Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
[Alexis de Tocqueville] → [J.-J. Ampère], 17 septembre 1839
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Votre lettre, mon cher ami, nous a fait le plus grand plaisir. Je dis nous car ma femme désirait aussi vivement que moi, que vous vous trouvassiez passablement au milieu de nos ruines, et elle a vu avec autant de satisfaction que moi-même la manière aimable dont vous nous assurez avoir été content de nous. On doit toujours se trouver bien chez des gens qui nous voient arriver avec un plaisir extrême et partir avec le plus vif regret. Les bons amis sont plus rares que les bons gîtes. Voilà ce que, j'espère, vous vous êtes dit quelquefois en entendant les coups de pioche et de marteau qu'on frappait dans vos oreilles. Quant à nous, nous conservons le souvenir le plus agréable de votre passage, et tout ce que nous vous demandons, c'est de revenir bientôt. Ce que vous me dites sur mon livre me rend très-heureux. Vous ne voudriez pas me cacher la vérité. Je vous crois donc et je vous relirai toutes les fois que mes accès de spleen me reprendront. Votre présence ici m'avait déjà fait grand bien sous ce rapport. Vous m'aviez paru content de vos lectures, cela m'avait donné du cœur. Je n'ai pas oublié la promesse que vous m'avez faite de revoir mon manuscrit. Je ne puis vous exprimer, mon cher ami, combien je suis reconnaissant de la peine que vous consentez à prendre.
« J'ai eu ce matin un grand embarras : en repassant sur un fort grand chapitre sur la façon dont la démocratie modifie les rapports du serviteur et du maître, je suis tombé sur un long morceau relatif au caractère de la domesticité dans les siècles aristocratiques. Je crois mes idées exactes sur ce point, leur expression me semble seulement trop théorique; j'aurais besoin d'un ou deux exemples tirés des auteurs de ce temps-là. Mais les exemples me manquent, bien que je me rappelle confusément en avoir rencontré un très-grand nombre depuis Froissart jusqu'à Mme de Sévigné. Si votre mémoire vous en fournit quelques-uns, indiquez-les moi, je vous prie. Ce que je voudrais surtout faire bien comprendre, c'est ce qui arrivait souvent dans les temps aristocratiques, lorsque les serviteurs transportaient pour ainsi dire toute leur personnalité dans celle de leur maître, s'enorgueillissant de ses avantages plus que des leurs mêmes. Caleb, dans la Fiancée de Lamermoor, est l'idéal de ce caractère ; mais je ne connais pas sa réalité historique.
« Pardon, mon cher ami, de vous poursuivre ainsi de moi. Je ne crains pas de le faire, parce que je sens que je m'intéresse vivement à tout ce qui vous arrive, cela m'enhardit à croire que vous prenez volontiers part à tout ce qui me préoccupe. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. »