Velléda de mieux exprimer cette pensée si remarquable en elle-même : « L'opinion est comme une patrie, c'est un bien dont on jouit ensemble; on est frère pour la soutenir et pour la défendre. » Il vous répondra : « Je me garderai bien de l'essayer. » Dans un autre passage, on retrouve Mme de Sévigné; la ressemblance est si parfaite que je me suis pris à sourire comme Piron, quand il saluait des vers de sa connaissance dérobés par un amateur à quelque grand poète. « L'esprit juste et lumineux de Mme de B... faisait admirablement ressortir les absurdités du pauvre abbé qui ne se fâchait jamais ; elle jetait tout au travers de son ordre d'idées, de grands traits de bon sens que nous comparions aux grands coups d'épée de Roland ou de Charlemagne. » La mère passionnée de Mme de Grignan a beaucoup de ces traits qui sont la physionomie de son talent ; mais son recueil aurait un charme qui lui manque, si elle parlait toujours du cœur comme l'interprète d Ourika qui dit si naturellement : « Tout était harmonie dans son sort, tout était désaccord dans le mien. Les sentiments délicats ont une sorte de pudeur ; s'ils ne sont devinés, ils sont incomplets ; on dirait qu'on ne peut les éprouver qu'à deux. »
Un retrouve avec plus de charme encore la manière de sentir d'une femme dans cette réflexion du cœur : « Il me disait pourtant à peu près tout ce qu'il me disait autrefois; mais son amitié présente ressemblait à son amitié passée comme la fleur artificielle ressemble à la fleur véritable; c'est la même chose, hors la vie et le parfum. »
Lecteurs, vous demanderez quelle est cette Ourika, sa patrie, sa naissance, son rang dans la société, son histoire et les motifs de l'intérêt qu'elle peut exciter, mais j'aurai le courage de garder le silence et de vous laisser le plaisir de la surprise. J'ai voulu piquer votre curiosité; si elle est vive, vous saurez bien la salisfaire en cherchant à vous procurer le volume, auquel on aurait pu donner le titre de Simple histoire, si un autre ouvrage ne l'eût pas déjà porté. Voulez-vous toutefois un dernier mot à ce sujet? Les regards, le sourire, la voix et l'accent qui composent le talent de Mme Mars dans certains rôles qu'elle a créés vous donneront une idée d'Ourika.
Anonyme1
1. Le Diable boiteux, 1er décembre 1823. ↩
Le livre mystérieux2
2. Imprimerie royale, in-12. Non destiné au commerce. ↩
Ce petit ouvrage ne se vend pas, mais plus d'un libraire paierait au poids de l'or le droit de le mettre en vente ; il sort d'une imprimerie qui n'imprime jamais de romans, et ce livre est un roman ; il en a la forme, les passions ; cependant, au ton de vérité, à la délicatesse des sentiments, à l'extrême élégance des mœurs et du langage, ce roman pourrait bien être l'histoire des erreurs de la bienfaisance [?!] L'auteur a pris pour épigraphe un vers de lord Byron :
« C'est bien là être seul, c'est là, c'est là que se trouve la solitude. » Cette solitude, c'est le monde; cet être seul est une jeune fille aimante, aimée, objet de l'affection de toute une famille, des soins particuliers d'une femme bonne, généreuse, dont le cœur est pur, l'âme bienveillante, l'esprit éclairé, mais qui n'a pas prévu la succession des âges de la vie, qui n'a pas vu, dans l'enfant qu'elle caresse, la jeune fille qui, à son tour, voudra donner des caresses à l'enfance.
La pauvre Ourika, apportée en France comme on apporte un perroquet ou un sapajou, fut donnée à une femme de qualité avec la même indifférence qu'on donne un fruit ramassé dans le jardin des Hespérides ou cueilli sur la rive orientale. Elle ne songea d'abord qu'à polir ce joujou d'ébène pour lui donner plus de prix, pour le rendre plus agréable aux yeux. Déjà l'art et la nature avaient fait de ce joujou une femme sensible, et sa protectrice ne voyait encore en elle qu'un être impassible né pour les autres et dont l'avenir devait rester ce qu'était le présent, ce qu'avait été le passé. Un jeune homme aimable, un amant passionné déposait dans le sein d'Ourika les secrets de son âme, ses pensées d'amour pour un autre objet, ses projets d'hymen, ses espérances de paternité et de bonheur, comme il eût déposé un billet tendre dans le calice d'une rose sans songer que ce sein renfermait un cœur et que ce cœur pouvait s'enflammer et palpiter d'amour.
Le miroir d'Ourika, le cristal de la fontaine, l'onde du ruisseau lui avaient appris que sa peau était noire. Une voix imprudente * lui révéla qu'une négresse peut être jeune, aimable, belle, mais que, dans le pays des blancs, elle est condamnée à ne devenir jamais épouse et mère, si l'on ne paie bien cher à quelque blanc dégradé la honte de lui donner son nom. A ce trait d'affreuse lumière, elle reconnut qu'elle était seule, seule sur la terre, et la mort descendit lentement dans ce sein que, sans déshonneur, l'hymen ne pouvait rendre fécond. Ourika offrit à Dieu, mais trop tard, ces affections que rejetaient les hommes ; la paix rentra dans son cœur sans en guérir la blessure, et la jeune fleur d'Afrique, languissante et desséchée, alla tomber au pied des autels dont elle avait imploré le secours.
J'ai dit toute l'histoire d'Ourika. Que ne puis-je de même faire connaître le charme de cette peinture d'un malheur qui semble ne devoir jamais nous atteindre et cependant qui fait naître un intérêt si tendre, une compassion si vive et si touchante.
On a dit d'un pamphlet anonyme : le nom de l'auteur est écrit à toutes les pages. Le nom d'une femme est aussi empreint sur toutes les pages d'Ourika : une femme seule a pénétré dans le sanctuaire où sont déposés des sentiments si délicats ; des pensées où tant de passion est vaincue par un dévouement si parfait ; où se trouvent des résolutions si fermes que la mort même les éteint sans les changer.
Par un hasard remarquable, il a paru à Londres avec le même mystère et le même bonheur un petit roman intitulé Ada Reis, dont l'auteur est aussi une femme d'un rang élevé et d'une modestie égale à celle de Me de ... Cette modestie n'est pas le moins glorieux de ses titres. Je ne sais aucun écrivain assez dédaigneux de sa gloire pour résister à la tentation de se déclarer l'auteur d'un aussi charmant ouvrage que le délicieux roman d'Ourika.
Combien plus aiguisée et pénétrante allait être, dix ans après, la critique de Sainte-Beuve. A propos de l'image obstinée qui poursuivait Ourika et de cette réflexion qu'elle fait : « C'était une de ces chimères dont je me laissais obséder. Vous ne m'aviez pas appris, ô mon Dieu, à conjurer les fantômes ; je ne savais pas qu'il n'y a de repos qu'en vous Sainte-Beuve dit :
Quand on entend ce simple élan interrompre le récit, on sent que l'auteur lui-même s'y échappe et s'y confond, et qu'il dit sa propre pensée par la bouche de cette martyre.
Il ajoute dans une note :
Durant ce séjour en Angleterre, la jeune duchesse de Duras n'eut-elle pas à vaincre d'abord quelques préventions du monde émigré sur sa noble origine, si avant mêlée à la Révolution ? Ne put-elle pas éprouver, avec souffrance, cette impression de n'être pas à sa place, ce désaccord qui, sous différentes formes, paraît l'avoir occupée beaucoup, et qu'elle traduisit plus tard en ces touchants écrits en un autre genre d'inégalité.
Et plus bas encore :
L'auteur de ces touchants récits aime à exprimer l'impossible et à y briser les cœurs qu'il préfère, les êtres chéris qu'il a formés : le ciel seulement s'ouvre à la fin pour verser quelque rosée qui rafraîchit. Tandis que, dans l'extérieur du monde, Mme de Duras ne se présentait que par l'accord convenable et l'accommodement des opinions, là, dans ses écrits, elle se plaît à retracer l'antagonisme douloureux et le déchirement. C'est qu'au fond tout était lutte, souffrance, obstacle et désir dans cette belle âme, ardente comme les climats des tropiques où avait mûri sa jeunesse, orageuse comme les mers sillonnées par Kersaint ; c'est qu'elle était une de celles qui ont des instincts infinis, des essors violents, impétueux, et qui demandent en toutes choses à la terre ce qu'elle ne tient pas, qui, ingénument immodérées qu'elles sont, se portent, comme a dit quelque part l'abbé Prévost, d'une ardeur étonnante de sentiments vers cet objet qui leur est incertain pour elles-mêmes, qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans mesure ; en qui chaque douleur trouve une proie facile ; une de ces âmes gênées qui se heurtent sans cesse aux barreaux de la cage dans cette prison de boue.
Oui, il y a de tout cela un peu, dans les deux romans connus, et, vraisemblablement, dans Olivier et dans Le Moine, nouvelles inédites dont nous trouverons plus loin un précis, de la main même de l'auteur. Mais nous savons aussi qu'il y a bien autre chose. Il y a là des chagrins plus intimes et plus personnels.
Du côté de l'être aimé, il y a, vis-à-vis de sa mère, relâchement, détachement, méconnaissance, ingratitude. Et, pour la mère, c'est une situation qui s'éternise ; c'est un mal qui bouleverse l'âme et qui dévore la chair à petit feu ; c'est l'obsession d'une idée fixe, et comme une folie d'amour malheureux ; c'est l'amertume et l'humiliation ; c'est la tendresse refoulée et qui étouffe ; ce sont les larmes versées en secret, et où le cœur se noie ; c'est l'amour dédaigné, mais l'amour le plus incoercible ; c'est une passion inguérissable, la première en dignité, la seule qui dure et survive. Le critique si délicat et si subtil des Portraits de femmes n'avait pu voir au delà des souffrances générales; il n'avait pu découvrir la blessure cachée, sonder la plaie vive, discerner les chagrins inspirateurs. Il n'avait deviné ni la cause, ni l'occasion, ni le fruit de ces récits entrepris pour obéir à des conseils autorisés, et qui seraient diversion et remède.
Doublement atteinte dans sa santé et dans son amour, la mère de Félicie lutta contre ses chagrins ; elle se raidit contre cette douleur, née d'une injustice. Et plutôt que de s'y résigner comme à l'inévitable, elle s'y heurta sans cesse, espérant contre toute espérance : « Je ne puis me résoudre à reconnaître l'impossible ; c'est ce qui m'a fait tant de mal. J'ai été irritée, blessée, aigrie, mais j'ai toujours lutté ; et le découragement pour moi n'a été que du désespoir. »
Brisée, à la seconde crise, dans toutes les puissances de son être physique et moral, elle se soumit enfin, non, certes, à ce qui causait son chagrin ; elle se soumit, en esprit de foi, à la volonté de Dieu qui avait permis cette épreuve pour son plus grand bien, et qui la changerait en mérites d'éternité.
Elle accepta la croix, symbole, espoir, salut des âmes défaillantes. Bientôt elle s'appuya sur elle ; bientôt elle la pressa sur son cœur.
Recueillir les leçons qui en découlent lui devint un exercice de chaque jour ; elle y puisa un renouveau de force. Et sa consolation croissait avec son martyre1.
1. Si libenter portas crucem, portabit te. (De Imitatione Christi.) ↩
Elle médita tout à loisir les divers enseignements de l'Evangile et en fit l'objet de Réflexions qui s'achevaient en Prières.
Réflexions et Prières
Après le médecin du corps, le médecin de l'âme. Voici donc venir le prêtre avec son influence bénie et ses conseils à longue portée. - Sainte-Beuve remarque excellemment que a le prêtre, chez Me de Duras, est un vrai confesseur ». A quel point le critique disait vrai, lui-même ne pouvait s'en douter. - C'est là, dans les entretiens du confesseur et d'Ourika que je trouve l'origine et l'explication du recueil intitulé Réflexions et Prières. Or, ce petit recueil, par un juste retour, nous fournira la preuve que les souvenirs d'Ourika sont bien les souvenirs de Mme de Duras. D'abord, un regard en arrière :
Mme de B... n'était point dévote. Je devais à un prêtre respectable, qui m'avait instruite pour ma première communion, ce que j'avais de sentiments religieux : ils étaient sincères comme tout mon caractère, mais je ne savais pas que, pour être profitable, LA PIÉTÉ a besoin d'être mêlée à toutes les actions de la vie. La mienne avait occupé quelques instants de mes journées, mais elle était demeurée étrangère à tout le reste. Mon confesseur était un saint vieillard, peu soupçonneux ; je le voyais deux ou trois fois par an, et, comme je n'imaginais pas que des chagrins fussent des fautes, je ne lui parlais pas de mes peines ; elles altéraient sensiblement ma santé, mais, chose étrange, elles perfectionnaient mon esprit. Un sage d'Orient a dit : « Celui qui n'a pas souffert, que sait-il? » Je vis que je ne savais rien avant mon malheur ; mes impressions étaient toutes des sentiments. Je ne jugeais pas, j'aimais ; les discours, les actions, les personnes plaisaient ou déplaisaient à mon âme.
A présent, mon esprit s'était séparé de ces mouvements involontaires : le chagrin est comme l'éloignement, il fait juger l'ensemble des objets. Depuis que je me sentais étrangère à tout, j'étais devenue plus difficile, et j'examinais, en le critiquant, presque tout ce qui m'avait plu jusqu'alors.
Telles étaient la tournure d'esprit et les habitudes de Mme de Duras, et tel son état d'âme, quand se produisit la rechute des affreuses souffrances : nous l'allons constater aux pensées d'un écrit qui porte son nom :
Le médecin déclara que, si l'on voulait me faire recevoir mes sacrements, il n'y avait pas un instant à perdre. On envoya chercher mon confesseur : il était mort depuis peu de jours. Alors Mme de B... [Clara] fit avertir un prêtre de la paroisse. Il vint et m'administra l'extrême-onction, car j'étais hors d'état de recevoir le viatique. Je n'avais aucune connaissance, et on attendait ma mort à chaque instant. C'est sans doute alors que Dieu cut pitié de moi et commença par me conserver la vie contre toute attente; mes forces se soutinrent. Je luttai ainsi environ quinze jours ; ensuite la connaissance me revint. Mme de B... [Clara] ne me quittait pas et Charles [Félicie] paraissait avoir retrouvé pour moi son ancienne affection. Le prêtre continuait à venir me voir chaque jour, car il voulait protiter du premier moment pour me confesser. Je le désirais moi-même ; je ne sais quel mouvement me portait vers Dieu, et me donnait le besoin de me jeter dans ses bras et d'y chercher le repos. Le prêtre reçut l'aveu de mes fautes ; il ne fut point effrayé de l'état de mon âme; comme un vieux matelot, il connaissait toutes ces tempêtes. Il commença par me rassurer sur cette passion dont j'étais accusée : « Votre cœur est pur, me dit-il: c'est à vous seule que vous avez fait du mal; mais vous n'en êtes pas moins coupable. Dieu vous demandera compte de votre propre bonheur, qu'il vous avait confié... Qu'en avez-vous fait ? Ce bonheur était entre vos mains, car il réside dans l'accomplissement de nos devoirs : les avez-vous seulement connus? Dieu est le but de l'homme. Quel a été le vôtre? Mais ne perdons pas courage. PRIEZ donc, Ourika : il est là ; il vous tend les bras... Votre cœur mérite de devenir digne de lui. » C'est ainsi que cet homme respectable encourageait la pauvre Ourika. Ces paroles simples portaient dans mon âme je ne sais quelle paix que je n'avais pas connue. JE LES MÉDITAIS SANS CESSE, et comme d'une
Mine féconde, j'EN TIRAIS TOUJOURS QUELQUES NOUVELLES RÉFLEXIONS
Ces dernières lignes nous livrent le point de départ, et, si l'on veut, l'acte de naissance des Réflexions et Prières. Avec les pensées de cet opuscule, nous entrons plus avant dans l'intimité d'une belle âme. Les chagrins, l'abattement, le désespoir s'y pénètrent de confiance en Dieu ; ils se transforment en résignation, relèvement et vertus actives.
Autrefois la piété occupait quelques instants de ses journées, sans doute par les prières du matin et du soir, et rien de plus. Désormais Mme de Duras la mêlera à toute sa vie par des méditations faites chaque jour; et ces méditations, elle les fera la plume à la main, afin d'y même appliquer tout son esprit, d'en mieux conserver toute la substance : « fruit de vie » qui devenait l'aliment de sa pensée pendant la suite de la journée, d'autant que les Réflexions s'achevaient en Prières.
Le calmant de ces pieuses Réflexions se marque en chacune d'elles. Mais il en est une où l'apaisement va jusqu'à la vertu, et, plus loin même, jusqu'à l'héroïsme de la vertu, puisque, au pardon, il ajoute ou substitue l'excuse, et qu'il s'appelle l'Indulgence. Bien que ce soit la dernière dans le recueil, c'est la première qu'il faut étudier : nous verrons que l'ordre adopté fut tout à fait arbitraire. Il y a lieu de commencer par celle-là, parce qu'elle est révélatrice des sentiments qui s'enveloppent de mystère dans les autres Réflexions.
Sainte-Beuve l'a remarquée et citée dans le Portrait de Madame de Duras. Il l'annonce ainsi : « On se fera surtout idée de sa manière de moraliste et de cette subtilité tendre qui va jusqu'au dernier repli d'un sentiment par la méditation sur l'Indulgence. »
Que F'Félicie soit l'occasion et l'objet de cette analyse infiniment délicate, et non moins douloureuse, il suffirait de lire, en se rappelant l'éternelle obsession, et l'inguérissable blessure de la mère, pour en avoir l'impression très directe.
Une preuve tirée des écrits confidentiels redouble la sécurité de l'application. Elle montre, sous la forme généralisée, le cas très particulier et tout personnel qui y est étudié. « Chagrins mortels » et cause de ces chagrins, attitudes respectives de la mère et de la fille, excuses tirées de l'Evangile et de la psychologie, générosité d'un pardon qui veut n'être et ne s'appeler que justice, appel à la pitié de Dieu et désir du repos, tout ce qui faisait la détresse, l'aspiration et la beauté de cette âme, se trouve là, palpitant résumé de sa vie intérieure.
L'épigraphe : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font » annonce très bien le morceau ; il en révèle la tendance chrétienne ; Il rappelle le modèle de toute perfection, celui qu'or imite et qu'on invoque tout ensemble.
Or, voici ce que nous avons lu dans une lettre du 10 janvier 1825, après une longue plainte, et plus navrante, où les deux sœurs sont appréciées, autant dire opposées.
« Quand je me sens trop malheureuse, je me dis comme Notre-Seigneur : « Pardonnez-lui, car elle ne sait ce qu'elle fait ». Mais cette ignorance l'excuse sans me consoler et sans me rien rendre. » Une telle modification du texte sacré, et d'un texte si connu, ce singulier mis à la place du pluriel, l'application directe qui en est faite à Félicie, les mêmes mots essentiels, d'ignorance et d'excuse, dans la Réflexion et dans la lettre, ne permettent pas la plus légère hésitation : c'est Félicie qui est l'objet de cet examen et de ce pardon, ou plutôt de cette excuse.
Nous comprendrons mieux maintenant d'où procède et où tend une pareille étude. Le frémissement de certaines expressions : « chagrins déchirants qui font souffrir mille morts avant de mourir », - « briser un cœur qui vous a chéri, adoré, qui avait fait de vous son idole », nous avertit qu'il y avait lutte encore et larmes inconsolées jusque dans la générosité de cette indulgence. Si pleine que fût la victoire de la piété sur la passion, elle ne l'avait pas anéantie. « Subtilité tendre », disait Sainte-Beuve, en suggérant l'idée d'un amour coupable. Mieux informés, nous dirons : « angoisse maternelle ».
Lisons cette page. Elle s'éclaire d'un jour nouveau, et communique de sa lumière aux autres réflexions. Ceux qui les connaissaient (et ils doivent être rares, car le petit livret est devenu comme introuvable ; l'exemplaire dont je me sers me vient de la parfaite obligeance de M. le comte de Chastellux), croiront lire de l'inédit, tant le secret de ces pensées, longtemps insaisissable, fait place à l'évidence. Même les filles de Mme de Duras n'en comprirent ni les allusions ni la tristesse spéciale. Ayant conçu le moindre soupçon, auraient-elles publié ces pages, chargées de tels souvenirs? En tête de l'opuscule, il y a un avant-propos non signé. Écrit par Mme de Rauzan et soumis, avant l'impression, à l'agrément de Mme de la Rochejaquelein, cet avant-propos ne discerne, dans les Réflexions, aucune autre douleur, sinon celle que toute âme d'élite trouve sur son chemin. On lira cette préface avec plaisir. Intéressante en soi, elle l'est surtout au point de vue que je viens de signaler :
Ce peu de pages ont été laissées par une personne que le monde a aimée et admirée. On y pressent les douleurs que toute âme d'élite, tout esprit supérieur, trouve sur le chemin de cette vie, mais avec les apaisements qu'un cœur aimant et pieux doit faire venir de l'autre. On a cru qu'elles pourraient être un secours à qui souffre aussi, et, voulant se replier dans le sein de Dieu, cherche les pensées qui assurent le divin abri et les paroles qui font descendre la paix du ciel.
Nos peines n'acceptent pas toujours volontiers les consolations offertes par ceux que les longues habitudes d'une vie calme et reposée ont dès longtemps mis à part de la foule.
Notre faiblesse se refuse à comprendre qu'on puisse nous bien parler des épreuves qu'on n'a pas subies. Un étranger n'est-il pas comme un peu suspect? Les âmes qui ont souffert ont des signes auxquels elles se reconnaissent; elles trouveront ici l'accent de leur patrie.
L'indulgence
Pardonnez-leur, mon Dieu,
car ils ne savent ce qu'ils
font.
(Evangile.)
Cette parole donne à la fois le précepte et la raison de l'indulgence. Il y a plusieurs manières de pardonner ; toutes sont bonnes, parce que toutes sont chrétiennes; mais ces pardons diffèrent entre eux comme les vertus qui les ont produites. On pardonne pour être pardonné; on pardonne parce qu'on se reconnaît digne de souffrir, c'est le pardon de l'humilité; on pardonne pour obéir au précepte de rendre le bien pour le mal : mais aucun de ces pardons ne comprend l'excuse des peines qu'on nous a faites. Le pardon de Jésus-Christ est le vrai pardon chrétien : « Ils ne savent ce qu'ils font. » Il y a, dans ces touchantes paroles, l'excuse de l'offenseur et la consolation de l'offensé, la seule consolation possible de ces douleurs morales, où le mal qu'on nous a fait n'est, pour ainsi dire, que secondaire. Ce qui met le comble au chagrin, c'est de trouver des torts sans excuse à ceux qu'on aime; là, il y a une excuse : « Ils ne savent ce qu'ils font! » Ils nous ont déchiré le cœur, mais ils ne savaient ce qu'ils faisaient ; ils étaient aveuglés, leurs yeux étaient fermés ; vos propres souffrances sont le gage de leur ignorance. La pitié est dans le cœur de l'homme : de grands torts viennent toujours d'un grand aveuglement. Comment croire qu'on puisse causer de sang-froid et volontairement des chagrins déchirants qui font souffrir mille morts avant de mourir? Comment croire qu'on voudrait briser un cœur qui peut-être, pendant des années, vous a chéri, adoré, excusé, qui avail fait de vous son idole? Car telle est l'ingratitude, source des plus grands chagrins; elle consiste à méconnaître les sentiments dont on est l'objet, parce que le cœur est incapable de les payer de retour et d'en produire de semblables. Il y a là cette impuissance, cette ignorance qui font l'excuse. Donner l'affection à ceux qui ne la sentent pas, c'est vouloir donner la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds. Pardonnez-leur, mon Dieu, ils ne savent ce qu'ils font; pardonnez-leur sans qu'ils aient à faire retour sur eux-mêmes, sans que ce pardon me soit compté pour une vertu, puisqu'il n'est qu'une justice ; mais ayez pitié de moi, et enseignez-moi à n'aimer que vous, et donnez-moi le repos. Ainsi soit-il1.
1. Réflexions et prières inédites, par Mme la duchesse de Duras Paris, miques. « Debecourt, libraire-éditeur, rue des Saints-Pères, 69 ; 1839. (Publié au profit d'un établissement de charité pour de jeunes enfants); 69 pages. ↩
Un flot de lumière, jailli de « l'Indulgence », pénètre au plus intime les méditations qui suivent, et, à travers le voile des mots, l'âme de l'auteur y transparaît avec les nouvelles modalités de sa vie intérieure. Elle s'examine pour s'humilier et s'amender : « Que je sois bien pénétrée de mon indignité et de la nécessité de vous mieux servir, ô mon Dieu ! » Elle étudie les vertus pour les acquérir, à commencer par l'indulgence, cette perfection du pardon. Elle poursuit le bien, dans toutes ses formes, pour l'embrasser étroitement, ou mieux, pour se l'assimiler; ou plutôt, le bien qu'elle aime et poursuit, c'est Dieu, « le bien par excellence », Dieu qui serait sa paix et son bonheur dès ce monde, Dieu « sa seule espérance ». C'est Lui qu'elle appelle et invoque ; Lui qu'elle aime, ou veut aimer, ce qui revient au même, car cet amour gît surtout dans la volonté. Dieu, - amour immense, « admiration sans borne et sans réveil c'est à sa lumière et dans ses voies qu'elle veut marcher, c'est de Lui qu'elle veut tenir les vertus désirées. Fervents, et, comme toujours, passionnés désirs : ils me rappellent le mot sublime de Pascal : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais pas trouvé » car la vertu ainsi demandée est une vertu déjà possédée en partie.