Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras
Livre VIII — Les dernières années de Mme de Duras (suite)
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Comme il l'a dit dans ses Mémoires, Chateaubriand s'attendait à être destitué. « Mes amis n'étaient pas sans inquiétude. Ils me disaient souvent : Vous serez renvoyé demain. Tout l'heure si l'on veut, répondais-je... Je traînai jusqu'à la Pentecôte.i Mais la manière est tout pour un galant homme. Ce fut la grossièreté du procédé qui le surprit et le révolta.
L'ordonnance qui le rayait de la liste des ministres était suivie d'une autre ordonnance, également du 6 juin, portant que « Sa Majesté a chargé par intérim M. le marquis de Moustiers, député, de la direction des travaux publics au ministère des Affaires étrangères en remplacement du duc de Rauzan appelé à d'autres fonctions. »
C'était faire coup double, et, en même temps que Chateaubriand, frapper Mme de Duras comme amie et comme mère.
Elle estimait profondément Villèle. Elle aimait de passion Chateaubriand : douloureux conflit ! Aura-t-elle attribué l'insultante façon du renvoi au président du Conseil, et lui en aura-t-elle tenu rigueur? Je ne le suppose pas. Navrée de la brouille survenue entre les deux chefs des « royalistes » ? Oui. Indignée de l'outrage public infligé à son ami? Oui, certes. Mais à qui la responsabilité? C'est la question qui s'agita un certain temps dans son esprit, et que sa position à la cour lui permit de résoudre sans trop charger Villèle : la part du Président était déjà assez lourde dans le renvoi, sans lui en attribuer la grossièreté.
Nous verrons dans une lettre à Rosalie avec quelle mesure et quelle sagesse elle s'exprimait sur cette rupture qui mettait aux prises, dans son cœur, l'estime et l'affection. Chateaubriand se hâta de l'aller voir à Saint-Germain : il la savait impatiente de l'entendre sur cette affaire et sur les suites. Peut-être passa-t-il un jour plein, ou deux, avec elle. Là, jetant le masque d'insouciance et d'ironie qu'il avait opposé tout d'abord à la curiosité publique, il lui révéla le fond de son âme et de sa pensée. Avec la chère sœur qui l'avait secondé dans la poursuite et la conquête du pouvoir, il n'avait pas à dissimuler. Quelle explosion de colère ! Quels serments de vengeance ! Elle l'aura supplié de garder un silence respectueux et fier tout ensemble, de se ménager, par la modération, un avenir réparateur et prochain, de « dédaigner l'insulte au pouvoir dont les exemples étaient si communs au xvI siècle » : Allez-vous donc changer d'opinion et de parti? - Changer d'opinion ? jamais. Je fus toujours et je serai libéral. Changer de parti? oui ; et, ce faisant, je me rangerai au parti des indépendants et des honnêtes gens, au parti de Kersaint, au parti de la « chère sœur ». Elle n'aura pu s'empêcher de sourire, mais son front sera resté soucieux. - Je grouperai tous les partis d'opposition sans m'inféoder à aucun. - Ce sera une brisure dans votre vie. - Je ne serai jamais l'homme que d'un serment, cela suffit à mon honneur.
En entendant les éclats de cette voix courroucée, en voyant les éclairs de ces yeux enflammés, Mme de Duras se sera souvenue du mot de Fontanes en 1816 : « Chateaubriand est un terrible homme... Ils se repentiront d'avoir provoqué un homme de génie. » L'article par lequel débuta sa nouvelle polémique est du 21 juin, quinze jours après sa chute; il prouvait que ses menaces ne seraient pas vaines, et que les prières de Mme de Duras n'avaient pas eu le don de l'apaiser. Plus qu'à son avenir, il tenait à sa vengeance. Mme de Duras était trop sincèrement dévouée à la monarchie comme à son ami pour accepter ou subir comme inévitable le danger d'une telle situation. A tout prix il lui semblait qu'il fallait réconcilier les deux frères ennemis, Villèle et Chateaubriand; et s'il apparaissait qu'il y eût impossibilité, il faudrait quand même arracher le ministre tombé à la ruine que le retentissement de ses articles menaçait de rendre irrémédiable.
Si le cher frère, au cours de ses visites à Mme de Duras, - et elles étaient fréquentes - n'adoptait pas ses conseils de modération, du moins ces conseils ne lui furent-ils pas un prétexte d'éloignement et encore moins une occasion de rupture. On trouve dans la correspondance des deux Montmorency, quelques allusions à l'active et constante sollicitude de Mme de Duras en faveur de Chateaubriand. Mathieu écrit à Madame Récamier :