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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras (suite)

Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras

Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 23 min de lecture · p. 398–409 · chapitre 356 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Inutile d'exposer ici les raisons - assez curieuses - qui permettent de rattacher ce billet aux réceptions de l'hiver 1818-1819. Fontanes fut frappé d'apoplexie en février 1821, et Mme de Duras se hâta d'en informer Chateaubriand, ambassadeur à Berlin. Jamais il n'avait été mieux que la dernière fois où elle l'avait vu, 11 février. On le complimentait sur sa jeunesse. « Je serai bien affligée si nous perdons M. de Fontanes. Je l'aime. Il vous a été si fidèle. C'est encore un modèle qui disparaîtrait, un type de goût littéraire qui ne serait pas remplacé. » En le louant d'avoir été « si fidèle », elle se souvenait, à coup sûr, de la conspiration policière ourdie contre les Martyrs et de la belle poésie de Fontanes que les esprits indépendants sous l'Empire savaient par cœur .

Le l'Tasse, errant de ville en ville, etc.

Elle pensait aussi aux vers qu'il avait lus dans son salon; et elle traduit d'un mot l'admiration qu'avaient soulevée les lectures ou plutôt les récitations de l'ancien grand-maître : « il avait le goût du parfait. »

Fontanes mort sans avoir repris connaissance, elle engagea Chateaubriand à faire un article sur son ami. L'article parut dans les Débats du 10 avril 1821.

M. de Talleyrand, arbitre et modèle du bon ton, du bon goût, des bonnes manières, des traditions élégantes, et, d'autre part, renseigné comme personne sur les nouvelles de la société, aussi bien que sur les arcanes de la politique, était reçu chez M de Duras en intime, et fort écoute, tort entoure, courtise même par plusieurs. Il s'y plaisait de tout le plaisir qu'il voyait bien qu'il faisait au cercle, plus ou moins élargi selon les jours. Sa présence consacrait tout à la fois la nuance libérale et la supériorité de ce salon, qui, par ailleurs, tenait de si près à Chateaubriand — chef des ultras. Plus tard, alors que M. de Talleyrand sera comme « fini » pour la politique, elle écrira : « C'est encore une grande existence, et je m'étonne toujours de l'effet qu'il produit dans un salon. »

Mme de Duras nomme, dans ses lettres à Rosalie, parmi les plus assidus de son cercle, ceux-la seulement que leur réputation de savants ou d'hommes d'esprit avait fait connaître en tous lieux, et qui pouvaient donc intéresser sa correspondante : Talleyrand, Humboldt, Cuvier, Rémusat, Villemain.

Ce dernier a esquissé, très heureusement, la physionomie d'une de ces conversations où chacun disait son mot en toute liberté. Mme de Duras y donne la réplique à ses amis sur un sujet littéraire qui lui tenait au cœur, les Martyrs. Mais la littérature n'est pas seule en cause; il y a de tout un peu dans cette discussion éparpillée, comme il convient à une vraie conversation : de la politique, de la critique, de l'histoire, des souvenirs classiques mêlés à des souvenirs personnels. Le genre et la façon de chacun s'y montrent avec netteté et, sans doute, avec ressemblance. Quoique les paroles de Mme de Duras aient passé par la plume de Villemain, il semble vraiment que le spirituel critique en ait fidèlement retenu les idées, le mouvement, la vive inspiration, l'accent passionné. Nous avons là Mme de Duras dans l'exercice de sa présidence, prenant l'initiative du sujet, désignant et provoquant celui de ses visiteurs qui le traitera le mieux ; et puis, écoutant ; et bientôt, discutant, s'animant jusqu'à l'émotion et aux larmes, traduisant le fond de son âme et de son cœur, et, au moment opportun, transmettant la parole à qui de droit ou de convenance. On était réuni ce jour-là, non à l'hôtel de la rue de Varennes, mais « sur le plateau de Saint-Germain » en regard de la belle forêt. Galamment prodigue de détails quand il s'agit des autres, Villemain a poussé la discrétion sur soi jusqu'au parfait silence. C'est tout juste si, mettant aux prises les membres du cercle sur les mérites des Martyrs, qualités et défauts, il fait allusion à lui-même dans ce simple mot : « un lettré moins connu. » Villemain a beau se faire petit parmi les illustrations de ce cercle, il reprend ses avantages dans la mêlée des arguments et des réflexions, mais il se garde de signaler ceux qui furent les siens.

Il suffit que Mme de Duras l'ait mentionné parmi les cinq préférés. Sainte-Beuve accompagne ce nom rival d'une remarque qui tient lieu de tout : « M. Villemain vers qui elle se sentait portée tant à cause de son prodigieux esprit de conversation qu'en faveur de ses opinions politiques modérées aux confins du seul libéralisme qu'elle pût admettre. »

Dans le compte rendu des débats par le plus spirituel des secrétaires, voici la part de la duchesse de Duras :

Je me souviens, en particulier, combien, à cette époque, une personne dont l'esprit et le salon avaient grande puissance, Me la duchesse de Duras, souvent visitée par M. de Villèle, qui lui parlait surtout de bonnes œuvres et d'infortunes recommandées par elle, était loin de concevoir qu'il eût jamais l'audace de se passer de M. de Chateaubriand. « Ils ne s'aiment pas beaucoup, » disait-elle un jour à demi-voix; « ils se ressemblent si peu. Mais M. de Chateaubriand ne rompra jamais. Il ne peut pas plus se séparer de M. de Villèle, que le cardinal de Richelieu n'eût voulu renoncer au P. Joseph. »

Dans cette disposition de sécurité, au moment où, après un amendement charitable réclamé par l'archevêque de Paris, le projet de conversion des rentes venait, le 3 juin 1824, d'échouer à la Pairie, Mme de Duras recevait à la campagne quelques amis, avec un apparent oubli de toute préoccupation politique. C'étaient en grande partie des hommes mêlés aux soucis des affaires, mais par là-même, charmés d'y échapper un moment, quelques-uns étrangers d'ailleurs, et pour qui la France était un spectacle et une étude, plutôt qu'un intérêt d'affection.

A Saint-Germain, dans une maison élégante, sur le niveau de cette terrasse qui découvre un si riant paysage, le salon d'une femme respectée de tous, et l'amie célèbre de Mme de Staël et d'un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de juin, réuni plusieurs hommes politiques comme on disait alors, des ambassadeurs et des savants, M. Pozzo di Borgo, toujours en crédit près d Alexandre, Capo d'Istria, disgracié, mais près de se relever avec la Grèce renaissante, lord Stuart, diplomate habile, le moins officiel des hommes dans son libre langage, la prude et délicate lady Stuart en contraste avec lui, quelques autres Anglais, un ministre de Toscane, passionné pour les arts, l'illustre Humboldt, l'homme des études profondes, autant que des nouvelles passagères, le plus Français de ces étrangers, aimant la liberté autant que la science. C'étaient aussi le comte de la Garde, ambassadeur de France en Espagne avant la guerre, Abel de Rémusat, l'orientaliste ingénieux et sceptique, un autre lettré moins connu, et la jeune Delphine Gay avec sa mère.

Lorsque, après la conversation du dîner, encore mêlée de quelques anecdotes des deux Chambres, on vint, à la hauteur de la terrasse, s'asseoir devant le vert tapis des cimes de la forêt et respirer la fraîche tiédeur d'une belle soirée de juin, toute la politique tomba; et il n'y eut plus d'empressement que pour prier Mme Delphine Gay de dire quelques-uns de ses vers. Mais la belle jeune fille, souriant et s'excusant de n'avoir rien achevé de nouveau, récita seulement, avec la délicieuse mélodie de sa voix, cette stance d'un secrétaire d'ambassade, bien jeune et bien grand poète, dit-elle :

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile,

Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir, S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville,

Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Admirable, dit lord Stuart, avec le sourire ironique de ses lèvres rentrées. Mais le repos ne charme pas longtemps ; et j'espère que M. de Chateaubriand n'en est pas menacé, malgré son fatal silence de jeudi et l'échec de M. le président du Conseil. La retraite, la rêverie aux portes de la ville, ne lui conviendraient pas mieux aujourd'hui qu'à notre cher Canning. Dieppe même l'ennuierait, s'il y restait plus de vingt-quatre heures. Les poètes sont comme cela : ils tiennent diablement aux affaires quand une fois ils y ont touché. J'espère que M. de Villèle comprend bien cette vérité et je suis tout rassuré sur la durée compacte du ministère. » Il disait cela : et un sourire narquois, accompagnant chacune de ses paroles, semblait la démentir à mesure.

Ah ! reprit Mme de Duras, ne faisons pas de politique : celle-là surtout est aujourd'hui surannée. Vous savez bien que l'union du ministère est assurée, et que la session va finir. N'espérez aucun trouble, mon cher ambassadeur. Tout est à la paix, au dedans comme au dehors. Pour parler aujourd'hui de M. de Chateaubriand, je voudrais ne m'occuper que du plus beau, comme du plus idéal de ses écrits. Il faudrait que le comte Capo d'Istria nous dît s'il n'a pas reconnu dans les Martyrs et dans l'Itinéraire le ciel de sa patrie, l'âme de l'antiquité, et, à la fois, les horizons et la poésie de la Grèce. Je vous en prie, cher comte, rendez témoignage à cette grande renaissance que tentait M. de Chateaubriand par son génie, avant celle que paient aujourd'hui de leur sang vos généreux concitoyens, et que la France aidera bientôt de ses armes, il faut l'espérer, maintenant que la guerre d'Espagne est finie. »

La noble femme, en laissant échapper ces mots avait une expression d'enthousiasme et de confiance qui ne permettait pas de la contredire.

Le comte Capo d'Istria parla en effet dans le sens de Mme de Duras. Peu à peu la contradiction se produit, et, chacun disant son mot, les Martyrs, avec des façons louangeuses, sont mis en pièces. Toute cette discussion est d'un vif intérêt littéraire. Elle atteste la parfaite liberté qui régnait dans le salon.

« Ah ! reprit aussitôt la personne qui avait commencé l'entretien, que dites-vous là ? Je crois avoir entendu les blasphèmes d'Hoffmann. Le préjugé littéraire est-il donc aussi inflexible que l'ironie du sceptique ou la colère du despote ? Laissez, je vous prie, vos chicanes érudites. A quoi sert le goût de l'antiquité, s'il empêche de sentir tant de belles choses imitées d'elle? J'aime mieux être ignorante, s'il faut l'être pour aimer comme moi le délicieux prologue des Martyrs, cette rencontre de la jeune prêtresse homéride et du jeune guerrier chrétien. Quelle grâce dans la préoccupation de leurs souvenirs divers et dans leurs mutuelles méprises! Cela me charme, comme ces premiers chants de l'odyssée, qu'avait traduits Fénelon pour se préparer au Télémaque. Mais ce qui succède me charme plus encore : je veux dire cette vie chrétienne des premiers temps, dépeinte pour la première fois par un poète. Ici tout est antique et nouveau : c'est la tradition retrouvée par le génie.

Qui n'a pas lu, dans l'abbé Fleury, les mœurs des Israélites et des chrétiens ? Mais où chercher, avant le livre des Martyrs, cette famille sainte et charmante de Lasthenès, cette journée des moissonneurs chrétiens, cette visite de l'évêque Cyrille à la table hospitalière, où viennent s'asseoir le vieux pontife païen et sa fille? Ah ! si cette œuvre était étrangère, ou datait de quelques siècles, croirions-nous pouvoir l'admirer assez? Et cet exorde attirant du poème, de quel retour sur le passé n'est-il pas suivi! Quelle variété, quelle grandeur dans les récits d'Eudore? Quelle revue du monde païen, au moment où il va finir? Rome, la Germanie, la bataille des Francs, la Gaule, notre chère Bretagne, bien digne d'être célébrée dans ses bruyères et ses antiquités sauvages par la ravissante parole qui devait un jour illustrer ses héros de village et y joindre la gloire du génie !

Je laisse de côté ce qui fait naître des scrupules ou des critiques, le ciel, l'enfer, Velléda. Vous craignez le merveilleux dans la religion; vous ne l'aimez plus dans la poésie. Supportez du moins la grandeur dans l'histoire, Dioclétien en Egypte. Quelle peinture que cette Egypte grecque et romaine, avec ses monuments d'une antiquité qui précéda la Grèce ! Du cercueil d'Alexandre, dans le Muséum, on passe à la cellule de l'anachorète dans le désert. Maintenant, je n'achève pas cet éloge; mais je demande aux habiles dans la politique, à ceux qui connaissent les armées et les cours, de nous dire ce qu'il faut penser des dernières peintures de l'ouvrage, de Dioclétien non plus en Egypte, mais à Rome. Quel tableau que la délibération du Sénat romain ! On me dit que cela est emprunté d'un vrai discours, ou du moins, d'une requête de Symmaque à l'empereur ; mais, ce qui est admirable dans ce chant des Martyrs, c'est précisément ce qui n'est pris à personne, ce qui est inventé, le discours d'Eudore pour la défense de ses frères.

A partir de là, l'intérêt, la pitié, la terreur s accroissent avec la reprise de la persécution. C'est bien le combat de l'enfer contre le ciel. Et quelle vérité dans chaque trait de la peinture, dans chaque détail de la souffrance, dans cet intérieur chrétien de la prison, dans le repas libre de ceux qui vont mourir. M. de Chateaubriand, ici, je crois, n'imite rien, si ce n'est nos malheurs, nos deuils, les martyres de nos jours, ce que nous avons appris de l'échafaud de nos familles : cette constance devant les bourreaux païens, le sang versé pour Dieu, cette profession de foi volontaire qui assure la mort, n'est-ce pas la même vertu que celle de nos frères, de nos pères immolés en place publique pour leur Dieu et pour leur Roi? »

Et à ces mots, la noble femme avait dans la voix un accent de douleur et de force qu'on ne peut rendre, et qui nous retentissait au cœur, comme les noms mêmes de Malesherbes et de Kersaint.

Après quelques moments de silence et d'émotion partagée, car personne n'eût voulu discuter un sentiment si vrai, elle reprit avec douceur, comme pour se distraire elle-même de son trouble : « Ne parlons plus que d'art et de poésie ; mais, à ce titre, laissez-nous admirer, de tout notre cœur, le dénouement des Martyrs. Vous le blâmez parce qu'il est trop simple ; vous l'accusez pour sa vérité même. Au lieu de Cymodocée, naïve et charmante image de la femme, plus faite pour le dévouement que pour l'empire, vous voudriez une Emilie chrétienne, entraînant à la religion par l'amour et commandant le sacrifice qu'elle partage. Ce n'est pas bien entendre l'Evangile : on n'est pas séduit au martyre; on y monte par la vertu de la grâce divine et à la trace du sang divin. Je sais bien que le Dante se décrit lui-même enlevé jusqu'aux cieux par l'aimant des regards de Béatrix ; mais, pour faire descendre à l'amphithéâtre, pour attirer à la douleur et au martyre, croyez-vous qu'un regard d'homme, le regard du courage et du génie enflammé d'amour ne soit pas la souveraine puissance ? Je veux bien que Clotilde ait converti Clovis ; il ne s'agissait que d'humaniser un barbare et de lui faire connaître la pitié. Mais laissez Eudore guider Cymodocée dans le cirque sanglant : ce n'est pas trop de tant d'amour, hélas ! pour armer une faible femme contre tant de douleurs. »

On ne répondit pas. Cette parole, animée de grâces soudaines qu'elle n'a plus ici, gagna tous ceux qui l'entendaient. Le cercle se rompit : on s'avança de quelques pas sur la terrasse, entre l'horizon de Paris et les ombres projetées des vieux créneaux du château de Saint-Germain. Ce souvenir historique revint seul détourner un moment de l'admiration littéraire. C'était là qu'avait vieilli et qu'était mort le dernier Stuart qui eût porté couronne.

Etait-ce par sa faute seule, ou par une condition fatale des monarchies restaurées? L'avenir le saura, mais, dans le présent, que d'heureuses différences, disait un des assistants ! Louis XVIII est plus sage que Charles II, et il n'y a plus aujourd'hui pour un Roi, de conseillers insensés, comme ceux qui perdirent Jacques II.

Cela est évident, reprit une voix; mais ne retombons pas dans la politique. Ne vaut-il pas mieux, dans le calme de cette belle soirée, demander quelques vers à celle qui a si bien célébré ce poème des Martyrs que je défendais tout à l'heure? Je prie MHe Delphine de nous dire ce que vient de lui inspirer le tableau d'Horace Vernet. « La jeune fille, dont la grâce naïve et fière égalait le talent, ne répondit qu'en commençant de sa voix harmonieuse le chant de la Druidesse, dédié au grand peintre qui achevait alors un tableau de Velléda :

Silence !... Elle paraît au pied du chêne antique ;

Le feu de ses regards a dévoré ses pleurs ;

Et ses cheveux, mêlés à la verveine en fleur,

Ombragent de son front la pâleur prophétique.

Animés par un accent doux et sonore, les vers se succédaient faciles et tombaient avec charme. Debout, quelques mèches de ses blonds cheveux éparses à la brise légère de cette nuit d'été, la jeune muse, comme elle se nommait si bien elle-même, doublait par sa personne l'illusion de son chant, et semblait se confondre avec le souvenir qu'elle célébrait. Le prestige nous avait tous éblouis, quand elle dit:

O berceau des Gaulois ! Armorique sauvage,

Adieu ! d'un long oubli tu subiras l'affront,

Jusqu'au jour où, sur ton rivage,

Naîtra le barde au sublime langage,

Dont les chants te ranimeront.

Ces chants dans le passé réveilleront l'histoire ;

Ils te rendront à l'immortalité.

Ton malheur deviendra ta gloire

Des que sa voix t'aura chanté!

Mais d'un autre art encor la puissance infinie

Te réserve un autre génie

Pour retracer ta gloire et tes malheurs.

Par ses brillants pinceaux, moi-même rajeunie,

Je revivrai sous ses riches couleurs ;

Sa main rendra mon image immortelle.

Au culte de nos dieux, seule restant fidèle,

Je garderai la harpe et la faucille d'or;

Mes yeux d'un feu divin s'enflammeront encor

Et les siècles futurs sauront que j'étais belle.

Ce dernier vers semblait d'une vérité toute présente, et les éloges prodigués à cet heureux talent terminèrent cette soirée du grand monde d'alors, d'où la politique avait disparu par une exception si rare, et où le plaisir de la conversation était allé jusqu'à l'enthousiasme.

En consultant les dates, je crois pouvoir dire que cette soirée était la première de Saint-Germain, qu'elle inaugurait les dîners et réceptions dans la nouvelle demeure de Mme de Duras, et qu'elle fut suivie de beaucoup d'autres, qui lui ressemblèrent.

Les hommes éminents qui fréquentaient ce salon reparaissent ailleurs, avec leurs traits distinctifs, et même avec leurs titres principaux. Et c'est encore dans un livre de Villemain. On aimerait à citer intégralement les Souvenirs de ce témoin qui aurait pu dire : quorum pars magna fui.

La passion des lettres, la prédilection pour l'esprit, sous toutes les formes, distinguaient plusieurs salons de Paris, et s'y marquaient par l'hospitalité la plus impartiale, l'accueil le plus aimable et le mieux approprié, les entretiens les plus libres avec goût et les plus piquants avec grâce. - Parmi les réunions élégantes où l'esprit constitutionnel, sans y être indigène, et en y trouvant même quelques préjugés de naissance à vaincre, s'était promptement introduit et se trouvait associé à tous les goûts de Libre discussion et de science variée qui lui vont si bien, il faut compter deux salons ou deux chambres, comme disait quelquefois M. de Talleyrand, placés d'ailleurs sous des auspices fort aristocratiques; c'étaient le salon de Mme de Duras et celui de Mme de Montcalm, de la femme d'un homme de cour, par charge héréditaire, et de la sœur d'un premier ministre fort attaqué par les partis d'alors. Mais toutes deux avaient beaucoup d'esprit, et la première était une des âmes les plus délicates, les plus désintéressées, les plus fières que le monde ait formées sans les amoindrir, unissant à beaucoup de finesse élégante une chaleur de dévouement sans égale.

Le salon de Mme la duchesse de Duras était naturellement monarchique, mais avec des nuances très marquées de constitutionnalisme anglais et de libéralisme français... Espèce de terrain neutre sur beaucoup de points, par l'esprit généreux et tout littéraire de celle qui en était l'âme, il réunissait de grandes inégalités de fortune et d'opinion, des rangs et des talents très divers.

On y voyait beaucoup l'ambassadeur d'Angleterre, le savant et capricieux chevalier Stuart. On n'y rencontrait pas moins l'ambassadeur de Russie, le compatriote et vieil ennemi de Napoléon, le très habile el très lettré comte Pozzo di Borgho.

Il s'y pressait encore, outre les étrangers officiels, les étrangers illustres, et, au premier rang M. de Humboldt, aussi encyclopédique, aussi infatigable dans le monde que dans la science, ayant tout étudié, tout vu, parlant avec le même intérêt, la même clarté, d'une singularité naturelle, d'une découverte scientifique, d'un chef-d'œuvre des arts ou d'une anecdote de salon, racontant beaucoup et ne se répétant jamais, presque jeune alors, ou du moins dans toute la vigueur de la plus active maturité, s'intéressant avec passion à la France, à son Institut, à son parlement nouveau, à ses libertés, à ses hommes de lettres en faveur ou compromis, se montrant en ce moment comme toujours l'hôte, le témoin, l'ami de cette grande nation, et tenant sur elle, sur tous ceux qui la servaient, un bon et affectueux langage. Avec lui se trouvaient, on peut le croire, ceux des hommes importants ou célèbres de la France, ceux du jour et de l'avenir...

C'étaient aussi, à part quelques autres hommes de guerre ou de cour, plusieurs noms illustres de France, et d'abord M. Cuvier, dont l'esprit si éminent dans une Académie, dans un conseil d'État, dans un Comité d'Enseignement public, et parfois à l'une et à l'autre des tribunes parlementaires, n'était pas cependant connu tout entier de qui ne l'avait pas entendu dans un salon...

Nul esprit ne plaisait autant à Mme de Duras parmi ceux qu'elle jugeait encore ; et une de ses distractions préférées était d'aller au Muséum ou au Collège de France, entendre un des cours du grand professeur des sciences naturelles, et d'en rapporter, de redire avec grâce à ses amis quelque chose du trésor de réflexions et d'idées qu'avait prodiguées ce merveilleux esprit ; puis de le ramener lui-même, dans un entretien inattendu, à quelque sujet favori de ses leçons, et d'exciter encore sa pensée par une contradiction flatteuse et spirituelle. Quelquefois aussi, sous la garde savante de M. de Humboldt, elle s'avançait, royalisme à part, jusqu'à l'Observatoire, pour écouter la brillante parole et les belles expositions astronomiques de M. Arago, alors dans tout l'éclat de ses opinions et de son talent.

M. Abel de Rémusat, après 1815, sachant M. Daunou menacé de destitution même académique, avait cherché, pour ce maître illustre, quelque appui dans le grand monde d'alors, où lui-même était fort accueilli. Mme la duchesse de Duras s'était intéressée, s'était indignée, d'abord qu'on eût éloigné de la garde des Archives un homme si érudit, puis qu'on ne lui rendit pas au moins une chaire au Collège de France. A tous les scrupules des zélés du temps, à tous les reproches de philosophisme, de libéralisme, de républicanisme, elle répondait avec une vivacité charmante : « Allons donc! Comment! la monarchie constitutionnelle rejetterait l'honnête et savant homme qu'a supporté l'Empire? Comment! La monarchie légitime épurerait celui qui, à la Convention, dans le procès de Louis XVI, a voté presque aussi noblement que mon père? Vous dites qu'il est un peu républicain : Eh bien ! il fallait lui laisser les Archives, pour qu'il gardât lui-même le dépôt des gloires de l'ancienne France; et il faut lui donner la chaire d'histoire et de morale, pour qu'il nous parle quelquefois des gloires de la nouvelle. » Ce raisonnement ne prévalut qu'à moitié; et ce n'était pas peu pour les passions du moment... Devant une insistance généreuse et spirituellement impérieuse, comme celle des femmes, on n'osa pas faire davantage; et M. Daunou, depuis 1817, professa sans interruption l'histoire au Collège de France...

Depuis cette intervention, peut-être ignorée de M. Daunou, mais réclamée et exercée si à propos, M. de Rémusat était aussi assidu que bien écouté chez Mme de Duras... M. Abel de Rémusat était admirablement doué, sachant et devinant toute chose avec une supériorité facile, et écrivant comme il parlait, d'un tour simple et fin, avec une nuance de malice voltairienne, malgré son attachement au parti religieux et monarchique... Dans le fait, M. Abel de Rémusat était un esprit sage autant que supérieur. Sous son costume sévère, avec sa physionomie grave, de forme un peu chinoise, surmontée d'épais sourcils, de cheveux d'une blancheur prématurée, c'était un curieux intérêt de l'entendre causer du Nord de l'Asie, de la Cour de Kien-Long et de la secte du Nénuphar Blanc, comme M. de Humboldt, du Mexique et du Thibet, et donner par extraits choisis le journal de ses Lectures, comme T'illustre voyageur celui de ses découvertes et de ses impressions à la fois si vives et si savantes.

Une littérature moins grave, moins nouvelle, mais de forme non moins piquante, était représentée, dans le même salon, par la conversation variée et la critique toujours élégante de M. de Féletz, par la confidence de quelques satires de M. de Frénilly... Faut-il ajouter l'esprit charmant et les lectures de Nouvelles, de Réflexions et d'Esquisses morales de quelques dames que je crains de nommer, parce qu'elles écrivaient et ne publiaient pas ? Il sied mieux de rappeler les souvenirs intéressants de voyage qui échappaient encore à M. Alexandre de Laborde, etles chansons originales qu'on lui redemandait souvent, puis les lectures dramatiques de M. Alexandre Duval, dénoncé ailleurs comme révolutionnaire, mais accueilli là comme homme d'honneur et de talent, et se trouvant fort bien d'avoir mis au théâtre le sujet et quelques-unes des inspirations de la touchante Nouvelle d'Ourika..

On y entendait aussi, non pas des Lectures, mais des récitations inspirées, où le charme de l'extrême jeunesse relevait encore la grâce du talent et de la beauté. Lorsque la voix si poétiquement accentuée de Mue Delphine Gay (Mme de Girardin) redisait la Veuve de Naïm, ou Velléda, ou le Parthenon, tout le cercle diplomatique, politique et scientifique se taisait, toutes les opinions semblaient un moment d'accord, et, dans ce silence, la jeune Muse de la Patrie, comme elle-même s'était nommée sans contradicteur, était couronnée sans rivale.

A qui trouverait frivoles ces nobles plaisirs de l'esprit, on pourrait rappeler qu'ils n'étaient pas sans puissance pour inspirer d'utiles et fortes résolutions, et agir à propos sur la politique du temps. C'est ainsi que se conçut, se prépara, s'acheva l'expédition de Morée, cette bonne action européenne, si peu secondée d'abord en Europe, si barbarement traversée, et à laquelle une grande et philanthropique nation était commercialement très opposée...

L'esprit, l'influence, la société de Mme de Duras furent, dès le premier moment et toujours, un des instruments zélés de cette œuvre mémorable, et c'est elle qui, aux scrupules de Charles X et à ses inquiétudes sur tout ce bruit en faveur de l'insurrection grecque, et contre la légitimité même ottomane, répondit la première : « Après tout, Sire, la Grèce, aujourd'hui, c'est la Vendée du Christianisme. »

M. de Chateaubriand avait été, nous l'avons dit, le Dieu rarement visible, mais toujours présent du salon de la rue de Varennes. Une autre puissance, très contraire, M. de Talleyrand y avait paru souvent, mais pour y plaire seulement, pour distraire son grand loisir politique d'alors et amuser celui des autres, sans aucune vue de combinaison actuelle. Par là même, il y était parfaitement simple et d'une conversation charmante par cette simplicité et cette liberté d'esprit d'un tel homme, soit dans le cercle choisi de Mme de Duras, soit dans la retraite qu'elle avait à Montmorency.

Habile à portraiturer des individualités marquantes, et heureux de saluer le nom de Mme de Duras d'une admiration attendrie, ainsi se souvenait Villemain.

Mais, de ce cercle lui-même, pris dans son ensemble, il n'a pas songé à peindre la physionomie originale : il a négligé de marquer ce qui en faisait l'agrément spécial, le lien souple et doux, la grâce active et captivante, l'âme, la vie. Louer Me de Duras - nous savons qu'il n'y a pas manqué - ne suffisait pas. Il y avait encore et surtout à dire en quoi consistait cet agrément, de quels fils de soie ou d'or était tissé le lien nécessaire au faisceau, de quels éléments se dégageait ce charme, comment s'exerçait cette grâce, par quels moyens l'âme, principe de l'agrégat, réussissait à faire une société autonome d'une rencontre un peu mêlée et bigarrée - nobles, bourgeois, artistes, littérateurs, savants, diplomates, politiques, étrangers, catholiques, protestants, sceptiques - comment, d'un être collectif, un être personnel et conscient qui vivait du plaisir de se sentir vivre, de s'entendre parler, de se trouver spirituel, amusant, éloquent, de se surprendre influent au triple point de vue littéraire, politique et mondain. Ce que Villemain n'eut pas l'idée de distinguer et de décrire, Mme de Duras eut l'inspiration et le talent de l'exprimer en peu de mots, à sa manière qui était vive et leste : ce peu de mots résume et suggère mille séductions qui ne se détaillent pas. Elle l'a fait d'ailleurs en toute liberté d'esprit, sans scrupule de modestie, à la façon d'un auteur qui, n'étant pas en cause, imaginerait à sa guise et n'hésiterait pas à louer ses héros. Voici donc, dépeint avec une égale fidélité, le salon fameux de Mme de Beauvau et celui de Mme d'Ennery, et, qu'elle y ait pensé ou non, son « petit cercle » à elle, comme il lui plaît de l'appeler. Lorsqu'on cultive de tels souvenirs, qu'on nourrit un tel idéal, et qu'on l'exprime si bien, c'est que, souvenirs et idéal, on s'efforce de les réaliser à son tour; et, si l'on est Mme de Duras, on y réussit aussi bien que les « devancières les plus admirées ». En décrivant, on se traduit, on se trahit.