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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre IV — Chateaubriand ministre des affaires étrangères

Livre IV — Chateaubriand ministre des affaires étrangères

Livre IV — Chateaubriand ministre des affaires étrangères

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 4 min de lecture · p. 228–230 · chapitre 246 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Montmorency avait reçu de Chateaubriand l'assurance qu'il n'accepterait pas sa place. Le Roi ayant commandé, l'ambassadeur, après avoir refusé, se vit dans l'obligation d'obéir. Mais il ne jugeait sa position ni franche ni solide, d'abord vis-à-vis de Montmorency : il se demandait avec inquiétude, et il demandait à Villèle, s'il n'y avait pas « quelque chose de déloyal à prendre sa place ». Il essayait d'endormir ce scrupule en se rappelant que Montmorency l'avait empêché d'entrer au ministère (du moins il le croyait) et qu'il avait mal accueilU son désir d'aller à Vérone. D'autre part, Villèle avait été « excel

lent », « parfait », « adorable ». C'est à lui qu'il devait d'avoir figuré et « mûri » dans l'assemblée des Rois ; c'est lui encore qui avait conseillé à Louis XVIII d'offrir à l'ambassadeur de Londres le ministère des Affaires étrangères. Le trouble de son esprit ne se dissipait pas, et il s'abandonnait aux tristesses des pires prévisions. En le prenant, Villèle ne lui avait pas permis d'amener au ministère « deux ou trois hommes... de ces hommes qu'il est si facile de désarmer, mais qui seront extrêmement dangereux à la session prochaine si le Président du conseil ne pouvait s'arranger avec eux ». « Je perdrais à l'instant toute mon influence, avait-il écrit à Villèle ; croyez bien, mon cher ami, que le moment est critique. » Paroles perdues. Villèle savait ce qu'il faisait en le séparant de ses amis et en l'isolant dans son haut ministère : l'heure venue, il serait plus facile de l'abattre irrémédiablement. Chateaubriand semblerait en avoir eu le soupçon. Il traduit la vivacité de ses appréhensions avec l'originalité de son style nerveux et imagé dans les lettres suivantes à Mme de Duras :

Vendredi [27 décembre 1822].

Je n'avais rien à vous dire et le temps m'a absolument manqué. Le Roi insiste pour que j'entre, et Villèle n'a pris le portefeuille que par intérim. Je serai chez vous à onze heures, ce matin.

Ce même jour, à midi, il opposa un refus à Villèle. Le Roi l'envoya chercher à quatre heures et le tint une heure et demie à le prêcher, et lui résistant. Le Roi lui donna enfin l'ordre d'obéir.

[27 décembre 1822].

Que de pauvretés !

Ayez pitié de moi et non de vous ! Le Roi m'a donné l'ordre d'accepter. J'ai obéi, mais comme un homme qu'on mène à la potence. J'y périrai, et vous en savez la cause. Je ne puis vous dire si je pourrai vous voir ce soir. Je l'essayerai.

Samedi [28 décembre 1822].

Monsieur, au lieu de me presser d'accepter, m'a serré dans ses bras et m'a dit que j'agissais comme un héros, et qu'il approuvait mon retour à Londres où d'immenses affaires m'attendaient. Qui est-ce qu'on attrape? Au reste, que je serais son ministre, qu'il fallait toujours que je défendisse Villèle, sans lequel il n'y avait pas de salut, etc., etc. Ceci a fixé toutes mes irrésolutions. Je reverrai ce matin Villèle et j'irai vous dire à deux heures où en sont les choses. Blacas est venu hier me dire qu'il ferait sous moi tout ce que je voudrais. Enfin nous avons l'objet de tous nos vœux : un ministère refusé !!!

L'ordonnance, « nommant ministre des Affaires étrangères M. le vicomte de Chateaubriand » est du 28 décembre.

De son côté, Montmorency était blessé du désaveu que lui avait infligé le Roi en acceptant sa démission, après les stipulations solennelles de Vérone ; et d'autant plus que Villèle soulignait sa disgrâce en lui donnant Chateaubriand pour successeur.

Aucune de ces difficultés n'échappait à la pénétration et à la délicatesse de Me de Duras. Elle écrivit à Mathieu de Montmorency une lettre d'amitiéć, où reparaissait, semble-t-il, le désir exprimé par Chateaubriand à Villèle, que le noble démissionnaire fut dédommagé « par une immense retraite, comme la place de Grand Veneur » (il aura mieux, et sera gouverneur du duc de Bordeaux); et dans la même lettre avaient trouvé place, sans doute, les divers incidents de la substitution que Mathieu pouvait ignorer : refus de Chateaubriand, ordre d'accepter intimé par le Roi, obéissance passive et inquiète de l'ambassadeur, comme d'un « homme qu'on mène à la potence ».

Montmorency mit dans sa réponse toute la franchise et la noblesse de son âme chevaleresque.

Mme de Duras n'aura pu garder pour elle seule cette belle lettre d'ami. Et Chateaubriand n'en aura pu lire la première partie, sans éprouver un serrement de cœur et comme une angoisse renouvelée. Eh quoi! il s'était donc trompé sur le compte de Mathieu, quand il l'avait cru et l'avait dit opposé à son admission au ministère (1821). Mais qui donc l'avait écarté? Et le soupçon lui revint de Villèle « disant très bien, mais peut-être faisant très mal». Et en continuant sa lecture, il ne put s'empêcher de remarquer la galante façon dont le ministre tombé saluait de ses vœux les succès à venir du nouveau ministre. Sensible à tout ce qui est noble et beau, Chateaubriand se promit de rendre à son prédécesseur un public témoignage d'estime et de sympathie; même il proclamerait devant tous le « regret sincère » qu'il nourrissait d'occuper sa place. Et en effet il saisit l'occasion dès qu'elle s'offrit : ce fut dans son premier discours à la Chambre des députés.