Livre VI — Les romans de Madame de Duras
Livre VI — Les romans de Madame de Duras
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Nous avons lu, dans une lettre à Rosalie : « Octobre 1823. - C'est depuis quatre ans que j'ai renoncé à sortir, après une rechute de mes affreuses souffrances qui a duré près d'un an et qui avait interrompu toutes mes relations de société. Le monde me fatiguait tant, qu'à cette époque j'ai passé huit mois de suite à Saint-Cloud pour l'éviter. »
Quatre ans en arrière. C'est donc certainement en 1819, et ce serait à la rigueur au mois d'octobre. Mais, le 24 octobre 1819, Mme Swetchine mande à Mme de Nesselrode « qu'elle va souvent chez Me de Duras qui ne sort pas ». La rechute des affreuses souffrances avait dû se produire plusieurs semaines auparavant ; et, à cette date, il est clair qu'un mieux s'était produit, sans quoi la visiteuse n'aurait pas manqué de parler de leur amie comme d'une malade dont les souffrances étaient « affreuses ». La crise aiguë avait fait place à un état de langueur.
Elle ne sortait pas, mais elle recevait quelques intimes : Chateaubriand, Mme de Sainte-Maure. D'autre part, Mme de Duras avait assisté au mariage de Clara, le 31 août 1819. La rechute se produisit done en septembre. Cette date semble bien légitimement acquise et nous devons nous y tenir. C'est aussi la date du second mariage de Félicie, auquel elle n'assista pas, 14 septembre 1819.
Le monde, dont elle avait besoin, et sans lequel il lui semblait qu'elle ne pouvait vivre, le monde où elle brillait et primait par son nom, son rang, son influence, son esprit, ses amitiés, il la fatiguait tant qu'à cette époque elle passa huit mois de suite à Saint-Cloud pour l'éviter.
Quelles dates assigner à ces huit mois ?
Faut-il les compter parmi ceux qui firent presque un an ? Je ne le pense pas. D'après une lettre de Chateaubriand à la duchesse de Duras, celle-ci se trouva assez rétablie, à la fin de juillet 1820, pour entreprendre le voyage de Spa où elle devait suivre un traitement.
Lui-même se proposait d'aller se reposer à Dieppe, à Fervacques, à Montboissier; et, après quinze jours d'absence, il reviendrait à Paris.
De juillet à la fin de 1820, il parle à son amie de leur correspondance en des termes qui supposent la séparation, sauf quelques jours, de loin en loin, passés à la rue de Varennes. Mme de Duras est à Saint-Cloud. Ses lettres de janvier à mars 1821 sont encore datées de cette résidence. Le 4 janvier, « elle craint que la maladie qui la ronge ne l'oblige à vivre dans la solitude » et elle demande à l'ambassadeur « de faire des vœux pour qu'elle se porte bien, qu'elle ait un gosier infatigable, qu'elle puisse tonner des fêtes, et pour qu'on parle politique chez elle. i - Guérissez-vous, lui répond Chateaubriand (20 janvier), pour ouvrir votre salon et pour me rappeler [de Berlin]. «
En mars, elle est toujours à Saint-Cloud : « Je vis dans la solitude. Lorsque Clara est à Paris, je suis toute la journée sans parler. » Elle est enfin à Paris le 3 avril, et c'est de là qu'elle écrit : « La joie meurt d'elle-même dans mon cœur plein de tristesse ; il me semble que je perds la vie petit à petit. » Peut-être n'est-elle à Paris que pour un ou deux jours. Mais le 19 avril, elle a « rouvert son salon et les lectures reprennent ». Elle est donc réinstallée dans son hôtel.
Huit mois de suite à Saint-Cloud. En remontant de huit mois, nous arriverions au milieu ou à la fin d'août 1820 ; et c'est alors, après la cure de Spa, qu'aurait commencé le séjour ininterrompu à Saint-Cloud, une fois la maladie enrayée. Que si maintenant nous comptons « presque un an » en arrière, nous nous retrouvons au début de la maladie et nous en tenons les deux dates extrêmes, septembre 1819 - août 1820.
Ce que fit à Saint-Cloud Mme de Duras pendant ces huit mois de suite pour tromper l'ennui qui la guettait, ses lettres de 1820- 1822 à Chateaubriand nous l'apprennent ou nous l'insinuent. Elles sont merveilleuses de raison et d'esprit, d'affectueux sentiments et de grondeuses malices. On en a vu quelques traits dans l'introduction ; mais ces courtes lignes, choisies par manière de preuve, sont loin de donner une idée de cette double correspondance où deux êtres, également fiers, et très inégalement dévoués, échangent amitiés et reproches avec une franchise qui n'est entière que du côté de la « chère sœur ». On la trouve dans le livre de M. Bardoux, la Duchesse de Duras. Malheureusement, elle y est presque toujours à l'état de fragments, et souvent citée en forme d'analyse. Quelquefois même, de deux morceaux relevant de dates différentes, le biographe ne fait qu'une lettre à date unique. Ce genre prête à une narration plus coulante; mais il ne répond ni aux exigences du goût actuel, ni à la rigueur de nos études critiques. Nous voulons le document tel quel, dans son intégrité et sa suite, avec l'éclaircissement des dates, afin de pouvoir contrôler au besoin et juger par nous-mêmes.
Chateaubriand est à Londres, ambassadeur, en 1822. Mme de Duras lui écrit : « Cher frère, vous ne voudrez plus de mes lettres. Ce sont des sermons dignes du carême. Vous me renverrez à mes romans. » — « 28 avril. Dites à lady Glingall que je n'imprime rien. Mes livres aiment la solitude. » - « Savez-vous que je suis en train d'un sujet dont vous étiez tenté. Vous vous rappelez l'histoire de ce pauvre M. de Simiane qui se tua de désespoir, ce sera dans ce genre, ce sera encore un isolé. » Le 25 novembre, elle attendait Chateaubriand pour lui lire son nouveau roman dont l'héroïne était Bretonne. « Je suis impatiente de savoir si vous l'aimerez. »
D'après ces passages, il est clair que ses premiers romans, Ourika et Edouard, étaient déjà composés quand Chateaubriand partit pour son ambassade de Londres, mars 1822, et qu'il en avait pris connaissance, puisqu'elle lui dit sans autres explications : « vous me renverrez à mes romans » - « mes livres aiment la solitude » - « je n'imprime rien ».
Le cher frère avait suivi de près la composition d'Ourika; il en avait lu les épreuves, et sans doute avait-il eu l'amabilité de mettre, au service de l'auteur, son expérience d'écrivain, en lui proposant quelques petites corrections de détail.
On lira avec plaisir plusieurs billets de lui où se rencontre le nom d'Ourika; ils sont agréables de tour, et d'ailleurs agités d'ambitieux désirs - que partage la chère sœur.
[1821].
J'ai acquis la certitude qu'Adrien [de Montmorency] n'est pas nommé. On a écrit à M. de C'araman] pour lui demander sa démission et on attend sa réponse. Mathieu avait l'air de n'être pas tout à fait éloigné de me faire, s'il le fallait absolument, le sacrifice de Londres. Cela est sûr, mais cela ne produira rien.
Brûlez ce billet. Je suis tout ému d'Ourika.
[1821].
Je ne pourrai vous voir avant la messe, parce que je donne mes consultations politiques et que plusieurs malades doivent venir ce matin.
Allez donc à Saint-Cloud avec Ourika; et vous me direz demain matin ce que vous aurez fait. J'ai été comme cela : toutes les monarchies du monde se seraient écroulées autour de moi que je leur aurais préféré un cheveu d'Atala.
Mme de Chateaubriand est assez souffrante.
[1821].
Pour arriver plus tôt chez vous, j'avais pris un cabriolet. Le cheval s'est abattu et m'a écorché les deux jambes. Je ne puis aller chez vous ce soir, et demain on me met les sangsues derrière l'oreille pour mon œil. Voilà comme je suis arrangé. Je tâcherai pourtant de vous voir demain, si je puis. J'espère qu'Ourika sera morte.
Jeudi 4 heures et demie.
P.S. Je reçois votre billet. Je n'ai presque rien et je ne le dis pas ici, parce que j'inquiéterais la malade [Mme de Chateaubriand].
[1821]- Ourika n'a point perdu, et en en lisant les quatrièmes [?] pages, j'ai pleuré.
Votre avis est bon. L'idée aussi m'était venue. Mais qu'y faire? Au fond, je ne désire rien vivement ni sérieusement. Saint-] Priest] est venu me voir ; il est excellent. Il a vu Villèle qui jure que je serai ministre après le vote des trois douzièmes. Croyez cela si vous pouvez.
Brûlez aussi mon billet.
Samedi matin [1821].
L'honneur de Laënnec est en sûreté. Sans Ourika, la fièvre quarte était assurée.
Promenez-vous. A deux heures et demie, je serai chez vous. Mme de Chateaubriand est mieux. L'affaire de l'adresse n'en restera pas la.
Elle avait dû composer Ourika, du moins en partie, à Saint-Cloud, pendant les derniers mois de sa solitude, de janvier à avril 1821 ; c'est là aussi qu'elle avait préparé un recueil des pensées de Louis XIV1 pour lequel il lui eût été agréable que Chateaubriand fit une préface. Mais elle n'osa pas le lui demander, l'ambassadeur étant « hérissé comme un fagot d'épines » et perpétuellement distrait de ce qui n'était pas lu.
1. Pensées de Louis XIV, extraites de ses ouvrages et de ses lettres manuscrites. - Paris, de la typographie de Firmin-Didot, MDCCCXXVII. (48 pagas). ↩
Ces romans dont elle ne parle qu'à mots rapides, par simples allusions, quels en furent l'occasion, l'idée inspiratrice, les modèles, le fruit espéré, le succès ?
Ils se rattachent d'aussi près que possible aux chagrins que les lettres de Rosalie nous ont permis de préciser. Et, d'autre part, il fallait préalablement lire au cœur de l'écrivain, sonder la plaie d'où procède l'incurable mélancolie qui y règne, pour comprendre l'intimité douloureuse de ses œuvres, et pour en constater la concordance autobiographique.
Le fond de ses romans n'est autre que son histoire; non point un méthodique et minutieux récit, en suivant les jours, les mois et les années, mais sa vie de cœur et d'âme, vie plus réelle que l'autre, l'analyse de ses affections, de ses sentiments et de ses impressions.
Ourika
Ourika, le premier en date, est, à ce titre, le plus précieux à étudier, parce que c'est dans ce premier épanchement que dut nécessairement s'écouler le plus vécu et le plus vivant de sa vie, ce qui en était resté le plus présent à sa pensée et le plus sensible à son cœur. C'est en effet l'écrit le plus chargé de ses confidences en même temps que le moins mêlé de fiction ; c'est le plus véridique au point de vue psychologique, plus véridique même que ne le seront les Mémoires de Sophie, c'est-à-dire les mémoires (inachevés et inédits) de Me de Duras.
Ici, les faits seront racontés selon la réalité pour ainsi dire externe et matérielle de leurs détails et dans leur suite chronologique, avec l'accompagnement des réflexions qu'ils suggèrent. Là se révèle sa vie intérieure, le train ordinaire de ses pensées et de ses jugements, la tournure et la trempe de son esprit, la flamme dévorante de ses affections, la fougue emportée de son imagination, la profondeur désespérée de ses chagrins, les souvenirs où le cœur reste comme pris et serré, et précipite ses battements. Et tout cela se présente, dans le roman, avec une intensité d'émotion et avec une particularité d'aveux que les « Mémoires d'une femme » n'auraient pas comportées. Les récits d'Ourika, ce sont les mémoires de l'auteur, sous une forme indirecte, et d'autant plus sincère. Les faits sont mêlés à dessein de détails étrangers. Mais les sentiments et les impressions, enhardis et comme libérés par la sécurité du roman, s'y montrent à nu, sans déguisement ni fausse honte.
Sous le voile transparent des fictions, on avait senti battre le cœur de l'écrivain, et on en avait fait la remarque, mais d'une manière vague, et sans aucune des précisions qui révèlent le fond des choses.
Jamais consolée de ses chagrins, jamais distraite de ses maux, elle est fébrilement occupée de ceux qu'elle aime, et la voici qui prononce un mot navrant, lequel serait de l'égoïsme tout pur s'il n'était de l'amour à sa plus haute puissance, amour privé de son objet et retombé sur soi, amour désespéré : « Je n'avais plus pitié que de moi-même. »
Maintenant que les faits et les situations respectives nous sont connus, entendons ce que raconte Mme de Duras dans Ourika ; nous y reconnaitrons les mêmes faits et les mêmes situations avec l'analyse psychologique la plus aiguë et la plus poussée.
Un jour (trois jours avant le mariage), nous nous promenions dans la forêt de Saint-Germain [Saint-Cloud].
Charles Félicie] avait été absent presque toute la semaine. Je l'aperçus tout à coup à l'extrémité de l'allée où nous marchions : il venait à cheval et très vite. Quand il fut près de l'endroit où nous étions, il sauta à terre et se mit à se promener avec nous. Après quelques minutes de conversation générale, il resta en arrière avec moi, et nous recommençâmes à causer comme autrefois. J'en fis la remarque : « Comme autrefois ! » s'écria-t-il. « Ah ! quelle différence ! avais-je quelque chose à dire dans ce «temps-là? Il me semble que je n'ai commencé à vivre que depuis «deux mois [elle est fiancée]. Qu'ai-je fait, ô mon Dieu, pour « mériter pareil bonheur ? »
Hélas ! j'adressais en ce moment au ciel une prière toute contraire ! Depuis quelques instants, j'écoutais ces paroles passionnées avec un sentiment indéfinissable. Grand Dieu! Vous êtes témoin que j'étais heureuse du bonheur de Charles ; mais pourquoi avez-vous donné la vie à cette pauvre Ourika? Qu'importait au monde qu'Ourika vécût? Pourquoi était-elle condamnée à la vie? C'était donc pour vivre seule, toujours seule !... O mon Dieu, ne le permettez pas ! Retirez de la terre la pauvre Ourika! Personne n'a besoin d'elle : n'est-elle pas seule dans la vie? Cette affreuse pensée me saisit avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Je me sentis fléchir, je tombai sur les genoux, mes yeux se fermèrent et je crus que j'allais mourir1.
1. Dans les cas d'extrême émotion, Mme de Duras s'évanouissait, comme cela lui arriva quand elle plaidait la cause de Chateaubriand auprès de Vitrolles. Clara tenait de sa mère, en cela comme en beaucoup d'autres traits. ↩
Nous voilà bien préparés à lire et à comprendre un des passages les plus émouvants d'Ourika.
Il n'y en a pas où la mère se soit mieux ressaisie et décrite dans l'actualité de sa détresse physique et morale, dans la palpitante agonie de son désespoir. Je rappelle que le mariage de Clara avait été célébré le 31 août 1819, et que celui de Félicie devait avoir lieu le 14 septembre, « trois jours après » la scène décrite :
Charles [Félicie] me rapporta dans ses bras jusqu'à la maison. Là, tous les secours me furent donnés, et je repris connaissance. En ouvrant les yeux, je vis Mme de B... Mme de Rauzan. | à côté de mon lit ; Charles me tenait une main. Ils m'avaient soignée eux-mêmes, et je vis sur leurs visages un mélange d'anxiété et de
revenir en moi; mes pleurs coulèrent. Mme de B... les essuyait
questions. Charles m'en accabla. Je ne sais ce que je lui répondis ; je donnai pour cause à mon accident, le chaud, la longueur de la promenade.
Il me crut et l'amertume rentra dans mon âme en voyant qu'il me croyait : mes larmes se séchèrent ; je me dis qu'il était donc bien facile de tromper ceux dont l'intérêt était ailleurs. Je retirai ma main qu'il tenait encore,
Je cherchai à paraître tranquille. Charles partit comme de coutume à cinq heures. J'en fus blessée; j'aurais voulu qu'il fut inquiet de moi ; je souffrais tant! Il serait parti de même, je l'y aurais forcé ; mais je me serais dit qu'il me devait le bonheur de sa soirée, et cette pensée m'eût consolée. Je me gardai bien de montrer à Charles le mouvement de mon cœur : les sentiments délicats ont une sorte de pudeur ; s'ils ne sont devinés, ils sont incomplets ; on dirait qu'on ne peut les éprouver qu'à deux.
A peine Charles fut-il parti que la fièvre me prit avec une grande violence : elle augmenta les deux jours suivants. Mme de B... me soignait avec sa bonté accoutumée ; elle était désespérée de mon état et de l'impossibilité de me faire transporter à Paris, où le mariage de Charles l'obligeait à se rendre le lendemain. Les médecins dirent à Me de B... qu'ils répondaient de ma vie si elle me laissait à Saint-Germain [Saint-Cloud] ; elle s'y résolut, et elle me montra en partant une affection si tendre, qu'elle calma un moment mon cœur. Mais après son départ, l'isolement complet, réel, où je me trouvais pour la première fois de ma vie, me jeta dans un profond désespoir. Je voyais se réaliser cette situation que mon imagination s'était peinte tant de fois ; je mourais loin de ce que j'aimais, et mes tristes gémissements ne parvenaient pas même à leurs oreilles. Hélas ! ils eussent troublé leur joie. Je les voyais s'abandonnant à toute l'ivresse du bonheur, loin d'Ourika mourante. Ourika n'avait qu'eux dans la vie ; mais eux n'avaient pas besoin d'Ourika; personne n'avait besoin d'elle ! Cet affreux sentiment de l'inutilité de l'existence est celui qui déchire le plus profondément le cœur ; il me donna un tel dégoût de la vie que je souhaitai sincèrement mourir de la maladie dont j'étais attaquée. Je ne parlais pas ; je ne donnais presque aucun signe de connaissance, et cette seule pensée était bien distincte en moi, je voudrais mourir.
Dans d'autres moments, j'étais plus agitée ; je me rappelais tous les mots de cette dernière conversation que j'avais eue dans la forêt; je le voyais nageant dans cette mer de félicité qu'il m'avait dépeinte, tandis que je mourais abandonnée, seule dans la mort... Cette idée me donnait une irritation plus pénible encore que la douleur. Je me créais des chimères pour satisfaire à ce nouveau sentiment ; je me représentais Charles arrivant à Saint-Germain. On lui disait : « Elle est morte. » Eh ! bien, le croiriez-vous? je jouissais de sa douleur : elle me vengeait, et de quoi, grand Dieu ? de ce qu'il avait été l'ange protecteur de ma vie !
Cet affreux sentiment me fit bientôt horreur; j'entrevis que si la douleur n'était pas une faute, s'y livrer comme je le faisais pouvait devenir criminel. Mes idées prirent alors un autre cours : j'essayai de me vaincre, de trouver en moi-même une force pour combattre les sentiments qui m'agitaient; mais je ne la cherchais point, cette force, où elle était... Je mourrai, me disais-je, je vais mourir... Mais je ne veux pas laisser les passions haineuses approcher de mon cœur.
Je passerai sur la terre comme une ombre; mais dans le tombeau j'aurai la paix. Ô mon Dieu, ils sont déjà heureux. Eh bien ! donnez-leur encore la part d'Ourika, et laissez-la mourir comme la feuille tombe en automne. N'ai-je pas assez souffert?
Je ne sortis de la maladie qui avait mis ma vie en danger que pour tomber dans un état de langueur où le chagrin avait beaucoup de part. Mme de B... [Clara] s'établit à Saint-Germain Saint-Cloud après le mariage de Charles ; il y venait souvent accompagné d'Anaïs M. de La Rochejaquelein], jamais sans elle. Je souffrais toujours davantage quand ils étaient là. Je ne sais si l'image du bonheur me rendait plus sensible ma propre infortnue, ou si la présence de Charles réveillait le souvenir de notre ancienne amitié, je cherchais quelquefois à le retrouver et je ne le reconnaissais plus. Il me disait pourtant à peu près tout ce qu'il me disait autrefois ; mais son amitié présente ressemblait à son amitié passée comme la fleur artificielle ressemble à la fleur véritable : c'est la même chose, hors la vie et le parfum.
Charles attribuait au dépérissement de ma santé le changement de mon caractère ; je crois que Mme de B... jugeait mieux le triste état de mon âme, qu'elle devinait mes tourments secrets et qu'elle en était vivement affligée ; mais le temps n'était plus où je consolais les autres : je n'avais plus pitié que de moi-même.
Ici croisement de souvenirs, sous le couvert des noms qui changent pour dérouter les suppositions et impersonnaliser le roman. Anaïs était M. de La Rochejaquelein, c'est maintenant Clara, duchesse de Rauzan.
Anaïs devint grosse, et nous retournâmes à Paris. Ma tristesse augmentait chaque jour. Ce bonheur intérieur si paisible, ces liens de famille si doux, cet amour dans l'innocence, toujours aussi tendre, aussi passionné, quel spectacle pour une malheureuse destinée à passer sa triste vie dans l'isolement! Les jours, les mois se passaient ainsi, je ne prenais part a aucune conversation, j'avais abandonné tous mes talents ; si je supportais quelques lectures, c étaient celles où je croyais retrouver la peinture imparfaite des chagrins qui me dévoraient. Je m'en faisais un nouveau poison, je m'enivrais de mes larmes, et, seule dans ma chambre pendant des heures entières, je m'abandonnais à ma douleur.
Aussitôt qu'une amélioration se fut produite dans l'état de Mme de Duras, on en avait profité pour la ramener dans son hôtel, rue de Varennes. Mme de Rauzan y accoucha d'une fille1.
1. Césarine-Claire-Marie de Chastellux, née à Paris le 11 juin 1820, morte dans cette ville le 11 février 1866; mariée le 7 février 1842 à Jean-Baptiste-Antoine-Ernest, marquis de Lubersac. ↩
On conserve dans les archives de Chastellux un bien joli billet de Talleyrand à la jeune mère :
« 11 juin 1820. Je vous fais mon compliment de tout mon cœur. Une fille d'abord. Je crois que c'est mieux. Tous les sentiments maternels qui, presque seuls, font le bonheur de la vie, se développent davantage. Les affaires de la race viendront après. »
Quelles réflexions ce billet ne suggéra-t-il pas à VIe de Duras, en lui rappelant la naissance de Félicie ? Et quels sentiments provoqua dans le cœur de la pauvre malade l'apparition de cet enfant? Là encore « l'image du bonheur lui rendait-il plus sensible sa propre infortune? » Et, dans le passage qui suit, faut-il voir une confession, sincère jusqu'au scrupule, grâce à la sécurité d'une fiction supposée impénétrable? « Le tableau de cette jeune mère avec son fils touchait tout le monde ; moi seule, par un sort bizarre, j'étais condamnée à le voir avec amertume. Mon cœur dévorait cette image d'un bonheur que je ne devais jamais (plus) connaître, et l'envie, comme le vautour, se nourrissait dans mon sein. »
Pensées involontaires, scrupule exaspéré par la maladie. Et toutefois, j'ai remarqué que, dans sa correspondance, Mme de Duras, en parlant de ses petits-enfants, n'emploie jamais les expressions de tendresse qui jaillissent du cœur des bonnesmamans. Quand ils sont malades, et, une fois même en danger, oh ! alors, elle est au désespoir, et ses amis s'empressent de lui adresser des paroles de sympathie; tels Chateaubriand, Humboldt, Cuvier.
Le mieux ne se soutint pas. Les souffrances reprirent « affreuses », avec des alternatives qui durèrent près d'un an, de septembre 1819 à la fin de juillet 1820.
Une rechute très grave est impliquée comme nécessairement dans un acte authentique, plus significatif venant de celle qui manifestait un tel effroi de la mort. Le testament de Mme de Duras porte la date du 21 juillet 1820. Elle « léguait à M. de Chateaubriand la jouissance, sa vie durant, de sa maison d'Andilly, la copie de son portrait, la collection des Mémoires pour servir à l'histoire de France, et une pendule de son cabinet. » La jouissance, attribuée au cher frère, de la petite maison bâtie par elle, sur un terrain et dans un site de son choix, selon ses plans et ses goûts, revêtait une signification bien touchante. Cette maison, c'était son œuvre : pendant la constrution, une lettre ' M Swetchine portait ceci : « Je suis comme un auteur pénétré de son sujet; je vois l'ensemble, les détails, rien ne m'échappe. Si je puis vivre et me guérir l'âme, peut-être que je serai heureuse là. Là, du moins, tout est nouveau. » La Vallée-aux-Loups avait été vendue en 1818 ; et c'est à deux ans de là que Mme de Duras, se voyant au bord du tombeau, voulut en dédommager son ami en lui rendant « un champ d'asile ». Délicate pensée où il y avait comme un don et une image de soi dans un souvenir plus personnel.
Quelque souvenir plus ému devait se rattacher aussi à «'la pendule de son cabinet que Mme de Duras voulait en la possession de Chateaubriand. C'est au cadran de cette pendule qu'elle suivait la marche de l'aiguille vers l'heure où il venait la voir tous les matins « dans son cabinet » et qu'ils appelaient l'heure sacrée »; c'est à ce cadran qu'ils se plaisaient l'un et l'autre à constater la régularité pour ainsi dire mathématique de ses habitudes. Elle écrira en avril 1822 à l'ambassadeur de Londres ce mot « l'un des plus jolis qu'une femme ait jamais dits : » Savez-vous ce que c'est que de passer une longue matinée sans voir arriver l'ami avec lequel on a l'habitude d'épancher son cœur, auquel on raconte et de qui on écoute toutes les misères qui remplissent la vie ? J'ai fait arrêter toutes mes pendules pour ne plus entendre sonner les heures où vous ne viendrez plus. »
Ce testament nous est une preuve qu'il y eut bien réellement danger de mort et que nous en devons placer la date tout près du 21 juillet. La rechute de 1820 était particulièrement importante à constater pour la suite des identifications. Elle se pourrait encore conclure de l'une des citations que l'on a lues plus haut : « Je regretterais de n'être pas morte dans une des grandes maladies qui m'ont mise au bord du tombeau. J'aurais du moins emporté l'illusion qui a fait le charme de ma jeunesse. » Quelle illusion ? De 1808, année de ses premiers rapports avec Chateaubriand, à 1822, date de la lettre qui contient ce reproche, la correspondance connue de Mme de Duras est assez suivie pour permettre d'affirmer qu'elle ne fut gravement malade, et surtout en danger de mort, qu'en 1819 et en 1820. Si elle eût succombé en l'une ou l'autre des ces années, elle eût emporté l'illusion de se croire « la première amie » de Chateaubriand. Dès le mois de décembre 1820, plus d'illusion possible sur ce point : elle est renseignée à ne pouvoir douter, sur l'amour déjà prédominant de René pour la « belle Juliette ». Il était entré en relation avec Mme Récamier en 1818. Mais le premier billet de lui que l'on cite est de novembre 1820. Dans les lettres qui suivent, il entretient Mme Récamier de ses visées ambitieuses ; il fait appel à son influence sur Mathieu de Montmorency ; il s'appuie sur elle. Et telle est la cause de la plainte qui vient confirmer plusieurs grandes maladies, ou crises distinctes de la même maladie, au moins deux crises très dangereuses : la première en septembre 1819, la seconde en juillet 1820 : - « grandes maladies qui l'avaient mise au bord du tombeau. »
Le roman ne manque pas d'enregistrer cette seconde crise ; et peut-être ne serre-t-il pas de moins près la réalité vécue quand il l'attribue au saisissement dont Mme de Duras fut prise en voyant le secret de ses chagrins percé à jour, en se voyant l'objet des jugements qu'elle avait espéré prévenir par son silence, en constatant peut-être qu'ils allaient plus loin qu'elle n'avait supposé, jusqu'aux plus injurieuses suppositions. Que Me la marquise de X***, soit Me de Boigne « revenue depuis peu d'Angleterre [1819] où elle avait passé plusieurs années à l'ambassade de Londres avec son père, le marquis d'Osmond1 (le portrait, vigoureusement fouillé et accentué, lui convient à ravir), ou telle autre amie que l'on pourrait alléguer avec beaucoup moins de vraisemblance, je verrais pour ma part, mieux qu'une invention dans l'épisode où la marquise de X*** se charge d'apprendre à Ourika que la cause de ses peines est connue, et, par cette déclaration, provoque une crise qui met de nouveau en danger la vie de la malade. Là, du moins, se trouvent résumées, avec un rare bonheur d'expression, les questions et les réponses qui durent s'échanger maintes fois soit entre Me de Duras et ses visiteurs, soit, hors de sa présence, entre les amis et les curieux. Le monde de la cour n'est pas plus discret que l'autre, ni plus charitable, si l'on s'en tient aux dires des courtisans, ou si l'on en croit La Bruyère, dans son chapitre de la Cour.
1. Le 30 janvier 1819, M. le marquis de La Tour-Maubourg fut nommé ambassadeur à Londres en remplacement de M. le marquis d'Osmond. ↩