



Louise-Philippine Rioufol d’Hauteville, marquise de Vichet, vivaraise. Sous le nom de « Marie », elle lui écrit de novembre 1827 à juin 1829 sans se laisser voir : un roman épistolaire de près de deux ans, qu’elle a recopié et annoté elle-même. Il la découvre enfin à Paris, le 30 mai 1829. La correspondance a été publiée en 1903 sous le titre Un dernier amour de René.
En bref
| Naissance | 1779 |
|---|---|
| Mort | 1848 |
| Dans les Mémoires | Jamais nommée (relevé automatique) : la correspondance (75 lettres, 1830-1848) n’est connue que par l’édition de 1903, Un dernier amour de René. |
| Dans les Mémoires | Jamais nommé(e) dans le texte des Mémoires (relevé automatique). |
| Correspondance | 80 lettres dans la Correspondance (40 écrites, 40 reçues). |
Une inconnue du Vivarais
Louise-Philippine Rioufol d’Hauteville naît en 1779 dans une famille de la noblesse du Vivarais, possessionnée au château d’Hauteville, dans la vallée de l’Eyrieux, près de La Voulte (aujourd’hui commune de Saint-Laurent-du-Pape, Ardèche). Elle a raconté elle-même, dans une longue lettre de mai 1828, une enfance malheureuse : fille unique d’un père marié contre son gré et d’une mère qui ne l’aimait pas, mise en nourrice jusqu’à cinq ans, consolée par l’amie de cœur de son père et par une grand-mère dévote.
On la marie très jeune (à treize ans selon son propre récit, à quinze selon la préface de 1903 ; les catalogues donnent un mariage célébré à Montpellier en 1794) à un parent, Marc-Joseph-Alexandre-Bruno, marquis de Vichet. Elle compare ce mariage au sort de la marquise de Ganges, l’héroïne d’un célèbre drame conjugal du XVIIe siècle. Le couple a un fils unique, devenu officier de chasseurs.
« Je subis alors le sort de la comtesse de Ganges […] »
La marquise de Vichet à Chateaubriand, 18 mai 1828. · Lire le passage
En 1827, son mari, entré dans l’administration sous l’Empire, est inspecteur des douanes à Toulouse ; son fils est en garnison à l’autre bout du royaume. Elle vit seule à Hauteville avec sa mère. Lectrice passionnée du Génie du christianisme depuis sa jeunesse, elle a voué à Chateaubriand un culte qu’elle n’a jamais osé lui déclarer.
Un premier rendez-vous manqué (1816)
En mars 1816, de passage à Paris, elle lui écrit pour lui offrir un manuscrit qu’elle croit intéressant pour sa famille : des lettres d’une marquise de P…, nièce de La Chalotais, qui avait passé son enfance à Châteaubriant. Il lui annonce sa visite, la manque, propose un rendez-vous pour le samedi 29 mars à midi. Elle quitte Paris avant ce jour-là.
« […] je voulus épargner à M. de Chateaubriand l’ennui d’une visite sans but, et me punir moi-même d’avoir risqué d’abuser de sa politesse. »
Note de la marquise de Vichet sur son cahier. · Lire le passage
Novembre 1827 : « Marie »
Onze ans plus tard, elle lit dans le Journal des débats du 9 novembre 1827 une lettre où Chateaubriand dit sa santé altérée par le travail et l’inquiétude que lui cause celle de sa femme. Le 13 novembre, elle lui écrit d’Hauteville, en se recommandant de leur ami commun Hyde de Neuville : elle demande seulement qu’un secrétaire lui envoie tous les quinze jours deux lignes de nouvelles.
« Remettez ma lettre à votre secrétaire, et recommandez-lui de m’adresser, tous les quinze jours, deux lignes en forme de bulletin […] »
La marquise de Vichet à Chateaubriand, 13 novembre 1827. · Lire le passage
Il répond de sa main dès le 24 novembre :
« J’espère que vous n’avez pas cru sérieusement que je laisserais à mon secrétaire l’honneur de vous répondre. »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, 24 novembre 1827. · Lire le passage
« […] votre écriture est toute jeune, la mienne est vieille comme moi […] »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, 24 novembre 1827. · Lire le passage
Le moment explique l’élan : Chateaubriand a perdu Mme de Custine en 1826, Mme de Duras va mourir en janvier 1828 ; il vit dans l’opposition, ruiné, aigri. Très vite, la correspondante signe « Marie », et il lui parle comme à une jeune femme qu’il imagine.
Un roman par lettres (1827-1829)
Pendant près de deux ans, soixante-quinze lettres s’échangent. Chateaubriand y répond point par point, lui qui, disait Mme de Duras, ne répondait jamais à ce qu’on lui écrivait. Il ignore l’âge et le visage de Marie et la presse sans cesse de venir.
« Il faut que vous sachiez que j’ai acheté une carte de France qui me coûte 8 francs; elle n’est pas belle. »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, début 1828. · Lire le passage
« Je regarde La Voulte, ne pouvant voir H…, qui ne s’y trouve point. »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, début 1828. · Lire le passage
Elle se dérobe, tout en suggérant qu’elle n’attend de lui qu’une amitié fraternelle ; il l’appelle « ma sœur », elle l’appelle « mon maître ». La préface de 1903 résume ce malentendu par un mot d’elle :
« […] pourquoi ne pouvez-vous m’aimer par mes lettres, comme je vous aime par vos livres? »
La marquise de Vichet, citée dans la préface de 1903. · Lire le passage
En juin 1828, nommé ambassadeur à Rome, il lui propose de l’y rejoindre :
« Ne vous verrai-je donc jamais? Je vais à Rome. Y viendrez-vous? »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, juin 1828. · Lire le passage
De Rome, ses lettres se font plus rares et plus officielles ; elle s’en plaint :
« Elles ont une sorte de style anonyme, comme si elles ne s’adressaient à personne. »
La marquise de Vichet à Chateaubriand, 1828-1829. · Lire le passage
Mai-juin 1829 : la rencontre
Au printemps de 1829, elle se décide à venir à Paris. En son absence, elle visite l’infirmerie Marie-Thérèse, la « petite maison » de la rue d’Enfer. Chateaubriand, rentré de Rome le 28 mai, lui écrit le soir même :
« Vous avez vu ma petite maison ; maintenant c’est moi qu’il faut voir. »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, 28 mai 1829. · Lire le passage
« […] dites-moi donc l’heure et le jour de la fin de nos illusions […] »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, 28 mai 1829. · Lire le passage
« M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai, et le samedi suivant 6 juin. »
Note de la marquise de Vichet sur son cahier. · Lire le passage
Le lendemain de la première visite, elle lui écrit sa confusion : elle a cinquante ans, il en a soixante, et il paraît plus jeune qu’elle ne l’imaginait.
« Vous êtes plus jeune que je ne croyais ; vous paraissez plus jeune que vous n’êtes, et mes lettres sont inconvenantes. »
La marquise de Vichet à Chateaubriand, 31 mai 1829. · Lire le passage
Hyde de Neuville propose de les « présenter » l’un à l’autre dans son salon. Le dernier billet de Chateaubriand date du 18 juin :
« J’ai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners ministériels ; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie. »
Chateaubriand à la marquise de Vichet, 18 juin 1829. · Lire le passage
Après : le silence et l’Occitanienne
Chateaubriand part pour Cauterets à la fin de juillet. La marquise de Vichet ne tente plus, semble-t-il, de se rappeler à lui. Elle meurt en 1848, la même année que lui. Elle avait pris soin de recopier ses propres lettres à mesure qu’elle les écrivait, et de transcrire, d’annoter et de dater l’ensemble dans un cahier : c’est ce cahier, conservé dans sa famille, qui a permis l’édition.
À Cauterets, Chateaubriand rencontre une autre inconnue qui lui écrivait depuis deux ans, Léontine de Villeneuve. Les deux femmes ont parfois été confondues ; la préface de 1903 les distingue expressément, en citant le passage des Mémoires :
« Il se trouva que l’inconnue était une Occitanienne, qui m’écrivait depuis deux ans sans que je l’eusse jamais vue. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, IIIe partie, livre XIII. · Lire le passage
L’édition de 1903
La correspondance paraît en 1903 chez Perrin sous le titre Un dernier amour de René. Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V…. La préface n’est pas signée ; la Bibliothèque nationale attribue la publication à Teodor de Wyzewa. Le livre donne 75 lettres (1816, puis novembre 1827 – juin 1829), avec les notes de la marquise. Le nom n’y est jamais imprimé en entier : « la marquise de V… née d’H. », « H. » pour Hauteville.
Sources et documents
Un dernier amour de René. Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V…, Paris, Perrin, 1903 — Internet Archive (lire sur le site · Internet Archive)
Même ouvrage, texte intégral sur Project Gutenberg (lire sur le site · Project Gutenberg)
Même ouvrage sur Gallica (publié par Teodor de Wyzewa) (lire sur le site · original)
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, IIIe partie, livre XIII (Cauterets)




