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L'Enchanteur 1768—1848
La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits Mme de la Tour du Pin → Mme de Duras, 7 septembre 1811, Bruxelles

Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion (suite)

Mme de la Tour du Pin → Mme de Duras, 7 septembre 1811, Bruxelles

La duchesse de Duras et Chateaubriand d'après des documents inédits · 6 min de lecture · p. 82–84 · chapitre 36 sur 505

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Bruxelles, le 7 septembre 1811.

Il y a des siècles que je ne vous ai écrit, chère amie, et vous auriez bien raison de me gronder, si vous me jugiez digne de votre indignation; mais je vois que vous n'êtes pas même assez en colère pour vous fâcher et m'écrire une de ces lettres ab irato que j'aime tant. J'en conclus que vous ne vous souciez guère que je vous écrive ou que je ne vous écrive pas ; et cela me pique d'autant plus que vous écrivez sans cesse à Pauline1. Cela est bien, ma chère, elle n'a pas autre chose à faire que de vous écrire, et c'est une charité que de lui fournir une occasion de s'occuper ; car la pauvre femme ne sait que faire de sa vie. D'ailleurs, elle vous plaît plus que moi parce qu'elle vous cajole et qu'elle s'étudie à ne vous dire que de ces gentilles petites choses du monde qui flattent l'amour-propre, et moi, avec ma grosse raison, avec mon amitié toute nue, je n'ai pas plus la prétention de plaire que je n'en ai les moyens ; je me rends justice, je ne suis pas aimable, et tout le monde ne s'accommode pas de manger tous les jours un bon morceau de roast beef; on aime mieux les friandises. Mme de Bérenger vous parle de tout ce qui vous intéresse, de tout ce que vous connaissez l'une et l'autre, de tout ce que vous avez vu l'hiver passé à Paris et de tout ce que vous y verrez l'hiver prochain. Tous ces sujets ne sont pas de mon ressort : étrangère au monde par ma situation, les humains qui passent ici devant mes yeux sont comme une lanterne magique que j'ai oubliée aussitôt que je l'ai vue. L'histoire de ma matinée est toujours la même; les réflexions de Cécile sur l'histoire et celles de Charlotte sur la physique de Brisson ne vous intéresseraient guère; que si je vous parlais de nos tristes affaires, j'affligerais votre cœur sans m'apporter aucun soulagement : celles de la préfecture ne vous touchent point, quoiqu'elles soient ici notre majeure occupation. Que d'idées décourageantes pour écrire souvent ! Je n'ai pas assez de confiance en moi pour croire que je puisse vous amuser et je craindrais que votre amitié ne fût pas à l'épreuve de quelques lettres fastidieuses. Tous les jours je me retire davantage dedans de moi-même et je finirai mes jours à la Trappe. Ce n'est pas que je sois misanthrope, mais je vois une quantité de gens dont je ne me soucie pas, et cela me dégoûte des humains. J'ai pourtant de quoi aimer la vie et surtout mon intérieur ; mes filles sont vraiment charmantes, je vous le dis sans façons. Charlotte est une aimable personne, raisonnable, posée, formée comme à vingt ans. Je puis tout lui dire, depuis le plus léger détail de mon ménage jusqu'aux choses les plus importantes ; elle a, de la jeunesse, ce qu'il en faut pour animer la vie, mais il n'y a pas de plaisir qu'elle préfère à celui d'être avec moi et sa sœur; quand son père est à la Comédie, où il va quelquefois pour se délasser avec ma cousine, et que nous restons seules, elle appelle cela une bonne soirée, et je ne la démens pas assurément. Je ne néglige pas les moyens de plaire avec mes filles ; je veux qu'elles croient que ma société la plus agréable est la leur et que rien ne me plaît autant que d'être avec elles. Elles se croient nécessaires à mon bonheur, elles s'en font gloire, et cette idée est une grande source d'émulation et de bons sentiments. Malgré tout ce que j'ai dit sur la peur de vous ennuyer, voilà que je m'engage dans les détails sur mes enfants; et ce sujet est tellement inépuisable pour moi que j'écrirais quatre pages sans m'en apercevoir. La correspondance de mon cher Humbert est toujours charmante; il a un travail forcé qu'il veut allier avec la société; cela ne lui laisse pas de temps de reste; et cependant il m'écrit, une ou deux fois par semaine, des lettres de six ou sept pages, intéressantes et spirituelles ; il avait espéré qu'on ferait une sous-préfecture d'une partie de la sienne qui est beaucoup trop grande pour ce qu'on lui donne pour ses frais de bureau, mais il craint que cela ne se fasse pas ; il a un point de son arrondissement auquel on ne parvient en hiver qu'en faisant 50 lieues et il faut qu'il y aille pour faire la conscription, ce qui le ruine ; il est parfaitement au tait de son administration. Je vous le souhaite dans deux ans pour préfet; mais je suis persuadée qu'il sera toujours employé en Italie à cause de la langue qu'il parle maintenant comme un homme du pays.

1. Mme de Bérenger. ↩

Avez-vous lu les Mémoires de la Margrave ? Connaissez-vous rien de comparable à l'intérieur de cette cour de Prusse ? Et comme cette amie de Voltaire, des Algarottis, écrivait comme une cuisinière! Eh bien ! voilà la mesure de Mme de Bérenger: elle a lu quatre pages de cet ouvrage, et comme elle a vu ce style d'antichambre et qu'elle craint toujours de gâter son bon goût, elle n'a pas voulu aller plus loin. Pour moi, qui ai plus de confiance dans mes bonnes manières et qui ne crains pas si facilement de les compromettre, j'ai été jusqu'au bout, et cela m'a fort amusée, malgré le style... Je lis les livres nouveaux quand M. de Lannoy est ici parce qu'il les achète tous, et les bouquins dans l'hiver... Avez-vous connu ou rencontré à Bordeaux Mme Eugène de Saluées ? Elle avait vingt-quatre ans, elle était belle comme un ange, elle était adorée de son mari, et elle vient de mourir de la poitrine ; cela est bien triste. La pauvre Elise est dans le même état, je suis sûre qu'elle n'en a pas pour un an et cela m'aflige sensiblement,

un peu plus que son père qui n'y pense pas et qui ira la voir quand elle sera morte. Adieu, ma chère amie.

Voilà toute une lettre sans vous parler de M. de Chateaubriand. Où est-il? Que fait-il? Pourquoi ne va-t-il pas vous voir à Ussé? Son affaire est bien oubliée maintenant, et je vois avec plaisir qu'on ne le tourmente plus. Je fais écrire des morceaux de l'Itinéraire sous la dictée de Cécile : il y a de belles choses. Parlez-moi de lui. Avez-vous engagé le chevalier à aller vous voir, il est chez Mme de la Trémouille. Parlez de moi à Sidonie1. Je viens de faire le château d'Azai sur une assiette ; il est très joli ; je suis à beaucoup plus de moitié de mon ouvrage : tous mes compotiers, sucriers, etc. sont faits, et, à peu près, 40 assiettes ; j'en veux faire cent. Après quoi, je ferai quelque chose pour vous, mais si j'interrompais mon grand ouvrage, je ne saurais plus le reprendre. La vue d'Ussé que vous m'avez envoyée n'est qu'un petit coin qui ne donne pas idée de sa beauté, et la première esquisse était bien imparfaite. Est-ce que Bourgeois ne fera pas graver son dessin ? j'en prendrais une épreuve avec bien du plaisir. Adieu, je vous aime bien, malgré mes longs silences, ma sauvagerie, etc.

1. Marquise de Las Cases, née Biencourt. ↩

Mme de Trazégnies est accouchée ce matin... d'une fille! Elle

amie, où vous me grondez. Vous voyez que je m'y attendais. Votre petite lettre est bien aimable et me donnerait la confiance de vous dire tous mes ragots, et vous vous en repentiriez. Je vous promets plus d'exactitude. Envoyez-moi le château de Chenonceau : j'en grille. Envoyez-le courrier par courrier.