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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Mme Récamier] → Mme Lenormant, 10 août 1829, Dieppe

Lettres de Madame Récamier à sa nièce (suite)

[Mme Récamier] → Mme Lenormant, 10 août 1829, Dieppe

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 198–200 · chapitre 117 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A Mme LENORMANT.

« Dieppe, 10 août 1829.

« Te voilà encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de temps. J'ai écrit à ton mari en lui envoyant une lettre que j'avais reçue de M. de la Rochefoucauld; il sera sûrement content, et nous touchons à une décision quelconque. On parle d'un nouveau ministère ; il serait complétement ultra : dans cette supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa démission, et il serait possible que cette circonstance fît échouer aussi la demande de M. Lenormant. Voilà ce que nous avons à craindre, et cette mauvaise chance nous réunirait tous à Paris. Si je n'y voyais pas des dangers pour la France, du moins une direction inquiétante, j'aurais bien de la peine à ne pas m'en réjouir. Enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort. Je suis ici au milieu des fêtes, des princesses, des illuminations, des spectacles. Deux fenêtres de ma chambre sont en face de la salle de ba, et les deux autres vis-à-vis du théâtre. Au milieu de tout ce fracas, je suis dans une parfaite solitude, je vais m'asseoir et rêver au bord de la mer, je repasse toutes les circonstances tristes de ma vie. J'espère que tu seras plus heureuse que moi! Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée, quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un bien autre sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries, c'est par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage, nous nous résignerons par l'idée de l'influence qu'il peut avoir sur toute la carrière de il. Lenormant; si nous ne réussissons pas, la résignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons tous dans quelques semaines.

« J'ai retrouvé ici Léonie de B. Elle croyait que tu avais épousé un vieux savant, un pédant; tu juges si j'ai eu plaisir à lui dire que ce vieux savant avait vingt-cinq ans, la tournure la plus élégante, la plus jolie figure et la conversation la plus spirituelle. Cette pauvre Léonie est bien peu agréable, et je la crois bien ennuyée de rester fille. Sa mère est très-aimable pour moi. Je vois aussi Mme Annisson, qui me fait beaucoup de coquetterie, et qui me plaît à cause de son frère; mais je passe presque tout mon temps à lire et à causer avec M. Ballanche, qui s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est logé dans une espèce de tour, où il a la vue de la mer ; il travaille là à sa Palingénésie, et me paraît le plus content du monde. Le pauvre Ampère est . parti pour Lyon; son père donne de vives inquiétudes : on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir à la fin de ce mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son père; il m'a accompagnée quand je suis partie pour Dieppe jusqu'à la première couchée. Comme je voyageais seule et à petites journées, nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous nous sommes promenés, nous avons soupé, nous avons-lu, puis il m'a quittée pour rejoindre son père et a voyagé la nuit dans une mauvaise voiture; mais il était ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au milieu de tous ses ennuis. Voilà bien des détails, mais je pense que tu es désœuvrée. Si M. Lenormant était près de toi, je ne t'écrirais pas si longuement. Je compte sur ton talent pour lire mon griffonnage. J'espère dans toutes les suppositions voir M. Lenormant à Paris avant son départ. Je t'embrasse et je t'aime.