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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Madame Récamier · 4 min de lecture · p. 385–389 · chapitre 206 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

, comme les années précédentes 1

arrivait à Tocqueville. L'affreuse nouvelle de la mort de celui qu'il venait chercher l'accueillit à Marseille; il n'atteignit Cannes que pour assister à des funérailles. Il eut du moins la consolation de ramener Mme de Tocqueville à Paris et accompagna jusqu'en Normandie les restes de son cher et si regrettable Alexis. Au mois de septembre suivant, un autre deuil, plus poignant peut-être, frappait Ampère au plus profond de son cœur et le rivait enchaîné, par le culte d'un tombeau, au foyer désert de ses amis Cheuvreux. Bientôt après, pour compléter la série des coups que la mort devait frapper dans cette cruelle année, Charles Lenormant mourait à Athènes, victime de son ardeur scientifique, frappé dans ce pays qu'il avait tant aimé et qu'Ampère avait admiré avec lui. Écrasé et comme étourdi par toutes ces catastrophes successives, Ampère disait plus tard avoir senti chanceler sa raison. Il se releva pourtant : deux choses l'aidaient à vivre, l'amour du travail et les sublimes espérances de la religion. Il revint en France avec les amis dont il ne s'est plus séparé, passant avec eux les hivers à Paris et les étés au château de Stors, près de l'Ile-Adam. Il n'abandonna pas tout à fait Rome; les nécessités du travail historique qu'il poursuivait courageusement l'y eussent forcément ramené, si sa vieille passion pour cette noble ville ne lui avait pas fait désirer d'y revenir. Mais ce n'était plus qu'en passant et pour quelques semaines.

Fils d'un catholique fervent, Ampère avait, dès l'enfance, appris à respecter la foi de son illustre père ; mais comme il est arrivé à la plupart des hommes de ce siècle, le doute avait assailli sa jeunesse; son âme ne sut plus se reposer dans la foi et s'arrangeait moins encore de l'incrédulité. Cet état de l'âme qu'un grand poëte a peint en vers immortels :

..... Malgré moi l'infini me tourmente; Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir, Et quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir.

Ce mal de l'infini le tortura longtemps, et Ampère passa la première partie de sa vie en proie aux plus douloureuses anxiétés de l'esprit. Dans une lettre que lui adressait Mme Recamier à Bonn, en réponse à celle où le jeune incrédule de vingt-cinq ans lui disait l'impression que faisaient naître en lui les travaux de l'exégèse allemande, on a pu remarquer cette phrase : « Puisque vous ne pouvez plus croire avec les simples, croyez donc avec les savants, nous arriverons ainsi par des chemins différents, au même résultat. » L'esprit de notre ami flotta longtemps dans les perplexités du doute, mais il chercha constamment la vérité avec ardeur et bonne foi. Il confiait surtout ces troubles intérieurs à Mme Récamier et à Ballanche, dont la croyance au surnaturel était si ferme qu'il disait : « moi je suis plus sûr de l'autre vie que de celle-ci. » Une lettre d'Ampère, écrite de Dieppe n 1854, contient ce passage, qui témoigne de ses vives aspirations vers une certitude complète :

« Je continue mes lectures et je persiste dans les mêmes dispositions. Tous les moments ne sont pas d'une égale ferveur. Par instant, ce qu'on croyait tenir semble fuir et se voiler. Comme dit Fénelon, « c'est la plus grande épreuve, il faut la soutenir aussi et se tourner constamment vers le lieu d'où la lumière a brillé si vive, bien qu'elle soit pâle et même effacée par moment. Celui qui attend avec espoir et foi, la reverra briller sur la colline. » Le phare que je regarde ce soir luire dans le lointain n'est pas non plus une lumière constante ; alternativement il resplendit et semble s'éteindre. Mais le matelot tient son œil fixé sur ce point d'où la clarté vient par intervalle, et que les vagues lui dérobent quelquefois. La vague passe, le phare subsiste, son feu, un instant obscurci, reparaît comme plus brillant et montre le port à la petite barque égarée sur les flots... Je suis le pauvre matelot de la petite barque et vous êtes sa patronne. »

Dans une lettre de la même époque, je lis :

« Il y a ici tous. les soirs, dans l'église, une prière avec des chants. Je vais m'enfermer dans un banc obscur de cette belle église peu éclairée, je m'y assieds, j'écoute les chants, je reçois la bénédiction sur un front très-sincèrement prosterné. Puis je sors, je vais sur la grève entendre une autre harmonie et une autre prière, le concert des vents, des flots, des astres et de la nuit. »

On le voit, Ampère disait comme l'homme de l'Évangile : « Je crois, Seigneur, aidez mon incrédulité. » Une grande douleur est la plus puissante des initiations à la foi religieuse. La voix de ceux que nous pleurons fait arriver à nos âmes les notions de Dieu et la certitude de l'immortalité mieux que les plus éloquentes pages des philosophes. La mort de Mme Récamier marqua un grand pas pour Ampère dans le progrès religieux, la perte de la dernière affection qui se soit à la fois emparé de son imagination et de son cœur lui en fit faire un plus grand encore. Ampère aimait à confondre ces deux souvenirs dans le même regret. Le 1er janvier 1862, il écrivait à une amie de sa jeunesse :