Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion · Livre premier — Enfance et jeunesse - amitie et passion
Mme Cl. de Duras → Mlle Rosalie de Constant, 20 juin [1807], Bourbonne (Haute-Marne)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Perrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Bourbonne (Haute-Marne), 20 juin [1807].
Il y a longtemps déjà que je voulais vous écrire, chère Rosalie. A Paris, j'ai cherché une occasion pour vous envoyer une petite bague que j'avais pour vous et que je voulais qui fût avec ma lettre, et n'en trouvai point. J'ai remis à vous écrire d'ici où nous sommes établies pour deux grands mois, dans une solitude qui me fait regretter chaque jour celle de ma petite maison de Lausanne. Jamais je ne retrouverai le calme que ce beau climat, que cette belle vue, et surtout que votre intérêt et votre amitié portaient dans mon cœur. Je les regrette chaque jour, et, si je ne vous le dis pas plus souvent, ne m'en accusez point. Je viens d'être encore cruellement tourmentée pour mes enfants ; elles ont eu une coqueluche affreuse qui les a jetées dans un état de dépérissement dont elles commencent à peine à sortir. Cet hiver, j'ai été garde-malade et j'ai perdu plusieurs personnes qui m'étaient chères. La mort de ce pauvre duc de Marlborough que vous avez vue dans les papiers, m'a affligée. Il était notre voisin de campagne en Angleterre; je le voyais souvent et c'était celui des trois frères que j'aimais le mieux. J'ai fait encore une autre perte qui m'a été sensible, celle d'un homme de ma société intime qui passait sa vie chez moi et dont l'esprit était aussi éclairé que son caractère était bon et sûr. Sans que le cœur soit déchiré, on peut souffrir en voyant ainsi disparaître autour de soi des personnes qu'on était accoutumé à voir, à estimer, et dont la société nous était à tout moment agréable. Mme de Blot, à laquelle j'étais attachée depuis mon enfance, a disparu aussi dans cet hiver de deuil, et Mme la maréchale de Beauvais, dont la société était une de celles où je me plaisais davantage, a presque enseveli avec elle le ton et les excellentes manières dont elle était encore un modèle. Enfin, ma chère, tout a été triste cet hiver, et cette impression m'est restée et résiste au printemps, et même au mauvais état de mes enfants et de ma mère, qui se trouve assez bien des eaux. Je suis ici toute seule avec eux. M. de Duras a été faire une course dans le Midi et nous devons nous retrouver à Paris au mois d'août. Nous cherchons à faire l'acquisition d'une terre ; ce choix est fort difficile. Nous sommes en marché pour un très beau château en Touraine, mais il est bien incertain que nous en venions à une conclusion. Vous voyez, par la confiance avec laquelle je vous parle de ce qui m'intéresse, que je compte toujours sur votre amitié. Il y a quelque chose qui me dit que je dois y compter, malgré toutes les bonnes raisons qu'on pourrait alléguer pour qu'une amitié qui n'est point fondée sur une connaissance parfaite du caractère soit de peu de durée. Il y a des amis qui se devinent et qui sympathisent pour toujours. Je veux croire à cette doctrine, chère Rosalie, quoiqu'en général elle soit un peu celle des gens crédules; mais la crédulité est le défaut des bons cœurs, et elle est un bien dans beaucoup de situations de la vie. La triste expérience ne nous révèle guère que de tristes vérités, sur lesquelles on voudrait pouvoir fermer les yeux. Combien on a regretté l'heureux aveuglement qui nous cachait les défauts d'un ami ou ses torts ! Pour moi, ma chère, si on me donnait le choix de tout voir dans ce vilain monde ou de ne rien voir du tout, je n'hésiterais pas. Je trouve qu'on ne se console pas des découvertes qu'on y fait tous les jours, - et, quand on veut approfondir même les choses qui plaisent et paraissent bien, il se trouve que les motifs gâtent tout, et alors on se sent mal à l'aise et on cherche un monde meilleur. Mais ce monde n'est pas celui-ci, c'est celui vers lequel il faut tourner tous nos regards. Et voilà, ma chère, la vraie sagesse ! Mais combien de choses nous retiennent ! Que de liens qu'on ne peut rompre ! Nous craignons le malheur qui seul nous ramène d'une manière efficace au seul, au premier de tous les biens. Tout notre être n'est que contradiction et inconséquence.
Voilà que je bavarde avec vous comme si nous étions assises sur le bord de votre beau lac, à l'ombre de vos beaux arbres, si touffus, si verts et comme on n'en voit que dans les Alpes ou dans les belles vallées des Pyrénées. Ici il n'y a rien de tout cela; des collines sans forme, et seulement un peu vertes ; point d'ombrage que dans une forêt à une demi-heure, qui, malgré la distance, est ma promenade favorite.
Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère, et de grâce, ne portez plus cet anneau qui a été profané par un doute. Vous l'aviez quitté et ne deviez jamais le reprendre. J'aime ce vieux mot de France et trouve que c'est la vraie devise de l'amitié. Vous aurez un autre anneau aussitôt qu'il se trouvera quelqu'un qui pourra s'en charger.
Vous ai-je dit que j'aime Corinne? Ce serait bien long d'en parler en détail. J'aime surtout la partie où l'on parle de l'Italie, le voyage. Le rapport sous lequel elle considère les monuments antiques et les productions des arts, puis le caractère d'Oswald... mais Corinne elle-même ne me séduit pas. Je crois que, malgré tout son esprit, je ne l'aurais point aimée, et Oswald a bien raison, dans leur dispute, lorsqu'il parle des poètes anglais, - de leur supériorité dans la peinture de l'amour. Il y a deux ou trois pages qui m'ont fait un plaisir extrême parce qu'elles disaient si bien, si élégamment, si finement, ce que j'avais dit et pensé mille fois. Il y a bien de l'esprit dans cet ouvrage, des développements si fins que l'on voit que ce n'est pas la raison qui observe, mais que c'est l'imagination qui a deviné, qui a senti..
Adieu, ma chère, je n'ai plus de place que pour vous dire que je vous aime.