Fille du comte de Montmorin, ministre de Louis XVI massacré en 1792, elle a perdu presque toute sa famille sous la Terreur. Son salon de la rue Neuve-du-Luxembourg réunit Joubert, Fontanes, Molé : c’est là que se forme le « groupe » de Chateaubriand.
Liaison et collaboration intellectuelle de 1800 à 1803 : elle l’héberge à Savigny où il achève le Génie du christianisme. Tuberculeuse, elle le rejoint à Rome et y meurt le 4 novembre 1803.
En bref
| Naissance | août 1768 — Mussy-sur-Seine |
|---|---|
| Mort | 4 novembre 1803 — Rome |
| Lien | L’amie et l’amour des années 1801-1803 ; fille du comte de Montmorin, ministre de Louis XVI, dont presque toute la famille a péri sous la Terreur. |
| Première rencontre | 1800-1801, à Paris : « Madame de Beaumont revint à Paris et désira me connaître » (Mémoires, livre XIII, chapitre 7). |
| Lieux | Rue Neuve-du-Luxembourg (aujourd’hui rue Cambon), au n° 26 ou 36 selon Rochegude (1910) (son salon, 1801-1803) ; Chateaubriand, logé à l’hôtel d’Étampes (374, rue Saint-Honoré), « se rapprocha » d’elle (Rochegude) ; Savigny-sur-Orge (été 1801, puis 1802) ; château de Passy près de Villeneuve-sur-Yonne ; Florence et Rome (1803), où elle meurt le 4 novembre 1803. |
| Sépulture | Église Saint-Louis-des-Français, à Rome : monument commandé par Chateaubriand. |
| Testament | Daté du 15 mai 1802 (« 25 floréal ») ; adresses de Joubert, de Mme Hocquart et de M. Julien notées au dos (Bardoux). |
| Dans les Mémoires | 65 mentions (relevé automatique) : livres XIII (7, 8, 9) ; XIV (5, 8) ; XV (7 chapitres) ; XVI (1) ; XVII (1, 3, 6) ; XXIII (5) ; XXIX (2, 6) ; XXX (9) ; XXXVI (1). |
| Référence | Wikidata Q3372763 |
| Correspondance | 33 lettres dans la Correspondance (31 écrites, 2 reçues). |
Une fille de ministre
Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique-Pauline de Montmorin Saint-Hérem naît en 1768, fille d’Armand-Marc, comte de Montmorin, ambassadeur à Madrid, commandant en Bretagne, puis ministre des Affaires étrangères de Louis XVI (1787-1791). Enfant, on l’appelle Mlle de Saint-Hérem, nom qu’elle aimera toute sa vie. Elle reçoit l’éducation des filles de la haute noblesse et fréquente très tôt les hommes de lettres et les diplomates qui entourent son père.
En septembre 1786, à dix-huit ans, elle épouse le comte Christophe de Beaumont, fils d’un ami de son père. Le mariage est un échec immédiat : au bout de quelques mois, le mari, que Bardoux décrit faible et violent, se retire chez ses parents ; Montmorin doit le menacer d’une lettre de cachet. La séparation est définitive ; le divorce suivra sous la Révolution.
Le salon de 1789 et les premières amitiés
À la veille de la Révolution, elle réunit autour d’elle un cercle d’esprits libéraux : les frères Trudaine, l’abbé Louis, Suard, André Chénier, et surtout François de Pange, l’ami de cœur de sa jeunesse. Germaine de Staël, fille de Necker, collègue de son père, devient son amie.
La Terreur : une famille anéantie
Le 2 septembre 1792, son père, détenu à l’Abbaye, est massacré. Pauline part avec sa mère, sa sœur, Mme de La Luzerne, et son frère Calixte pour Rouen, puis pour le château de Passy-sur-Yonne, chez leur cousin Mégret de Sérilly. Au printemps de 1794, les commissaires du Comité de sûreté générale y arrêtent toute la famille. Pauline, malade, monte de force dans la voiture ; jugée trop faible, elle est abandonnée sur la route. Sa mère et son frère Calixte sont guillotinés le 10 mai 1794 avec Madame Élisabeth ; sa sœur meurt la veille à l’hôpital de la prison. Son autre frère, Auguste, périt en mer.
Cachée chez de pauvres paysans jusqu’à la fin de la Terreur, puis rentrée dans sa maison de Theil, près de Villeneuve-sur-Yonne, elle y rencontre Joseph Joubert, qui devient le plus fidèle de ses amis et son correspondant de toute la vie.
Le salon de la rue Neuve-du-Luxembourg (1799-1803)
Rentrée à Paris, elle tient rue Neuve-du-Luxembourg un petit salon où se forme, autour de Chateaubriand revenu d’exil, ce que Sainte-Beuve appellera son « groupe » : Joubert, Fontanes, Molé, Pasquier, Bonald, Chênedollé, Guéneau de Mussy. Les Mémoires en laissent un portrait célèbre :
« Madame de Beaumont, plutôt mal que bien de figure est fort ressemblante dans un portrait fait par madame Lebrun. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII. · Lire le passage
Leur liaison commence en 1801. Chateaubriand travaille alors au Génie du christianisme.
Savigny-sur-Orge (22 mai – début décembre 1801)
Après le succès d’Atala, Chateaubriand veut refondre le Génie du christianisme loin de Paris. Pauline lui offre la retraite qu’il cherche : elle loue pour sept mois, à Savigny-sur-Orge, la maison de Courte-Rente, à l’entrée du village (voir la fiche du lieu). Elle s’en réjouit d’avance auprès de son amie Mme de Vintimille :
« J’entendrai le son de sa voix, chaque matin […] »
Pauline de Beaumont à Mme de Vintimille, 1801. · Lire le passage
Ils arrivent le 22 mai 1801. Dès le lendemain, elle raconte à Joubert le voyage, l’absence du propriétaire, M. Pigeau, puis son retour pour l’état des lieux, et le fou rire qui les prend :
« Avant même la fin du voyage, il avait oublié ses sujets d’inquiétude et de chagrin. Jamais je ne l’ai vu plus calme, plus gai, plus enfant et plus raisonnable […] »
Pauline de Beaumont à Joubert, 23 mai 1801, citée par A. Beaunier. · Lire le passage
« […] il nous a pris un fou rire qui dure encore […] »
même lettre. · Lire le passage dans André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand
Le même soir, ils vont se promener aux fontaines de Juvisy. (Beaunier lit dans la lettre « douze poules et deux coqs » ajoutés à l’état des lieux, Bardoux « deux poules et deux coqs ».)
Une collaboratrice
Le matin, il lui lit ce qu’il a écrit ; le reste du jour, il travaille et elle copie les citations qu’il lui indique, assise à la même table selon Bardoux. Elle est à la fois la première lectrice et la plus inquiète :
« Ce matin, le sauvage m’a lu la première partie du premier volume, en m’indiquant les changements qu’il doit faire. En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi […] »
Pauline de Beaumont à Joubert, 23 mai 1801, citée par A. Beaunier. · Lire le passage
« […] madame de Beaumont avait la bonté de copier les citations que je lui indiquais. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
À l’automne, les recueils qu’il dépouille (Lettres édifiantes, histoires des moines) l’ennuient à copier, mais le résultat la stupéfie ; elle s’alarme aussi de sa hâte à publier :
« Il y a véritablement là une sorte de miracle; et le secret de l’enchanteur est de s’enchanter lui-même. »
Pauline de Beaumont à Joubert, 20 octobre 1801, citée par A. Beaunier. · Lire le passage
« Il veut que son ouvrage paraisse au mois de février au plus tard […] »
Pauline de Beaumont à Joubert, citée par A. Bardoux. · Lire le passage
Elle lui fait connaître des vers encore inédits d’André Chénier, qu’elle avait connu avant la Révolution : Bardoux dit qu’elle les savait par cœur (« Myrto », « la Jeune Tarentine », « Néère ») ; Léon Risch (1931) pense qu’il les a lus sur un cahier qu’elle avait conservé. Des extraits passent dans les notes du Génie. Son jugement sur le style de son ami est resté célèbre :
« Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une sorte de frémissement d’amour; il joue du clavecin sur toutes mes fibres. »
Pauline de Beaumont, citée par A. Beaunier (Bardoux donne « une espèce de frémissement »). · Lire le passage
Les visiteurs de Courte-Rente
Joubert, sa femme et leur fils viennent de Villeneuve ; Fontanes passe à la fin de l’été et lit des vers que Pauline trouve admirables (lettre à Joubert citée par Risch). En septembre, Mme de La Briche les reçoit au château du Marais. Les Mémoires gardent l’image des soirées :
« […] madame Joubert, madame de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur un banc ; le fils de madame Joubert se roulait à nos pieds sur la pelouse […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
Un soir de septembre surgit Antoine Roux de Laborie, associé des Bertin au Journal des Débats, chassé de son poste aux Relations extérieures et menacé d’exil : il entre par une fenêtre et sort par une autre. Le 30 septembre 1801, Chateaubriand demande à Fontanes d’intervenir pour lui et de répondre à « madame Beaumont » à Savigny (lettre citée par Risch).
« Un soir, nous vîmes dans notre retraite quelqu’un entrer à la dérobée par une fenêtre et sortir par une autre : c’était M. Laborie ; il se sauvait des serres de Bonaparte. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
Puis vient Lucile, que Pauline a invitée : les deux femmes se lient d’une amitié inquiète qui durera jusqu’à leur mort. La date est discutée : les Mémoires citent un billet de Lucile écrit de Versailles le 30 septembre 1802 ; Risch lit la présence de Lucile dans une lettre de Pauline du 20 octobre 1801, et Collas fait passer Lucile par Paris « quand elle revint de Savigny-sur-Orge (1801) ».
« Ce spectre plaintif s’assit un moment sur une pierre, dans la solitude riante de Savigny […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
La fin de la retraite
À la mi-novembre, le Génie est achevé, sauf deux chapitres (La Bruyère, Port-Royal) qu’il comptait écrire chez Joubert ; ils le sont finalement à Savigny, le morceau sur Pascal en dernier. Le couple rentre à Paris au début de décembre 1801 (Risch). Ils avaient formé le projet de revenir :
« Nous menions une vie si douce, que nous formions le projet enchanteur de la continuer. »
cité par A. Bardoux. · Lire le passage
Le projet ne se réalisa pas. En juin 1803, sur la route de Rome, Chateaubriand écrit à Joubert que les noyers de la vallée de Montmélian lui rappellent « ceux que nous admirions dans nos promenades de Savigny » ; une note du Voyage en Italie, en 1826, ajoute qu’ils ne les ont point rassemblés (Risch). À Rome, mourante, elle lui rappelle Savigny et leurs projets de retraite. Les Mémoires lient à jamais ce lieu à son souvenir :
« Cette noble femme m’a offert un asile lorsque je n’en avais pas : sans la paix qu’elle m’a donnée je n’aurais peut−être jamais fini un ouvrage que je n’avais pu achever pendant mes malheurs. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
« La nuit, quand les fenêtres de notre salon champêtre étaient ouvertes, madame de Beaumont remarquait diverses constellations, en me disant que je me rappellerais un jour qu’elle m’avait appris à les connaître […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 8. · Lire le passage
Le Génie paraît le 14 avril 1802.
Le Mont-Dore et le dernier voyage (1803)
Dès 1802, la phtisie progresse. Le 15 mai 1802 elle rédige son testament, où elle lègue à Chateaubriand tous ses livres :
« Je laisse tous mes livres sans exception à François-Auguste de Chateaubriand. »
Testament de Pauline de Beaumont, 15 mai 1802. · Lire le passage
Chateaubriand part pour Rome en mai 1803 comme secrétaire de légation. Guéneau de Mussy la décrit alors :
« […] son esprit plein de grâce ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante […] »
Guéneau de Mussy, cité par Bardoux. · Lire le passage
L’été de 1803, elle va prendre les eaux au Mont-Dore, seule et désespérée :
« […] ces maudites montagnes sur le nez ou plutôt sur la poitrine; elles m’oppressent véritablement […] »
Pauline de Beaumont à Joubert, août 1803. · Lire le passage
Contre l’avis de ses amis, elle gagne Rome, où elle arrive épuisée en octobre.
Rome, 4 novembre 1803
Chateaubriand l’installe et la soigne. Elle se confesse à l’abbé de Bonnevie, lui fait promettre de reprendre la vie commune avec sa femme, et meurt le vendredi 4 novembre 1803, dans l’après-midi, dans ses bras.
« Je portai la main à son cœur, il ne battait plus. »
Chateaubriand à Guillaume de La Luzerne, novembre 1803, cité par Bardoux. · Lire le passage
« […] ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XV. · Lire le passage
Selon son vœu, il l’ensevelit dans un morceau d’étoffe des Indes envoyée par son frère Auguste. Les obsèques ont lieu le dimanche à Saint-Louis-des-Français ; il fait élever à ses frais, dans l’église, un monument où elle est représentée couchée, avec l’inscription « Quia non sunt ». Il écrit à son beau-frère :
« […] j’ai désiré que le dernier rejeton d’une famille illustre et malheureuse trouvât du moins quelque appui […] »
Chateaubriand à Guillaume de La Luzerne, novembre 1803. · Lire le passage dans Agénor Bardoux, La comtesse Pauline de Beaumont
Le monument est toujours dans l’église (photographies de 2025) ; on y lit : « Après avoir vu périr toute sa famille, son père, sa mère, ses deux frères et sa sœur, Pauline de Montmorin, consumée d’une maladie de langueur, est venue mourir sur cette terre étrangère. F. A. de Chateaubriand a élevé ce monument à sa mémoire » (voir les obsèques et le récit de sa mort dans les Mémoires).


Sources et documents
Agénor Bardoux, La Comtesse Pauline de Beaumont, Calmann-Lévy, 1884 — Internet Archive (lire sur le site · Internet Archive)
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livres XIII-XV (Mme de Beaumont, Savigny, Rome)
Joseph Joubert, Correspondance (lettres à Mme de Beaumont et à Chênedollé) (lire sur le site · Internet Archive)
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861
Paul de Raynal, Les Correspondants de J. Joubert, 1883
André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand, 1910 (lettres de Pauline de Beaumont à Joubert) (lire sur le site · Internet Archive)
Léon Risch, « Chateaubriand à Savigny-sur-Orge », Revue de l’histoire de Versailles et de Seine-et-Oise, 1931, p. 157-205 (Gallica ; faits seulement) (lire en ligne)
Mémoires d’outre-tombe, éd. Edmond Biré, Paris, Garnier, 1898-1900 (notes) (lire sur le site · Internet Archive)
Félix de Rochegude, Promenades dans toutes les rues de Paris, Hachette, 1910 (1er arrondissement) (lire en ligne)







