Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras
Livre VII — Le salon et les amis de Mme de Duras (suite)
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Elle avait, en théorie et en pratique, une égale largeur d'idées. Ses lettres à Rosalie de Constant prouvent que son cœur n'était ni fermé, ni resserré, ni gêné par les dissidences confessionnelles. Son amie était protestante; elle ne l'excluait pas de son ciel. Elle admirait sa foi et ses vertus ; elle espérait lui ressembler un jour et elle le lui disait avec un rare bonheur d'expressions : «Il y a dans votre âme quelque chose qui tranquillise la mienne : vous êtes arrivée où j'arriverai peut-être, si Dieu m'en fait la grâce; mais du moins je marcherai par le même chemin que vous, et la souffrance m'enseignera les mêmes leçons. » Son « cercle » restait ouvert, et grand ouvert, à toutes croyances ou incroyances, pourvu qu'elles fussent, comme sa foi, respectueuses des convictions opposées : témoin Humboldt et Cuvier; témoin Sismondi qui a noté les conversations tenues devant lui sur les religions ; témoin, Benjamin Constant, si désiré, et qui ne vint que tardivement ; témoin les Pictet de Genève et les d'Arlens de Lausanne ; témoin Mme de Staël.
On a vu que les lettres de Mme de Duras, sous l'Empire, contiennent à l'adresse de l'illustre exilée l'expression des plus vifs sentiments d'admiration pour ses ouvrages et de curiosité sympathique pour sa personne. Elle questionne Rosalie sur sa voisine de Coppet ; elle craint un moment qu'il n'y ait entre elles quelque brouille ; elle manifeste à plusieurs reprises un vif désir de la connaître. Avec de telles dispositions, sans doute communiquées à l'intéressée par la correspondante, il est clair que le rapprochement entre ces deux âmes ardentes ne pouvait tarder, dès qu'aurait pris fin la jalouse dictature de l'Empire. Et en effet, à peine la Restauration a-t-elle rendu à Mme de Stal le droit de rentrer à Paris, - le bonheur de suivre ou de traverser « le ruisseau de la rue de Bac », et, avec ce droit spirituellement paradoxal, tous les autres droits ; nous la voyons entrer en rapports d'amitié avec une admiratrice si digne d'elle. Mme de Staël anima et illustra de sa présence le salon de Mme de Duras, comme Me de Duras, celui de Mme de Staël. Elles se plurent et s'aimèrent, grâce à certaines affinités d'esprit et de cœur. « Mme de Staël l'avait distinguée entre toutes les femmes supérieures, comme Me de Duras avait aimé l'auteur de Corinne et de l'Allemagne, par cet attrait d'admiration qu'elle suivait dans le choix de ses amitiés1. »
1. Villemain. ↩
Elle faisait mieux que d'aimer ses admirations. Elle les voulait rapprocher et réunir ; elle voulait les faire s'aimer les unes les autres, comme elle-même les aimait, les faire jouir les unes des autres, comme elle-même en jouissait dans son cœur. A la Restauration, « M. de Chateaubriand et Mme de Staël se revirent. Mme de Duras fut une sorte de lien1. » - « Rentrée à Paris après les Cent-Jours, raconte Chaleaubriand, l'auteur de Delphine était revenue souffrante. Je l'avais revue chez elle et chez Mme de Duras. Chez elle, avec Mme de Duras. Voici deux billets de Chateaubriand, où Me de Staël est nommée. Le premier se rapporte précisément à la visite dont il est question dans les Mémoires d'outre-tombe :
1. Sainte-Beuve. ↩
[1816] Je n'ai pas encore promis à Mme de Staël. J'allais lui écrire pour accepter. C'est mon travail qui m'empêche d'aller vous voir, et je ne pourrai même ce soir vous rencontrer que chez Mme de Staël, parce que je corrige des épreuves.
Le second est du 4 juillet 1817 :
« Mille tendresses à Mme de Staël. » Elle n'avait plus que dix jours à vivre.
« Mme de Staël avait un goût singulier pour Me de Duras, qu'elle trouvait, comme elle-même l'était également, une personne vraie dans une société factice ». « J'ai vu », continue Sainte-Beuve, « un billet touchant qu'elle lui adressait le 26 juin 1817, c'est-à-dire, dix-huit jours avant sa mort et qu'elle avait dicté à son fils (Auguste de Staël) n'ayant déjà plus la force d'écrire. Elle avait ajouté, au bas, de sa propre main, d'une grosse écriture inégale et défaillante : « Bien des compliments de ma part à René. » Le mot ci-dessus de Chateaubriand « mille tendresses » est vraisemblablement la réponse à ce suprême souvenir qu'il a consigné dans ses Mémoires :
« Le dernier billet qu'elle écrivit à Mme de Duras était tracé en grandes lettres dérangées comme celles d'un enfant. Un mot affectueux s'y trouvait pour Francis. »
Sa mort arracha bien des larmes à Mme de Duras. Comme elle avait aimé et fréquenté la mère, elle aima le fils et la fille, gagna leur confiance et les accueillit dans son intimité : « J'ai vu hier Auguste de Staël... Il me peignait hier le silence affreux qui s'est fait dans leur intérieur depuis la mort de sa mère... Elle animait tout. » - « Albertine [de Staël] est arrivée hier. Je verrai cette chère petite ce matin. Je l'aime tendrement. »
Mm° de Duras avait aussi désiré réunir Mme de Staël et Mme Swetchine et elle les avait invitées à un dîner formé d'un très petit nombre de convives. Si la tentative n'eut pas les suites espérées, elle n'en confirme pas moins la tendance de Mme de Duras à lier d'amitié les personnes qu'elle admirait et à les rapprocher dans son salon, à les faire jouir les unes des autres. C'est également grâce à elle que Chateaubriand et Humboldt furent amis et se virent souvent à l'hôtel de la rue de Varennes, à Andilly, à Saint-Cloud, à Saint-Germain.
Voilà ce qu'était le salon de Mme de Duras.
Voici ce qu'il n'était pas, et c'est encore une manière de dire ce qu'il était.
C'est Me de Staël qui définissait ainsi la conversation, elle qui en était le génie même1 :
1. Sainte-Beuve. ↩
Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de cette conversation ; les idées ni les connaissances qu'on peut y développer n'en sont pas le principal intérêt ; c'est une certaine manière d'agir les uns sur les autres, ou de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité, de parler aussitôt qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même, d'être applaudi sans travail, de manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le regard; enfin de produire à volonté comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles, soulage les uns de l'excès même de leur vivacité, et réveille les autres d'une apathie pénible.
Avec moins d'électricité et d'étincelles, moins de continuité dans le triomphe personnel et dans l'applaudissement, ces traits caractérisent le genre de Mme de Duras et reproduisent la physionomie de son cercle. On a reproché à Mme de Staël de ne savoir pas se mettre à la place des autres, de ne pas s'oublier ou se ménager assez dans l'échange intellectuel, de ne suivre que sa propre pensée à travers la réponse ou la riposte de l'interlocuteur, de s'enivrer de son éloquence d'ailleurs très capiteuse, de ne savoir pas se taire, de ne savoir pas écouter. « Tout son esprit, disait Sismondi, ne lui suffit pas pour comprendre ce qui n'est pas elle. »
Grave défaut pour la bonne tenue d'un salon. Mme de Duras ne le connut pas, ce défaut. Comprendre ses amis, les traduire en doux propos de femme, leur présenter, je le répète, comme en un miroir flatteur, une image de leur talent ou de leur génie en quelques-unes de leurs plus belles manifestations, ce n'était pas, pour elle, étude, effort, flatteries, mais facilité, admiration, affection, bonheur.
Indulgente et charitable aux personnes, elle avait toujours excusé les erreurs de conduite, les écarts de l'illustre exilée de Coppet, comme de beaucoup d'autres. Jamais elle ne permit à la médisance formelle et systématique de s'installer chez elle, et de s'exercer sous ses auspices aux dépens des amis absents ou du simple prochain, comme c'est assez l'habitude et la ressource des réunions mondaines. A la façon dont elle s'exprime sur les défauts qui font toute « la vie » des sociétés dites « du grand monde on devine qu'elle les abomine et qu'elle n'a pas à se vaincre pour les éviter.
J'ai soupé hier soir chez la duchesse de Luynes. M. de *** était heureux : il y avait un scandale. Mme de J... et M. de la C. dans la même chambre, assis à côté l'un de l'autre, au jeu ! M. de la C... dit à Mme de J...
Je suis bien aise de vous voir - et ce pauvre homme s'est attendri. Vous jugez de la joie de ceux qui ne vivent que des ridicules du prochain. Triste nourriture ! Leur esprit n'y profite pas. Mon Dieu ! la pitoyable chose que la conversation de ces grandes assemblées. C'était la première de l'année : la sottise, la niaiserie, le commérage, la frivolité étaient dans toute leur fraîcheur; on tail bien de se reposer l'été de ce qu'on appelle le grand monde. Goûter tout cela et s'y plaire serait le plus grand malheur qui pût arriver à l'esprit et au cœur1.
1. Lettre à Mme Swetchine, 19 novembre 1817. ↩
L'indulgence qu'elle accordait au prochain, elle en réclamait le bénéfice et le retour pour elle-même. Elle avait besoin de se sentir et de se mouvoir dans une atmosphère de faveur; une antipathie déclarée, ou supposée, la privait de ses moyens et la » démoralisait » - mot nouveau qu'elle avait adopté en se l'appliquant. « Me de Montcalm est toujours bonne pour moi », écrit-elle à Mme Swetchine ; « c'est vous qui avez désarmé cette malveillance. Cela me fait du bien. Personne ne la craint plus que moi; et je ne sais rien faire pour me concilier ceux qui s'éloignent de moi. Il me faudrait toujours un ange gardien comme vous. » - « Me de Montcalm a reçu votre lettre de Salzbourg. Je la vois assez souvent ; mais nous avons de la peine à nous mettre à l'aise, nous avions besoin de vous. Vous étiez le lien entre nous. »
Quant à simuler des sentiments qu'elle n'avait pas, rien n'était plus opposé à « la sincérité de ses manières », à ce qu'elle appelait très bien « la bonne foi du cœur ». Elle écrivait également à Mme Swetchine :
Voilà encore une de ces amitiés de respect humain qui vous étonnent et qui sont si communes en France. Il vaudrait bien mieux ne plus voir les gens pour lesquels on est dans cette disposition. C'est sans doute le premier mouvement ; mais on craint les scènes, l'éclat, le ridicule ; il résulte de tout cela des rapports froids et faux, par cela même des intérêts factices qui finissent par donner aux caractères cette funeste teinte, et par détruire, avec la sincérité des manières, la bonne foi du cœur sans laquelle rien n'est estimable.
J'ai dit « médisance systématique » : car ce serait idéaliser, ou, si l'on veut, calomnier le cercle de Mme de Duras et le faire mortellement ennuyeux, que de lui supposer une abstention scrupuleuse de toute critique, de toute parole moqueuse ou médisante.
Et précisément nous savons que le plus brillant causeur du cercle était aussi le plus grand amateur et conteur de nouvelles : Clara, la « belle duchesse » l'avait surnommé le « Médisant », à sa grande satisfaction, car il se parait de ce surnom comme d'un titre de gloire : médisances légères, assaisonnées d'esprit.