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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)

Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand

Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 3 min de lecture · p. 145–146 · chapitre 83 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La partie des « Mémoires de ma vie », dont Mme de Duras eut la primeur et dont elle fut « charmée », on la peut lire dans le texte primitif - avant les corrections successives des Mémoires d'outre-tombe - telle que Chateaubriand l'avait rédigée en juillet-août de cette même année, à Montboissier. C'est le livre III de la copie faite par Mme Récamier, et publiée en 1874 par Mme Lenormant sous le titre: Souvenirs d'enfance et de jeunesse : « J'ai vu de près les rois, et mes chimères politiques se sont évanouies comme ces chimères plus douces dont je vais continuer le récit. » Ces lignes disent l'état d'âme de Chateaubriand en 1817.

L'arrangement auquel il vient d'être fait allusion par Mme de Duras, « qui n'avait rien de politique » et qui assurait l'indépendance de son ami, reposait-il sur la publication du Dernier des Abencérages et des deux premiers volumes de son Histoire de France? Il en fut question, en effet, peu de temps après. Ou bien portait-il sur la mise en loterie et en vente de la Vallée-aux-Loups? Il en parle avec quelque mystère, et d'ailleurs avec une humeur massacrante, en des lettres adressées, l'une à Frisell, l'autre à Mme de Duras. A une date toute voisine, il écrit dans ses Mémoires : « J'étais au moment d'être obligé de vendre la Vallée-aux-Loups. »

En novembre 1817, Chateaubriand écrit quelques lignes qu'il insérera après coup au milieu du livre de ses Mémoires, rédigé précédemment à Montboissier. Il est maintenant à la Vallée-aux-Loups, mais pour bien peu de jours : il va la quitter pour jamais.

Vallée-aux-Loups, novembre 1817.

Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans mon ermitage ; il le faut abandonner tout rempli des beaux adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda.

Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries ; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais ? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être : je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en disant adieu au bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : tous mes jours sont des adieux1.

1. Ce qui suit ce morceau semblerait, d'après l'en-tête, « Vallée-aux-Loups», avoir été écrit également à la Vallée en « novembre » ; en fait, cela avait été écrit à Montboissier, au mois d'août. ↩

Le nouveau propriétaire, Mathieu de Montmorency, respectera, soignera, aimera les arbres nés et grandis avec les rêveries de René. Il ne fera subir à la Vallée que de « petits changements et additions». Mme Récamier devait être de moitié dans l'acquisition. Elle vint y passer quelque temps avec lui. « Quatre jours après avoir quitté la charmante vallée solitaire », Mathieu demandait à Juliette : « Que deviennent nos grands intérêts de communs locataires, nos espérances, hélas. trop incertaines, de propriétaires en commun... arrangements qui semblaient si bien convenir à notre amitié. » Et, le 30 juillet au soir, du château de La Forêt : « La forêt solitaire ne fait pas oublier l'ermitage d'une petite vallée qui doit, depuis sept jours, être habitée par l'amitié... Je compte sur votre parfaite discrétion pour ne pas trop souvent recevoir l'ancien propriétaire. Vous me direz seulement ce qu'il aura pensé des petits arrangements ou additions de ma façon. »

Les inquiétudes de M. de Montmorency ne s'expliquent que trop, l'ancien propriétaire étant René l'Enchanteur. « Les réponses du célèbre propriétaire » et les « répliques » de Mme Récamier que Mathieu désirait tant connaître, nous les pouvons imaginer d'après les lignes plus haut citées, « les dernières écrites à la Vallée-aux-Loups. Chateaubriand avait dû ajouter que, dans son malheur, une consolation lui restait : « ma retraite sera désormais habitée et décorée par la Beauté..., les gazons, semés de mes mains, seront doux à ses promenades..., il voudrait étendre sa vie sous ses pas comme un tapis de fleurs... » C'est alors que se nouèrent mystérieusement, entre lui et Mme Récamier, les rapports qui devaient être comme une épine au cœur douloureux et déjà saignant de la duchesse de Duras. Revenons à la date de 1817.