Madame Récamier et les amis de sa jeunesse
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les amis de sa jeunesse
Nous devons placer au premier rang des plus anciens amis de Mme Récamier deux Lyonnais, Camille Jordan et Lemontey.
Tous deux éminents par l'intelligence, mais de natures absolument opposées, faisaient partie du conseil des Cinq-Cents, et c'est en 1797 qu'ils furent admis chez M. Récamier, dont la maison, hospitalière entre toutes, s'ouvrait avec un cordial empressement à ses compatriotes. Camille Jordan dut y être amené par Degérando, auquel une amitié de frère, profonde, dévouée, inaltérable, le liait depuis l'enfance : amitié, que ni le temps, ni l'absence, ni même des divergences d'opinions et de conduite très-marquées n'arrivèrent jamais à refroidir.
Quelles que fussent les qualités de Lemontey, la sûreté de son commerce et sa constance dans les relations d'amitié, cet homme d'un esprit supérieur et d'un incontestable talent avait un scepticisme qui répugnait à la disposition confiante et enthousiaste de la jeune et belle enfant mariée depuis quatre ans à M. Récamier.
Les convictions politiques manquaient à Lemontey autant que les croyances religieuses, il jugeait les événements et les hommes avec une ironie moqueuse qui ne l'empêchait pas d'être fort serviable au besoin, et donnait beaucoup de piquant à sa conversation. D'une avarice devenue proverbiale et dépourvu de toute élégance extérieure, il manquait souvent de goût jusqu'au cynisme dans le langage, mais ses jugements littéraires étaient fins et sûrs et ses conseils dans ce genre toujours justes. Mme de Staël l'attirait volontiers chez elle et aimait à le consulter, on la voit dans ses lettres à Mme Récamier, insister pour qu'elle décide Lemontey à venir à Coppet ou à Auxerre. Fidèle à une habitude qui datait de l'époque très-reculée où il vint à Paris siéger au conseil des Cinq-Cents, j'ai vu Lemontey, durant toute mon enfance jusqu'à sa mort arrivée en 1826, venir chaque samedi dîner chez mon oncle M. Récamier.
La belle Juliette avait pour Lemontey un fonds d'attachement sincère, mais elle sentait une bien autre sympathie pour Camille Jordan ; nous ne prétendons pas raconter ici la vie de l'éloquent et intrépide patriote que l'histoire de nos luttes sociales et parlementaires « ne trouvera jamais dans les rangs des vainqueurs. » Nous renverrions plutôt à l'éloge que Ballanche a fait de lui en si nobles termes, ainsi qu'à l'article étincelant d'esprit que M. Sainte-Beuve a consacré à Camille Jordan dans la Revue des Deux Mondes, article dont le public garde encore le vif et récent souvenir. L'habile critique a dans ce travail, non-seulement apprécié avec sa finesse accoutumée, l'aimable originalité du traducteur de Klopstock et le talent de l'orateur politique; mais, ce qu'on aurait eu, peut-être, moins le droit d'attendre de lui, il a rendu une entière justice à l'indépendance et au patriotisme de ce défenseur de la liberté.
On sait qu'échappé à grand'peine et grâce seulement au dévouement de ses amis au coup d'État de fructidor, Camille Jordan parvint à gagner la Suisse avec M. Degérando, visita avec lui l'Allemagne, et dans cette émigration forcée se lia avec Mathieu de Montmorency. Revenu en France et à Paris en 1800 après avoir fait un séjour en Angleterre, Camille Jordan y retrouva la jeune femme, pour laquelle trois ans auparavant il avait éprouvé un si vif attrait, plus brillante et plus à la mode que jamais. C'est à partir de ce moment que d'étroites relations s'établissent à la fois entre Mme de Staël, Mathieu et Adrien de Montmorency et Camille Jordan, et qu'il fait avec M. et Mme Degérando partie de la société intime et quotidienne de Mme Récamier, tantôt à Clichy, tantôt à Saint-Brice ou à Paris. C'est à ce moment que commence entre elle et lui un échange de lettres ou de billets qui n'ont pas tous échappé à la destruction.
Madame Récamier s'attacha d'une très-profonde amitié à Camille Jordan ; il lui inspirait une haute estime et une vraie confiance, il partageait auprès d'elle avec Mathieu de Montmorency, mais à un moindre degré pourtant, le rôle d'ami un peu rigide qui s'efforçait de la défendre de l'enivrement des hommages que le monde lui prodiguait et travaillait à la guérir du besoin impérieux de plaire qu'elle avait apporté en naissant avec tous les dons qui le lui rendaient facile.
Peu d'hommes ont possédé au même degré que Camille Jordan, avec les grandes qualités et les vertus sévères qui commandent le respect, le charme et l'agrément dans le commerce habituel de la vie. Le tour original de son esprit, son ardeur, sa verve, la finesse de ses appréciations, une certaine candeur naïve, tout chez lui jusqu'à la gaucherie un peu provinciale dont il ne se défit jamais, avait de la grâce. M. Sainte-Beuve a très-justement remarqué le trait commun à tous les Lyonnais, ce goût du terroir, si j'ose dire ainsi, qu'on retrouve chez les contemporains de Camille Jordan et qui leur demeure attaché à tous, si divers qu'ils soient d'ailleurs. M. Sainte-Beuve le définit : « Un certain fonds de croyances, de sentiments, d'habitudes morales, de patriotisme local, de religiosité et d'affectuosité qui se maintient au milieu de l'effacement et du desséchement général des âmes. »
Nous placerons ici deux billets de Mme Récamier à Camille Jordan qui remontent aux premières années de leur intimité ; mais nous devons aller au-devant de l'étonnement que ne manqueront pas d'éprouver quelques personnes en voyant une très jeune-femme écrire à un homme qui n'est ni son frère, ni son mari, ni son parent, en l'appelant par son nom de baptême et celui-ci lui répondre de même. Cet emploi du nom de baptême a été l'usage constant de toute cette société et s'allie avec les formes de la déférence et du respect le plus profond. Mme de Staël ne parle jamais de M. de Montmorency et ne s'adresse jamais à lui qu'en le désignant sous son nom de Mathieu. Mme de Boigne en fait autant pour Adrien de Montmorency qui dit en parlant d'elle, Adèle. Toute la société de Coppet appelle Mme Récamier ou parle d'elle sous son seul nom de Juliette, il en est de même pour Camille Jordan désigné ou interpellé par tous comme C1nulle, de même pour Benjamin Constant, pour Prosper de Barante, et certes en dépit de cette habitude qui a disparu de nos mœurs, le langage de ce cercle d'élite n'est ni familier, ni trivial.