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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)

Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand

Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 2 min de lecture · p. 162–163 · chapitre 111 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ces billets prouvent que la chère sœur était tenue au couran de ce projet comme de tout ce qui « occupait » ou intéressait le cher frère. D'après sa lettre à Mme Swetchine, nous devons supposer qu'elle ne vit pas paraître le Conservateur sans crainte, ou plutôt sans effroi.

Remarquons en passant le petit coup de griffe qu'elle détache élégamment à sa cousine. Mais aussi pourquoi la duchesse de Lévis se permet-elle d'être calme et paisible, ou plutôt « froide et peu communicative » au gré de celle qui est épanchement, vivacité, agitation, élan ? Ces oppositions de caractère se paient.

Ce qui devait perdre et enfoncer à jamais Chateaubriand fut ce qui le porta au pinacle : son génie d'écrivain et de polémiste; soutenu par une obstination toute Bretonne, fit le miracle. Comme il l'avait annoncé à son amie, le premier numéro du Conservateur parut le jeudi 8 octobre 1818. Le 11, Mme de Chateaubriand écrivait, de Noisiel, à Joubert : « Le Conservateur est-il arrivé jusqu'à vous ? M. de Chateaubriand est bien capable de ne vous l'avoir pas envoyé. Voilà un nouvel ultra lancé dans le monde, et, jusqu'à présent, fort bien accueilli du public. » Le duc de Lévis figure parmi les collaborateurs. « Jamais plus vaillant chef ne fut entouré d'un plus brillant état-major ».

Mme de Duras n'approuvait pas les violences du Conservateur. Libérale, elle l'était d'instinct et de tradition ; libérale elle demeurait. Ce n'est pas Chateaubriand qui la convertira au royalisme ; c'est elle qui le ramènera au libéralisme. Si l'on néglige les splendides invectives du rédacteur en chef contre ses ennemis, on se rend compte que, peu à peu, au plus fort même de la polémique, les idées de Chateaubriand se modèrent, s'assagissent, et finissent par incliner au libéralisme constitutionnel : - triomphe de la raison, de l'éloquence familière et de l'amitié. Mme de Duras jetait chaque jour dans la balance quelques grains de son sens politique très droit, très fin, très éveillé. Son influence sur la destinée de Chateaubriand fut si grande et si intime qu'on la trouverait non seulement dans les titres qu'il obtint - président de collège électoral, pair, ministre d'Etat, restitution de ce titre, et dans les places qu'il occupa, ministre intérimaire de l'Intérieur à Gand, ambassadeur, etc., - mais encore dans les doctrines qu'il embrassa et contribua puissamment à acclimater en France. Cette influence de femme s'exerça d'une manière très efficace, encore qu'indirecte et discrète, et la marche générale des affaires en reçut une impulsion qui se perd dans celle de Chateaubriand, en faveur des libertés publiques.

M de Chateaubriand poussait son mari dans les voies de l'extrême droite. La duchesse de Lévis s'entendait à merveille avec l'épouse, et, toute paisible que fût par tempérament la châtelaine de Noisiel, elle aiguillonnait aussi l'homme de génie dans le sens de l'ultracisme. Mme de Duras, si ardente de caractère et si passionnée en tout, le modérait, le réfrénait, lui suggérait des pensées d'avenir et d'opportunité.