Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Nous bornerons là les emprunts que nous avons faits aux lettres du baron de Vogt, car il cessa de voir Mme de Staël et quitta la Suisse en 1811.
Cette rupture un peu brusque avait étonné les amis qui, sur la recommandation de Mme Récamier, l'avaient accueilli avec une grande bienveillance; une explication lui fut demandée par celle-ci. La réponse du baron ne le montra pas héroïque et fait de lui un exemple de plus des défaillances qu'enfante le despotisme.
« Des amis qui se sont alarmés pour eux et pour moi, écrit-il, des autorités qui me conjurent de ne pas compromettre et moi et ceux qui s'intéressent à moi et de ne pas nuire à la personne à laquelle cela donnerait l'apparence d'un nouveau tort, m'ont obligé de quitter l'endroit dont je voulais faire une seconde patrie et à plus forte raison, de m'interdire de voir la personne qui avait rendu ce sacrifice nécessaire. Il ne me restait plus que l'espoir de lui faire approuver à elle-même ma résolution : j'en ai chargé deux amis, leurs efforts ont eu autant de succès que je pouvais l'espérer.
« Voilà l'explication que vous me demandiez et que vous étiez en droit d'attendre de moi. »
Mme de Staël et Mme Récamier se retrouvèrent encore en 1810 sur les bords de la Loire, au château de Chaumont, où elles goûtèrent pour la dernière fois le bonheur d'une réunion de quelque durée.
Ce fut pendant ce séjour en Touraine que le livre sur l'Allemagne auquel Mme de Staël venait de consacrer deux années d'un travail assidu, fut saisi et mis au pilon. Nous avons dit ailleurs le désespoir où le redoublement des rigueurs de Napoléon jeta la noble femme qui, presque seule, restait debout devant le despotisme impérial. Retournée à Coppet, elle n'eut plus qu'une idée, sortir de France, échapper à ce régime qui tenait l'âme et la pensée prisonnières. Ses lettres peignaient avec une douleur croissante l'état de son esprit et confirmaient de plus en plus Mme Récamier dans la résolution de revoir l'amie que le malheur lui rendait plus chère. Mais avant d'exécuter ce projet elle voulut aller visiter aux environs de Paris une autre femme dont la société lui était extrêmement agréable et qui de toutes les amies de sa jeunesse lui a seule survécu, je veux parler de la comtesse de Boigne. Mme Récamier ne trouva au château de Beauregard que les parents de son élégante amie, le marquis et la marquise d'Osmont : leur fille était en Savoie chez le général de Boigne. Mais quelques jours après une aimable lettre venait lui apporter l'expression de regrets qu'elle-même avait vivement éprouvés.