Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras · Appendice
À M. de Montalembert, 23 septembre 1854, Paris
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Paris, 23 septembre 1854.
Mon cher ami, tout incident qui émeut fortement semble devoir retentir rapidement au loin, et l'idée ne se serait pas présentée à moi que vous ayez pu ignorer si longtemps une tristesse si grande dans le cercle de nos relations intimes. Lundi, 11 septembre, M. Gouraud est accouru me chercher pour aller près de Mme de Rauzan qui venait d'être paralysée de tout le côté gauche de son corps. Elle rentrait de chez Mme de La Bédoyère (veuve du colonel) à qui elle était allée annoncer la mort de son frère (le comte de Chastellux) ; debout, seule dans sa chambre, elle sent qu'une moitié d'elle-même la quitte, elle appelle, et on arrive à temps pour la soutenir et la déposer sur son lit. Par une heureuse chance, M. Gouraud entrait chez elle presque en même temps, et a pu immédiatement agir. Il y avait à peine deux heures de l'accident quand je la trouvai étendue, la jambe. le bras sans autre vie que quelques mouvements convulsifs, tout ce qui l'entourait consterné, M. Gouraud frappé de la gravité du mal, mais affirmant qu'aucun danger imminent n'était à redouter et concevant dès les premiers instants une sorte d'espoir de voir effacer jusqu'aux effets de cette commotion terrible; et depuis, des progrès lents, mais sensibles, n'ont pas cessé de justifier ses prévisions. La douleur n'a jamais quitté la partie atteinte, c'était un bon symptôme ; un peu de mouvement y revient, l'état général est satisfaisant, il y a tout espoir enfin d'un rétablissement complet, mais, hélas! sous une menace qui comprime toute joie. Mme de Rauzan n'a pas perdu connaissance un instant, ni même rien de sa liberté d'esprit. Dès le lendemain, elle a lu ses lettres ; c'est par elle que j'ai su que vous vous étiez rendu à Chastellux. A cette occasion nous avons parlé et reparlé de vous, mon cher ami, bien pensé à la peine que vous ressentiriez. C'est dans ces moments où l'on n'improvise rien, où l'on se montre ce qu'on est, que j'ai pu juger des dispositions sérieuses et religieusement préparées de Mme de Rauzan. D'une vue claire et distincte, elle a mesuré le danger, et le premier moment a été de la terreur, et, presque immédiatement sa vie épargnée, elle n'a plus éprouvé qu'une immense reconnaissance ; au lieu de se plaindre, elle n'a plus fait que remercier, sans se démentir jamais, sans cesser de voir, dans l'appréhension qui ne la quitterait plus, une grâce d'avertissement pleine de vues de miséricorde1. Affligée d'une part, mon cher ami, j'ai été bien consolée de l'autre ; c'est précisément la veille de la triste réunion de Chastellux que Mme de Rauzan a été frappée : mari, enfants, parents, amis, tous étaient absents ; c'est à moi qu'étaient dévolues la sollicitude et la douceur des soins, et j'étais rentrée à Paris de la surveille pour la bonne fortune que le bon Dieu me ménageait... »
1. Mme la duchesse de Rauzan est morte à Paris le 11 novembre 1863. ↩