Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
La comtesse de Boigne → Mme Récamier, 9 janvier 1812, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
LA COMTESSE DE BOIGNE A Mme RÉCAMIER.
« Paris, le 9 janvier 1812.
« C'est à moi que je dois des excuses de n'avoir pas répondu plus tôt à votre aimable lettre ; je me suis privée d'un grand plaisir en tardant aussi longtemps à causer avec vous; mais mon pauvre frère nous a donné de si vives et de si justes alarmes que je n'ai pas eu le courage de m'occuper d'autre chose. Il n'a pas encore quitté sa chambre; on nous fait pourtant espérer qu'il n'y a plus rien à craindre. J'ai fait avec exactitude toutes vos gracieuses commissions, et il me semble qu'elles ont été accueillies avec la reconnaissance qu'elles méritent.
« Je crois votre crainte mal fondée ; vous êtes la personne la moins oubliée et ce n'est pas parce que vous êtes aimable, jolie, charmante : c'est parce que vous êtes bonne, douce, facile, que chacun se souvient de vous d'une manière qui lui plaît et flatte son amour-propre et peut-être même son cœur, si par hasard on en a un. C'est parce que votre douce, naturelle et séduisante bienveillance a trouvé le secret de persuader à chacun que son sort ne vous serait pas indifférent. Vous savez combien j'adore ce charme de bonté que je n'ai trouvé en aucune autre femme. Je vous l'ai dit cent fois, et je l'ai pensé mille, ce qui vous rend si séduisante c'est votre bonté; peut-être suis-je la seule qui ait osé vous le dire ; il paraît si bizarre de louer la bonté de la plus jolie femme de l'Europe! Hé bien, je suis persuadée que si l'on pouvait définir l'influence que vous exercez, cette même bonté a plus de puissance que tous les autres avantages, plus brillants sans doute, mais auxquels elle ajoute tant de force. Ainsi, Madame, c'est parce que vous êtes bonne que vous avez fait tourner tant de têtes et désespéré tant de malheureux ; ils ne s'en doutent pas, mais c'est pourtant vrai.
« Ah! que vous avez raison de dire qu'on oublie, et c'est surtout les morts. Je passe ma vie avec des gens qui ont été pendant des années dans l'intimité de cette pauvre Mme du Clusel, es premiers objets de ses affections, et rien, ni dans leur manière, ni dans leur contenance, n'annonce que le jour de l'éternelle séparation eur paraissait différent de ceux qui l'avaient précédé ou qui le suivraient. De pareilles observations valent mieux que des sermons, et, s'il en Stait besoin, dégoûteraient bien de telles liaisons!
« Voilà encore cette pauvre Mme d'Avaux, qui est morte hier ; elle avait beaucoup de soi-disant amis : aussi peut-être y pensera-t-on deux ours et en parlera-t-on trois. Mais je m'aperçois que je vous adresse un extrait mortuaire, et pendant que je suis en train j'aime autant vous dire que Mme de Catellan m'a assuré qu'elle était très-facile à vivre depuis qu'elle était morte ! Je n'ai pas trop compris ce que cela voulait dire, vous devriez bien me l'expliquer. Vous savez que, malgré cette mauvaise plaisanterie, j'apprécie et j'admire le vrai mérite de votre amie. Elle prétend que vous lui demandez des mariages et des amours, mais que personne ne s'aime cette année. Hélas ! si fait, Madame, on s'aime, et même très-ostensiblement ; mais vous savez tout cela, les morts qui vous écrivent journellement ne vous l'ont pas laissé ignorer.
« J'ai fait conter tout ce qui vous concerne à Adrien, et vous ne doutez pas de l'intérêt avec lequel j'ai écouté. Il faut que je vous dise que j'ai été très-touchée de l'amitié qu'il nous a témoignée pendant la maladie de mon frère.
« Je voudrais que vous me disiez un mot pour Mme de Ségur1; elle me parle toujours de vous et ce n'est pas pour trouver un sujet de conversation qui me soit agréable, mais parce qu'elle y prend un véritable intérêt ; je serais bien aise que vous me chargeassiez d'un mot d'amitié pour elle sans que j'eusse l'air de vous en avoir parlé. Elle est toujours souffrante, mais douce et résignée; moi qui ne suis pas dans les confidences, je ne sais que ce que je vois, et je ne lui crois pas de nouveaux motifs de chagrin.
1. Mme Octave de Ségur, fille de la marquise d'Aguesseau. ↩
« M. Hochet vient quelquefois chez moi ; il a rendu de grands services à mon père dans cette affaire de mine qui traîne encore : j'ai pensé avec plaisir que c'était à vous que nous le devions. Il y a un autre de vos amis qui est moins bien disposé en notre faveur, c'est M. Degérando. Il paraît décidé à être contre mon père dans la section de l'Intérieur.
« Convenez que je me dédommage bien de mon silence: j'ai presque honte de ce bavardage et de toutes les niaiseries dont il se compose. Savez-vous qu'on annonce le retour de M. de Nesselrode? M. de Tchernicheff1 me l'a appris en m'as- . surant qu'il pouvait le dire parce qu'il ne le savait pas officiellement : cela est, j'espère, assez ministériel. - J'ai reçu des nouvelles de Tuffiakin2, de Moscou; en lui répondant, je lui ai beaucoup parlé de vous. Bonjour, chère Madame : battez-moi donc pour me faire taire. - Tous les miens vous chérissent et vous regrettent, et par ces deux sentiments je me mets à leur tête. »
1. M. de Tchernicheff était alors ambassadeur de Russie à Paris; il était question de son remplacement par M. de Nesselrode. ↩
2. Le prince Tuffiakin, grand seigneur russe, frère, je crois, de la princesse Dolgorouki, qui aimait passionnément Paris, l'a habité longtemps et y est mort, Il allait. beaucoup chez Mme Récamier. ↩