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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 7 juin 1812, Ussé

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

Mme C. de Duras → Rosalie de Constant, 7 juin 1812, Ussé

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 3 min de lecture · p. 102 · chapitre 45 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ussé, 7 juin 1812.

Je veux causer avec vous, ma chère Rosalie. J'en ai parlé souvent, depuis six semaines, avec des gens qui vous connaissent, Adrien et Mathieu. J'ai lu des livres qui viennent de votre Suisse. Je me suis demandé ce que vous en pensiez, enfin j'ai été occupée de vous et je veux vous le dire. Non, sans doute, je ne renonce pas à vous voir dans mon vieux château, mais quand, comment entreprendrez-vous ce voyage? Vous ne m'aimez pas assez pour cela. Et moi, quand reverrai-je votre beau lac bleu qui me rappelle l'Amérique et les longs pèlerinages de ma jeunesse?

Que dites-vous de celui que Mme de S[taël] vient d'entreprendre1? La laissera-t-on en repos où elle est allée? Elle-même ne se repentira-t-elle pas ? Les partis où l'on dispose ainsi de tout son avenir ne sont pas faits pour des personnes douées d'une imagination si mobile; les gens communs se font partout une patrie et des amis, mais l'insuffisance de tout pour le bonheur, ce mal presque inséparable d'une imagination ardente et d'un caractère passionné, se fait mille fois plus sentir dans un exil lointain et sans espérance. Il arrive un jour où il faut se conformer à sa situation, se soumettre à la nécessité, et l'esprit, l'imagination ne servent de rien pour cela. On se meurt de désespoir et l'on ne se résigne point. Nous verrons si dans trois ans Mme de S[taël] s'applaudira du parti qu'elle a pris. On dira : qu'aurait-elle pu faire ? J'aurais peut-être mieux aimé aller en Amérique et me réserver le retour.

1. Madame de Staël s'échappa de Coppet le 23 mai 1812 avec tant de mystère que la police impériale n'en fut avertie que trois jours après. Elle se rendit en Angleterre en passant par la Russie et la Suisse. ↩

Le mien s'avance et je vais me rapprocher de vous, ma chère Rosalie. Ne croyez-vous pas que nous allons nous donner la main ? Je vais à Paris dans six semaines. Je passerai le mois de septembre à Mouchy, chez ma tante, Mme de Poix, puis le mois d'octobre à Bruxelles. Mais écrivez-moi ici; j'aurai le temps d'avoir votre réponse.

Adrien est toujours ici, avec sa famille, depuis le 15 de mai. Nous lisons. Il m'a apporté des lettres de Müller qui me plaisent singulièrement. J'aime ce caractère bouillant dans la première jeunesse. Notre défaut aujourd'hui, c'est d'être tout le contraire : les jeunes gens ont du moins, dès quinze ans, au lieu d'avoir du trop. Ce sera le néant dans la vieillesse. Müller se passionne souvent sans discernement, mais on se dit que le temps le règlera. Je ne lui reproche que deux choses, mais elles sont graves : l'une, d'avoir quitté l'électeur de Mayence dans sa disgrâce; - l'autre, d'avoir pu, malgré l'indépendance de ses opinions, consentir à prendre la place où il est mort. Je hais l'inconséquence, et voilà ce qui me dégoûte de vos Allemands, de leur sensibilité niaise et de leur sot enthousiasme sans motif. Tout cet amas de faux me laisse à la glace et m'ennuie. Je voudrais que l'enthousiasme ne fût permis qu'au génie, l'exaltation d'une bête me ferait fuir a cent lieues. Ce qui m'a mise dans cette colère, c'est un roman allemand que nous avons lu avant-hier. Il s'appelle Ottilie et il est question des affinités électives. Il est de Gœthe, qui a pourtant fait Werther. Eh bien, je n'ai de ma vie rien lu de si niais, de si immoral et de si ennuyeux à la fois que ce roman. Est-ce donc qu'on aime ce fatras en Suisse et en Allemagne? Dites-moi si l'on peut avoir chez vous une traduction de l'Histoire de Suisse de Müller ? J'ai envie de la lire et je la ferai acheter ; elle ne se trouve point à Paris.

La personne qui a traduit ses lettres est certainement une femme de beaucoup d'esprit; il y a longtemps qu'une lecture ne m'a autant amusée.

Où êtes-vous? Avez-vous exécuté vos projets de voyage? Parlez-moi de vous, de vos occupations, de votre astronomie, de votre bel herbier.

Adrien me charge de le rappeler à votre souvenir. Mathieu est à Vendôme, il revient ici dans les premiers jours d'août. Que fait Monsieur votre cousin ? Jamais, jamais je ne verrai son roman. Adieu donc, ma chère Rosalie... Ai-je assez babillé aujourd'hui... Mes compliments autour de vous. Saluez vos belles Alpes pour moi.