Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand
Livre II — Madame de Duras protège Chateaubriand (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
C'est en 1819, et, vraisemblablement, au mois de septembre, pendant que Me de Duras est en proie à des crises douloureuses qui mettent sa vie en danger, que Chateaubriand, déjà lié avec Mme Récamier depuis 1817-1818, noue avec elle des rapports plus étroits.
Une lettre grondeuse de Mathieu de Montmorency, et qui fait suite à plusieurs allusions jalouses, met cette intimité dans une lumière cruelle (10 oct. 1819) :
J'envoie savoir de vos nouvelles, puisque votre femme de chambre est venue me dire que vous étiez malade, et que votre santé ne cessera jamais de m'intéresser. Mais vous trouverez bon que je ne profite pas, au moins aujourd'hui, de la permission que vous avez bien voulu me faire donner de revenir vous voir. Je ne puis m'accoutumer à ce qu'après deux jours d'absence, quand je viens, avec un intérêt bien franc et bien sincère pour la deuxième fois de la journée, savoir de vos nouvelles, vous me fassiez fermer votre porte et faire un vrai conte par votre femme de chambre, pour être plus à votre aise dans votre tête à tête avec M. de Chateaubriand que vous désirez si vivement me faire rencontrer naturellement chez vous. Tout cela entre bien peu dans ma manière de concevoir l'amitié intime et dévouée... Je ne sais si je puis vous souhaiter, si je souhaite même vraiment que ces sentiments mobiles et passagers, auxquels vous êtes prête à tout sacrifier, vous empêchent de regretter ce qui était bien vrai, bien profond, bien durable ; mais moi, je ne dissimule pas mes sincères regrets ni la peine réelle avec laquelle je renonce à de douces illusions. Adieu1.
1. Publié par M. Herriot. Madame Récamier et ses amis, t. II, p. 68-69. ↩
La « chère sœur » ne fut renseignée que plus tard, quand sa santé se fut un peu raffermie et qu'elle eut rouvert son salon. Ballanche, Mathieu et Adrien de Montmorency, ainsi que les autres amis, turent plus vite au courant et livrèrent combat à l'intrus dans le cœur de Juliette. Peine perdue ! René est entré en conquérant et en maître dans ce cœur qui se croyait, peut-être, à l'abri des surprises.
Nous savons que Me Récamier, pendant l'ambassade de Chateaubriand à Berlin, correspondit avec lui et se servit d'un procédé pour rendre invisibles certaines lignes de son écriture. Il y avait donc encore une sorte de mystère dans leurs relations. On se gardait d'indisposer Mathieu, très influent au Château et qui serait bientôt ministre. On avait aussi à craindre de décourager l'amitié passionnément dévouée, et done jalouse, de la duchesse de Duras. Cela suffirait à expliquer qu'on n'ait pas trouvé de lettres de Chateaubriand à Mme Récamier pendant les premières années de leur liaison, 1818-1820. Mme Lenormant avoue « que ces lettres ne figurent pas dans la collection que Mme Récamier a léguée à ses héritiers, ou tout au moins qu'elles n'y figurent plus » Je croirais plutôt que, pendant cette période, le commerce épistolaire entre Chateaubriand et sa nouvelle amie fut nul, ou très rare, par un motif de prudence. Ce n'est qu'à la fin de 1820 que Mme de Duras déclare au cher frère qu'elle est instruite de ses rapports avec l'Abbaye-au-Bois : « Je ne reçois de personne au monde » répond-il avec une mauvaise humeur peu dissimulée, « des lettres que j'aime plus à recevoir que les vôtres ». Et il termine en suppliant Mme de Duras de se méfier de Mme de Bérenger (Pauline), « qui se plaît à la tourmenter ». Mme de Duras n'ignore pas la fréquence des lettres que l'ambassadeur de Berlin adresse à Me Récamier. Elle renouvelle ses plaintes le 1er mars 1821 : « On me dit que la maîtresse de l'Abbaye-au-Bois est la véritable, et voilà où vos lettres s'adressent. Mon pauvre frère, cela est bien jeune pour un vieux diplomate. Le tour de l'amitié ne viendra done jamais? Vous croyez que d'autres soignent mieux vos intérêts ? »
Au cours de ses ambassades à Berin et à Londres, ainsi que pendant le Congrès de Vérone (1821-1822), Chateaubriand écrira souvent à Mme Récamier. Mais - et voici la seconde remarque - ses lettres sont enfiévrées d'ambitieux désirs plutôt que d'amoureux transports. L'expression de tels désirs fait tort à celle de l'amour. Il est clair que les « cadences » de passion redoublent tout juste quand s'exalte l'appétit du pouvoir ; de telle sorte que l'ambition serait la vraie passion, ou, si l'on veut, la raison des dithyrambes romanesques. Lettres de diplomate et d'aspirant ministre, pour stimuler l'influence de la belle Juliette sur son mystique adorateur, Mathieu de Montmorency. C'est alors qu'il prodigue les termes d'amour : « mon ange », « mon bel ange » ; alors qu'il forme d'enivrants projets d'avenir, avec « rendez-vous » mystérieux « dans la forêt de Chantilly » ou voyage en Italie.
Tout était mélange dans cette nature complexe et mobile.
Le « bel ange » avait alors quarante-quatre à quarante-cinq ans1, ce qui est beaucoup pour un ange de la terre, surtout au regard d'un être tel que René.
1. Néc le 4 décembre 1777. ↩
Chateaubriand fut-il éperdûment épris de Me Récamier en 1818-1819? C'est possible, mais à mon humble avis, peu probable. Attiré, charmé, oui ; flatté de vaincre dans ce cœur les Montmorency, le prince Auguste de Prusse, B. Constant et autres soupirants, oui. Voilà ce que je crois. La passion qui s'empare de tout l'être, le brûle et le rend malade, elle était du côté de Mme Récamier. Une fièvre alors la dévorait, - dont le foyer était dans son cœur. Elle en fit plus tard la confidence à Mme Mohl : « Il est impossible à une tête d'être plus complètement tournée que l'était la mienne, du fait de M. de Chateaubriand. Je pleurais tout le jour. » Voilà bien cet étrange et « inexplicable » René, avec sa magie de séduction, consumant et non consumé, recevant et ne rendant qu'avec d'éternelles réserves.
De 1823 à 1825, la correspondance de Chateaubriand avec l'Abbaye-au-Bois se fera progressivement rare et cérémonieuse. Le 28 janvier 1824, il en est aux excuses : « J'avoue que je ne vous écris pas autant que je le voudrais. Tantôt les courriers manquent; tantôt les affaires m'accablent » ; et encore, le 16 mars : « l'incertitude des occasions, jointe à mon travail, vous explique l'irrégularité de ma correspondance ». Le 3 avril : « Je m'avoue bien coupable : j'avais promis de vous écrire, et je n'ai point écrit. Pardonnez-moi. »
La dernière lettre connue, de ce temps, est toute déprise et comme glacée : on dirait d'une rupture, infiniment polie, mais définitive.
Il faut citer. Mme Récamier, faisant allusion à des promesses et à des projets antérieurs, l'avait engagé à venir la rejoindre en Italie. Il lui répondit :