Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
Mme Récamier → Camille Jordan, 21 avril 1813, Rome
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mme RÉCAMIER A CAMILLE JORDAN.
« Rome, 21 avril 1813.
« Vous avez raison : je suis un peu difficile à vivre; mais pour rancuneuse, je ne le suis pas ; je dis ce qui me blesse et puis je n'y pense plus. - Me voici à Rome depuis douze jours. J'en ai passé cinq ou six couchée et souffrante : me voici mieux et je vais commencer à faire quelques courses. - J'ai déjà vu de fort belles choses et je regrette de n'avoir pas le talent descriptif du baron de Vogt pour vous en parler. Il a laissé de bons souvenirs ici et votre ami Deg. (Degérando), pour lequel c'était bien plus difficile comme situation1, n'a laissé aussi que des impressions flatteuses. S'il n'a pas pu contenter tout le monde, du moins il n'a mécontenté personne et tous rendent justice à son caractère et à ses intentions. Vous êtes bien bon de penser à lui demander des lettres pour moi ; elles seraient inutiles. J'ai été priée en arrivant chez toutes les autorités, le gouverneur, le préfet et l'administrateur de police. Je n'ai pas accepté les invitations parce que j'étais encore souffrante, mais je me trouve en relation de visite avec tout le monde. - Werner, que vous connaissez je crois, (auteur d'Attila et de Luther, deux tragédies qui ont fait grand bruit en Allemagne), se trouve en ce moment à Rome. Il s'est fait catholique et me paraît dans la plus haute exaltation religieuse. - J'ai vu aussi M. de Chabot, ami de Mathieu, jeune homme aimable et bon, passant aussi sa vie dans les églises. Voilà les heureux du siècle ! Il vient d'arriver M. Millin l'antiquaire : il m'a parlé de M. Artaud, de M. Richard, de M. Révoil ; mais je n'ai trouvé d'autre charme dans sa conversation que les souvenirs de la patrie lyonnaise; quoiqu'il soit homme d'esprit et qu'il ait le goût et l'habitude du monde, je ne sais pourquoi il ne me plaît guère. Il vient de m'envoyer ses derniers ouvrages; si je les trouve dignes de vous, je vous les ferai passer. - Le directeur de la police, M. de Norvins, m'a parlé de vous ; il connaît plusieurs de vos amis et des miens, et parle de vous comme tout le monde en parle. C'est une chose rare dans les temps actuels que d'avoir traversé tous ces orages sans se faire un ennemi, et d'être suivi dans sa retraite de l'affection de ses amis et de la haute estime des indifférents. Ce M. de Norvins est certainement un homme d'esprit. Il m'a mise dans la confidence de quelques écrits qui prouvent du talent; mais, il y a en lui un mélange de l'ancien et du nouveau régime qui m'étonne toujours. C'est quelquefois M. de Narbonne, et l'instant d'après c'est Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. Du reste, il est parfaitement soigneux et aimable pour noi. - Le général Miollis paraît le meilleur homme du monde : il est aimé. Je lui ai parlé le Corinne; il ne savait pas ce que je voulais dire. Il a cru que c'était une ville d'Italie qu'il ne connaissait pas.
1. Il venait d'être nommé membre de la consulte extraordinaire des États romains. ↩
« Pourquoi vous opposer au départ de M. Ballanche? Voilà un vrai sujet de querelle. Savez-vous bien que M. Ballanche est, après vous, la personne avec laquelle j'aimerais le mieux voyager ? Mais j'avoue que c'est après vous. Il me plaît, lui, par tout ce que j'ai de bon dans l'âme; vous, vous me plaisez également par ce que j'ai de mauvais. Prenez cela pour une épigramme si vous voulez et plaignez-vous d'être la fois assez aimable pour plaire à mes goûts frivoles, tandis que vous me prenez l'âme partout ce qu'il y a de noble et de pur dans la vôtre. Julie ne sera pas jalouse de cette déclaration; je la porte avec vous dans mon cœur, cette aimable et attachante Julie. - Pourquoi ne me donnez-vous pas des nouvelles de Mme de Luynes et de Mme de Chevreuse? Je suis inquiète de cette dernière et je vous demande d'aller de ma part savoir de ses nouvelles. Soyez assez bon pour parler de moi à M. et à Mme