Introduction (suite 2)
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« Si j'avais un peu de fierté, c'en serait fait de notre amitié ; mais aimer sincèrement donne les vices et les vertus de l'esclavage. »
« Cher frère, ayez un peu pitié de moi. Causons comme autrefois ! Envoyez-moi un souvenir de Londres. Que je voie que vous pensez un peu à moi ! »
Lui : « Depuis que vous êtes sûre que M. de Rauzan ira au Congrès sans moi, vous n'avez pas pris plus de souci de mon affaire que du Grand Turc. Vous avez mis huit jours à parler à Villèle sur une demande de la dernière importance. Qu'importe après tout ! »
ELLE : « Je suis découragée, je vous l'avoue ; et puisque je ne vous parais pas une amie dévouée, il faut que je renonce à ce métier qui m'a très mal réussi. »
Lur : « Quand je crois vous avoir fait de la peine, j'ai de tels remords que je ne dors pas jusqu'à ce que ma lettre d'expiation soit arrivée. »
ELLE : « Qu'est devenu votre petit grain d'ambition ? Il est devenu un gros arbre avec des branches à l'infini. Pauvre frère ! je vous aimais bien mieux quand vous étiez proscrit et persécuté. Voilà votre élément et votre parure !... »
Lui : « Vous ne me dites pas un mot qui ne soit une folie, ou une injure, quand vous me parlez d'autre chose que de politique.. Je ne sais si mon ambition est, comme vous le dites, devenue un grand arbre ; mais je puis en dire ce que ma pauvre sœur [Lucile] disait de la joie pour elle : « Ce n'est pas une plante du ‹ sol ». Et croyez-moi, les arbres de mes premières forêts me plaisent et me convenaient mieux. Rassurez-vous donc ! Je ne vous parlerai plus de politique. Je vous parlerai de vous et de votre roman. !!! »
ELLE : « Victoire ! Victoire ! vous venez d'être nommé par le Conseil ; Marcellus vous en porte la nouvelle. Villèle est adorable. Vous devrez l'aimer à la vie, à la mort. Il a été dans tout ceci ferme, simple, et votre ami autant qu'on peut l'être. Arrivez donc, mais sans vous hâter, sans air de triomphe. Il faut être modeste dans le succès. Vous entendez cela mieux que personne. Je vous avoue que je ne me sens pas de joie. Enfin, vous voilà au premier, au plus beau poste, et à la face de l'Europe. Vous ferez voir que l'auteur d'Atala entend la politique... Ce qui me désole à présent, c'est que je sache cette nouvelle et que vous ne la sachiez pas... Je suis enchantée de Marcellus ; vous l'avez gagné, comme vous gagnez tout le monde en faisant le bonhomme ; mais vous ne l'êtes pas. Eh bien ! cher frère, il y a loin d'ici au temps du Conservateur. Mais c'est bien lui qui a amené ce qui se passe aujourd'hui. La pauvre Me de Staël a dit que vous seriez ministre, el vous le serez. Arrivez tranquille ! »1.
1. Voyez La duchesse de Duras, par A. Bardoux, passim. ↩
Noble cœur ! et que d'esprit ! Parfois, il est vrai, l'esprit jette des étincelles qui donnent la sensation de légères brûlures. Mais, pour racheter ce charmant défaut, avec quelle ardeur et quelle générosité le cœur, tout vibrant, s'exprime ! Et quelle poésie de souvenirs, où l'âme passe tout entière. L'amitié étant sauve, rien de plus curieux à observer que ces heurts et conflits de caractères, d'humeurs et de sentiments.
III
De cette passion de femme, Sainte-Beuve a forcé la nuance. Il en a même faussé la nature. Le critique se délecte à citer le fameux passage des Mémoires d'outre-tombe : « Ai-je tout dit dans l'Itinéraire » où le pèlerin de Jérusalem révèle la pensée qui l'absorbait pendant son voyage : Un rendez-vous à l'Alhambra. L'ayant édité, ce passage, au tome ler de Chateaubriand et son groupe, il juge à propos de le reproduire tout entier, au tome II1; et cette fois, l'idée lui vient d'y rattacher, par manière de note, une lettre de Mme de Duras qui connaissait elle aussi, remarque-t-il, « ces chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas ». Cette dernière phrase, flanquée de guillemets, se présente done comme une citation textuelle ; or, elle n'est exacte que verbalement ; et quant au sens, elle prend une fausse signification d'amour blessé, de passion malheureuse, placée qu'elle est au bas d'une confession d'amour et en tête d'une étude psychologique où domine l'amour. Plainte à demi étouffée d'amante en détresse, telle est bien la nuance qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître aux mots soulignés ; tel est surtout le sens que Sainte-Beuve, de propos délibéré, voulut suggérer au lecteur. Nul doute là-dessus ne peut subsister, si, de cette note, on rapproche le post-scriptum que le critique ajouta, vers la même époque, à son beau portrait de Mme de Duras - grosse tache d'encre qui en altère la véridique et pure physionomie : « On trouvera quelques lettres de Mme de Duras dans l'ouvrage publié . par M. de Falloux (1860), Madame Swetchine. Elles ont un caractère d'élévation et de délicatesse ; mais, dit-on jamais tout dans des lettres, et surtout quand on écrit à une Mme Swetchine? N'est-ce pas le cas ou jamais de se composer et de choisir. J'ai présenté jusqu'ici l'idéal et rien que l'idéal. Je veux cependant, par un tout petit mot saisi au vol, indiquer les discordances. Le monde, même quand il n'est pas odieux, ni tout à fait injuste, a une manière sèche de penser et de dire que le moraliste ne doit pas absolument ignorer, bien qu'elle puisse déplaire. Une personne du même monde que Mme de Duras, et qui portait l'esprit de justesse jusqu'à la rigueur, Mme de Boigne disait : « Mme de Duras a aimé son mari d'abord, puis M. d'Angosse, puis M. de Chateaubriand. Elle arrange un peu les choses et explique son malheur à sa manière dans ses lettres à Mme Swetchine.i
1. Et encore dans les Causeries du Lundi, t. II. ↩
Ce n'est pas Mme de Duras qui arrange un peu les choses en écrivant d'intimité à Me Swetchine, c'est Mme de Boigne qui fait l'entendue au sujet de ces lettres, et qui, non initiée et ne devinant pas, en fausse un peu, beaucoup, la donnée principale.
Nonobstant l'esprit de « justesse » que lui prête le malin critique, afin de mieux relancer le mot saisi au vol, j'affirme, preuves en main, qu'il ne s'agit pas ici d'amour, sinon d'amour légitime et sacré.
Et c'est encore le même amour, légitime et sacré, que met en jeu la belle page annoncée ainsi dans le Portrait de Mme de Duras : « On se fera idée surtout de sa manière de moraliste et de cette subtilité tendre qui va jusqu'au dernier repli d'un sentiment par la méditation sur l'Indulgence. »
Pour qu'on ne fût pas exposé à prendre le change et à mettre, en marge de cette lamentation, un nom à la place d'un autre, par exemple, le nom de Chateaubriand plusieurs fois articulé et visé dans les lignes précédentes, il eût été nécessaire de dire l'état d'âme très particulier d'où procédait ce gémissement, la cause de ces remarques et de ces reproches, le sentiment blessé que traduisait cette analyse ; et c'est cela que Sainte-Beuve s'est bien gardé de dire, pas même au bas de la page, et ne fût-ce que tardivement, après 1860. Le dire, c'eût été rectifier le faux sens qu'insinuent soit la note de Chateaubriand et son groupe (1859), soit le post-scriptum mis au Portrait de Mme de Duras (1860).
Celle-ci fut l'amie, et non l'amante de Chateaubriand ; amie très passionnée, parce qu'un caractère comme le sien, qui était déjà vivacité, entraînement, tout feu et tout flamme, ne pouvait se tenir en contact habituel avec cette nature orageuse et troublante de René, sans y perdre le peu qui lui restait de modération et d'équilibre dans le sentiment.
Le lien étroit qui l'attachait au « cher frère », elle-même l'a défini avec une franchise de trait et une verdeur d'expression qui ajoutent du piquant au charme de la « délicatesse » : « Une amitié comme la mienne n'admet pas de partage : elle a les inconvénients de l'amour ; et j'avoue qu'elle n'en a pas les profits ; mais nous sommes assez vieux pour que cela soit hors de la question. Savoir que vous dites à d'autres ce que vous me dites, que vous les associez à vos affaires, à vos sentiments, m'est insupportable ; et ce sera éternellement ainsi. Laissons ces pensées ; elles me font mal; et je n'ai pas besoin d'ajouter de l'amertume au chagrin de votre absence. »
Nous lirons des lettres où Mme de Duras donne, de ses chagrins, la seule explication autorisée. Par elle donc, par l'intéressée, seront réfutées, sans discussion possible, et la double méchanceté du critique portraitiste, et la « rigueur » sans « justesse » de son inspiratrice. Pour le sceptique Sainte-Beuve, Mme de Boigne fut une manière d'oracle. Il l'interrogeait au cours de ses enquêtes psychologiques et morales; et ce qu'elle disait, il le recueillait dans ses « petits cahiers », comme oracle infaillible : « Personne unique », déclarait-il, « à qui nulle autre ne ressemblera plus. Elle représentait une longue série et un choix parfait de souvenirs. Elle savait d'original bien des choses, et son esprit exact et vrai n'altérait rien. » Paroles de foi. Expressions de gratitude aussi ; car le causeur devait beaucoup à « cette personne rare, d'un esprit si ferme et si juste, avec tant de tour et de délicatesse i. C'est à cette source qu'il puisa nombre de ses on-dit cancaniers et rancuniers sur Chateaubriand.
Si exigeante, si jalouse même que fût l'amitié de Mme de Duras pour Chateaubriand, - et certes, après avoir été influence tour à tour offerte et sollicitée, protection efficace autant que nécessaire, dévouement passionné de toutes les heures, elle avait tous les droits à la première place, - on voit assez qu'elle s'arrêtait où commence l'amour. Dès les premiers rapports, ce fut la même limite fermement tracée, la même réserve hautement consentie de part et d'autre. La preuve en est dans la correspondance des deux. On y voit Mme de Duras très attachée et très séduite, mais libre et fière dans ce lien, retenant le droit de critiquer, de blâmer, de se plaindre, et de dire à Chateaubriand ses quatre vérités.
Les plaintes, les cris, les désespoirs même dont frémissent presque toutes ses lettres, à partir de 1816-1817, ne s'appliquent en aucune manière à Chateaubriand. Elles ne conviendraient pas davantage à M. d'Angosse. De cette dernière relation, nous pouvons renvoyer l'examen à plus tard, sine die : la conclusion serait la même.
Il est vrai : d'autres plaintes, d'autres gémissements se rencontreraient dans les lettres antérieures, sur lesquelles un lecteur peu attentif pourrait non moins facilement se méprendre. Mais à qui ne veut pas être dupe des apparences, à qui désire dégager des formes, ou mystérieuses ou attristées, le vrai fond de la pensée et la cause réelle du sentiment, tout s'explique, tristesse et mystère, d'abord par l'état de guerre qui se perpétuait sous l'Empire et décimait la société, puis par les moyens de police que ce régime employait vis-à-vis des familles opposantes ou simplement abstenantes : au moindre prétexte, ce n'étaient qu'arrêtés d'éloignement ou d'exil. Le secret des correspondances n'était pas le moins du monde respecté. On se voyait obligé d'employer un langage très surveillé et quelquefois conventionnel. Mme de Duras nous déclare qu'on ne mettait dans une lettre « que ce qui ne pouvait être compromettant pour personne ». Benjamin Constant s'excusait en ces termes, auprès de son « cher Prosper », M. de Barante : « Je ne vous ai pas écrit... parce que les lettres, depuis longtemps, ne me paraissent que des certificats de vie et d'amitié ; elles prouvent que l'on n'a pas cessé de sentir, mais n'expriment rien de ce que l'on pense. L'amitié peut survivre à tous les orages, mais elle ne peut pas parler. L'absence est devenue doublement pénible. Il n'y a plus de communications qui l'adoucissent1
1. Paris, 15 avril 1807 - (Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1906). ↩
Si l'on veut avoir bien sûrement le propre sens de la phrase qui, dans Chateaubriand et son groupe, semble faire écho à la confession amoureuse, « ai-je tout dit dans l'Itinéraire? », il faut la rétablir à sa place, dans le texte auquel elle appartient ; et, ce texte lui-même, il serait opportun de le remettre à sa date dans l'ensemble de la correspondance, mais de la correspondance telle quelle, non expurgée, non mutilée ; car celle qui se lit dans le beau livre de M. de Falloux, Madame Swetchine, porte la trace de nombreux coups de ciseaux ; et, par suite de tant de suppressions évidemment systématiques - peut-être opérées par ordre, - le côté le plus intime des confidences a été altéré, à telles enseignes que des esprits fort avisés, et d'ailleurs malveillants, furent portés à voir des chagrins d'amour là où il y avait tout autre chose.
La restitution de ces confidences, au moyen de lettres non moins confidentielles, n'est pas seulement nécessaire à la connaissance des vrais chagrins de Mme de Duras : elle jettera un jour révélateur sur la cause de la tristesse désespérée qui se remarque aussi bien dans ses œuvres que dans ses lettres dès 1816.
Près de cent ans ont jauni ces papiers et glacé ces douleurs. A une époque assez voisine encore de ces vies, des ménagements s'imposaient qui n'ont plus leur raison d'être. Les propos de Mme de Boigne, recueillis et publiés par Sainte-Beuve, eussent soulevé de dégoût le cœur de Mme de Duras. Après un siècle écoulé, la vérité ne peut plus offenser, ni offusquer personne. Et peut-être y a-t-il haute convenance, aussi bien que rigoureuse justice, à la produire enfin. Elle dégagera de l'ombre mauvaise qui l'enserre et la mord depuis tant d'années la mémoire d'une femme de grand sens, de grand esprit et de grand cœur, chrétienne de vie comme d'attitude, digne assurément de tous nos respects et de tous nos hommages.
Certes, c'est bien de tout son cœur que Mme de Duras aimait Chateaubriand. Une fois ce nom prestigieux prononcé dans cette correspondance, il y revient très fréquemment, et jamais sans être accompagné d'expressions où rayonne la chaleur de oet attachement.
En 1818, elle avoue que « ne plus le voir et l'entendre tous les matins dans son cabinet » lui est une privation, une souffrance, un bonheur perdu. « Elle en est triste à mourir. » Ainsi parlait-elle d'une amitié sur laquelle avaient déjà passé dix longues années. Et quoique le début en eût été soudain et violent « comme l'amour », l'expression n'en était pas, n'en pouvait pas être plus vive, en ce début, qu'au terme de ces dix ans. L'enchantement durait s'en avoir rien perdu de sa plénitude.
S'il est vrai que nulle des adoratrices de Chateaubriand ne la plus passionnément aimé, plus fidèlement servi, et cela, sans interruption ni défaillance à aucun moment, malgré la multiplicité des orages qui éclatèrent entre eux, - en dépit de tout ce qu'il faisait qui devait le perdre au double point de vue de la politique et de l'amitié, - il apparaîtra que nulle, non plus, ne jugea l'homme avec plus de pénétration et de rigueur, parce que, plus dévouée que nulle autre, et d'ailleurs efficacement dévouée, nulle ne souffrit plus de son humeur chagrine et de son défaut capital, l'égoïsme, un certain égoïsme complexe et maladif. Vivre en soi et vivre de soi, ce fut la l0i et comme la fatalité de son être : elle le prédisposait à vivre pour soi. A mesure que les années s'écoulent, les lettres de Me de Duras à Rosalie de Constant se font variées comme les temps et les situations ; elles sont vraiment belles de sensibilité et de pensées. Nous savons que Sainte-Beuve avait gardé souvenir de celles qui figurent dans le livre de M. de Falloux. Un jour, ayant cité une lettre de la duchesse de Choiseul, il en loue la vivacité d'expression, « le ton tout moderne, plus moderne que celui de Mme du Deffand », et il ajoute : & Le tour en est essentiellement neuf et distingué; une telle lettre pourrait être écrite de 1800 à 1820 par une Me de Beaumont, par une duchesse de Duras, par une de ces femmes de cœur et de pensée qui ne sont déjà plus du xvIn° siècle. »
Le temps passe. Les années ont beau s'écouler nombreuses. Mme de Duras aime Chateaubriand du même cœur que jadis, au temps de leur jeunesse. Elle s'ingénie à le servir auprès, au loin, toujours. N'ayant plus que quelques mois à vivre, elle écrit à Rosalie que « M. et Mme de Chateaubriand sont ses meilleurs amis ». Et d'autre part, répétons qu'elle l'aime sans illusion d'aucune sorte. Son clair regard pénétrait l'homme dans ses derniers replis. Quelques jours après avoir écrit le mot qui précède, un autre mot lui échappe, tout chargé d'expérience et gros de tristesse, mot amer qui tranche avec les déclarations précédentes. C'est un aveu qui suppose mille blessures. La sévérité de ce jugement sommaire, j'essayerai de l'expliquer, en alléguant les circonstances d'exaltation maladive et d'excitation étrangère. L'amertume en sera peut-être adoucie quelque peu, comme la sévérité, excusée.
Il est d'ailleurs particulièrement remarquable en ceci qu'il laisse intacte l'ardente amitié des premiers rapports. Assurément, il y a plainte et souffrance. Mais, au reproche d'égoïsme articulé par elle, s'allie encore un témoignage assez explicite d'estime affectueuse où s'atténue le reproche et s'assoupit la plainte.
Tel qu'il se présente, mélange à dose égale de vérité cruelle et d'hommage attendri, ce jugement (je n'en sais pas de plus autorisé) aurait chance de s'imposer à la critique comme le plus équitable sur le caractère et sur le cœur de l'inexplicable René.
Voici venir les dernières lettres de Chateaubriand à Me de Duras : gages irrécusables d'une fidélité que ne réussirent à rompre ni la bonne, ni la mauvaise fortune, ni la vie, ni la mort ; la mémoire de Chateaubriand ne peut que bénéficier de ce témoignage infiniment précieux1. Malgré tous ses torts, il fut « bon», d'une « grande bonté », envers la plus généreuse, la plus dévouée et la plus éprouvée de ses amies.
1. Je suis heureux de les devoir, ces lettres des dernières années, ainsi que les correspondances si charmantes et si spirituelles de Mme de la Tour du Pin, de Talleyrand, de Humboldt et autres, à l'obligeance toute gracieuse de l'arrière petit-fils de la duchesse de Duras, M. le comte de Chastellux. Je lui dois aussi des notes généalogiques très précieuses. Le meilleur remerciement serait de faire bon usage des papiers que sa confiance a mis à ma disposition. Puisse le présent volume ne pas trop décevoir son attente ! ↩
IV
Eprouvée, Me de Duras le tut au delà de toute expression. On pourrait caractériser sa vie en la disant une destinée de malheur.
Des jours heureux, de plein bonheur, s'y rencontreraient par deux fois : la première, à Londres, pendant l'émigration ; la seconde, sous la tyrannie de l'Empire. Double contraste, qui, loin d'être le hasard d'un cas isolé, se retrouverait assez généralement dans la haute société : « Reviendrez-vous jamais, félicités de ma misère ? » disait Chateaubriand, à propos de son exil à Londres. Et nous lisons dans les souvenirs de Me de Chateaubriand : « Cette vie de château était fort agréable et fort à la mode sous Bonaparte... Une partie de la société, celle qui n'allait point à la nouvelle cour, passait neuf mois de l'année à la campagne. Sous l'Empire, les réunions étaient possibles : on pouvait être d'opinion contraire sans s'arracher les yeux : de sorte que nous nous sommes trouvés réunis nombre de fois, par exemple à Champlâtreux et au Marais, avec tout ce qu'il y avait de plus bonapartiste. Sous la Restauration, il n'en a pas été de même. Chacun avait la prétention d'être royaliste, et surtout que son voisin ne le fût pas. De là des nuances sans fin dans la manière dont on devait servir le Roi... Il en résultait des querelles dans les salons, et un ultra ne pouvait pas se trouver avec ce qu'il appelait un libéral. »
Les lettres de Me de Duras, sous l'Empire, sont pleines de détails souriants sur « la vie de château » que menaient les survivants des anciennes familles. La lecture y avait sa part.
Mme de Duras aimait les livres, et elle lisait beaucoup. Sa bibliothèque, sans cesse enrichie, se composait de plusieurs milliers de volumes. Aussitôt que paraissent les ouvrages de Mme de Staël, de Chateaubriand, de Mme de Souza, elle les lit, et, sans plus attendre, elle dit ce qu'elle en pense : ses jugements témoignent en faveur de son goût. Elle admire les chefs-d'œuvre avant la consécration du succès : Corinne, les Martyrs, l'Itinéraire. Elle aide au succès en disant son admiration, et pourquoi elle admire. Eprise du talent, elle s'éprend de l'auteur. Sur les écarts et les folies de Mme de Staël, des choses étranges lui ont été contées par des amis communs, bien faites pour déconcerter l'admiration : au lieu de se détourner avec un mépris d'autant plus facile qu'il s'agit d'une femme, elle excuse de tout son cœur ; elle admire quand même ; elle désire connaître; et, puisqu'elle admire, elle aime déjà. C'est un des traits les plus marqués de son noble caractère. Dès qu'il lui sera possible, elle s'empressera auprès de Mme de Staël, laquelle de son côté voudra la prévenir; et toutes deux s'aimeront d'égale affection.
Durant cette période, et jusqu'en 1813, des expressions de bonheur lui viennent à tout propos.
Mais, de ces jours heureux, le compte serait vite fait. L'ensemble est voué à une sorte de fatalité : tristesses de l'enfant au foyer domestique; tristesses de la jeune fille à qui l'échafaud ravit un père illustre et « adoré » ; tristesses des fuites lointaines, en compagnie d'une mère baissée, par suite de tant de malheurs ; et, après une période de trois ou quatre ans qu'ensoleillent, à travers l'éternel brouillard de Londres, l'amour conjugal et l'amour maternel, voici venir les séparations fréquentes des deux époux ; les premiers ébranlements de la santé, les crève-cœur poignants, les larmes versées à la dérobée, la maladie qui condamne à la solitude, la mort prématurée « sur les grands chemins » annoncée par des souffrances sans trêve, progressivement accrues jusqu'à devenir atroces, et qui « duraient » depuis quinze ans.
Mme de Duras fut pourtant une reine de société, entourée, courtisée, admirée, adulée, jalousée pour l'éclat de son salon. «On ne lui épargna l'envie ni la haine », non plus qu'à ses deux filles, à cause d'elle. Elle exerça un grand ascendant sur l'opinion de ceux qui faisaient l'opinion. Elle eut une réelle et grande influence. Elle fut surtout aimée pour la générosité de ses sentiments, l'élévation de ses pensées, et pour le dévouement passionné qui la caractérisait.
Son salon est signalé aux étrangers de marque comme le plus célèbre de Paris, et cela, aux belles années de la Restauration qui vit éclore et fleurir tant de réunions élégantes. Maitresse de maison accomplie, elle fit revivre les traditions des maréchales de Luxembourg, de Beauvau, de Beauvais, de la princesse de Poix, à la présidence d'un « cercle » ou d'une « chambre ».
Les chagrins qui déjà la minent, elle les dissimule de son mieux ; peut-être réussit-elle à les oublier pendant les heures actives, absorbée par ce grand mouvement de société qu'elle provoque et soutient, et dont elle ne peut se passer. Mais déjà elle souffre : elle porte au cœur une plaie rongeante, et c'est elle-même qui lui donne le nom de « désespoir ». Chagrins inavoués, qui laissent au visage son sourire, à la parole sa liberté et son éclat, à la pensée sa force et sa délicatesse, à l'âme sa noblesse et sa générosité.
Brillante primauté du nom, du rang, de l'esprit, du succès, de l'influence, mais si courte ! Bientôt elle ne peut plus sortir.
Bientôt elle ne peut plus recevoir, sinon quelques intimes qui sont des illustres. Alors, pour échapper au tyran de la solitude tant redouté, l'ennui, elle se mit à écrire. Les Nouvelles étaient à la mode; elle en composa plusieurs, et en publia deux qui obtinrent un très vif succès. Ourika et Edouard éclipsèrent les autres productions analogues de ce temps : elles devinrent des modèles et « donnèrent naissance à tout un petit genre : Aloys, de M. de Custine, Sainte-Perrine, de M. Valéry; on y peut rapporter aussi Marguerite, jolie nouvelle de M. de Barante ». Sainte-Beuve, qui fait cette remarque, ne s'est pas avisé qu'un autre roman, Dominique, - « le chef-d'œuvre du roman psychologique », disait Schérer, « l'incomparable Dominique », déclare Emile Faguet, - que Dominique est modelé sur Édouard. De quelle façon modelé, et en quelle mesure, c'est une vraie curiosité, ce me semble, et je le dirai quand ce sera le moment d'apprécier les œuvres de Mme de Duras.
« Quel fruit de ce labeur elle put recueillir? » Un fruit meilleur et plus substantiel que tous les succès littéraires et mondains. Nous verrons lequel.
Ourika et Edouard, lus à titre de fictions, offrent encore, et toujours, un doux intérêt. Mais combien s'en accroît le charme, et combien l'émotion, quand, mis en éveil par certains traits de notre correspondance, on réussit à surprendre le mystère de ces pages douloureuses, car il y a mystère! Nul jusqu'ici ne s'était trouvé en mesure de le pénétrer à fond et de l'exposer au grand jour.
C'est tout juste si Sainte-Beuve a discerné dans l'âme de l'auteur la cause générale et comme ambiante de la mélancolie qui règne dans ses œuvres :
« Elle était de celles qui ont des instincts infinis, des essors violents, impétueux, et qui demandent en toute chose à la terre ce qu'elle ne tient pas. Ce mal, qui date de la Terreur, mais qui sort de bien d'autres causes, qui s'est transmis à toutes les générations venues plus tard, ce mal de Delphine et de René, elle l'a donc, elle le peint avec nuances, elle le poursuit dans ses variétés1.
1. Portraits de femmes. ↩
Le mal de René? « Homme, tu n'es qu'un songe rapide, un rêve douloureux, tu n'es quelque chose que par la tristesse de ton âme et l'éternelle mélancolie de ta pensée »2. Tout autre est le mal qui torture et brise les héros de Mme de Duras, dans Ourika et dans Edouard. Sous des noms de romans, les tristesses qui s'y traduisent sont absolument biographiques et personnelles ; des larmes y coulent, dont l'amertume fut longuement savourée. Or, ces tristesses et ces larmes ont des causes que nous spécifierons sans crainte de nous tromper.
2. Transition d'Atala à René. ↩
Egalement dans les Réflexions et Prières, même et surtout dans celle que Sainte-Beuve a citée tout entière en l'admirant et en la commentant comme il savait le faire, une intimité de sens se cache, une intensité de souffrance, une profondeur de blessure, qui ont échappé non seulement à l'examen très attentif du plus subtil de nos critiques, mais à la sympathique intuition des filles de Me de Duras. Ces Réflexions, si belles de foi chrétienne et de ferveur soumise, sont frémissantes encore des longues révoltes antérieures. Est-ce que Mmes de La Roche-Jacquelin et de Rauzan auraient eu l'idée de les livrer au public si elles en avaient soupçonné le motif, discerné l'occasion, mesuré la portée ?
Aux révélations originales de la correspondance répondent, comme conséquences, d'autres révélations fort curieuses, par lesquelles seront comme éclairés en dedans, vivifiés, renouvelés, les Romans ainsi que les Réflexions.
Grâce à cette lumière, tardivement jaillie de papiers ignorés, on verra ce que Mme de Duras a mis d'elle-même et de sa vie, de ses amours et amitiés, dans ses romans et méditations. Elle y a versé tous ses souvenirs, tout son cœur, tout son être. - Les œuvres de femmes sont-elles souvent autre chose que des réminiscences et des souvenirs?
A part même le piquant du mystère surpris et l'attrait du nouveau en des œuvres presque centenaires, on trouvera désormais à les relire, l'intérêt plus vif des histoires vécues ; on goûtera la saveur « des vraies larmes que fait couler une belle poésie »1 ; car il y a ici tout ensemble réalité et poésie.
1. Préface d'Atala. Je recommande la « reproduction de l'édition originale d'Atala, avec une étude sur la jeunesse de Chateaubriand d'après des documents inédits par Victor Giraud et Joseph Girardin (Paris, Fontemoing, 1906). L'étude est fort curieuse, et elle amorce très bien l'édition, vrai régal pour les amateurs des textes originaux. ↩
Et c'est alors que l'on connaîtra bien la grande âme aimante, passionnée et douloureuse que fut la duchesse de Duras.