Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cette lettre, qui exprime avec tant de grâce et de simplicité une de ces affections inaltérables parce qu'elles sont pures, nous a un peu fait devancer le temps : il faut revenir aux premières années de la jeunesse de celui qui l'a écrite. J'ai dit que le démon poétique avait saisi sur les bancs du collége l'écolier auquel son père eût bien plutôt souhaité de voir la passion des mathématiques. Mais le nombre des hommes qui trouvent sans tâtonnement et sans indécision leur véritable voie est rare. J.-J. Ampère, à vingt ans, outre un grand nombre de poésies sur des sujets divers, avait composé une tragédie, Rosemonde, dont le sujet était emprunté à l'histoire des Lombards en Italie. Le jeune auteur avait, jusqu'à un certain point, foi dans sa carrière poétique et ne demandait qu'à être encouragé pour y persévérer. Rosemonde était une estimable pièce, conçue dans le moule classique; lue au comité du Théâtre-Français, elle y rencontra de la bienveillance, mais à l'Abbaye-au-Bois on ne croyait point que l'emploi des grandes facultés d'Ampère fût d'écrire pour le théâtre; et quand son excellent père disait avec émotion à Ballanche : « Mon bon ami, crois-tu que mon fils ait du génie? » le candide philosophe, sûr que le fils de son ami, s'il n'avait pas le génie de Corneille ou de Shakespeare, avait en lui tout ce qu'il faut pour assurer un brillant avenir, se gardait bien pourtant de répondre affirmativement.
Jusqu'en 1823, sauf un voyage en Suisse fait à pied, en compagnie de son cher camarade Adrien de Jussieu, J.-J. Ampère n'avait guère quitté Paris que pour aller à Vanteuil, et depuis qu'il avait droitde bourgeoisie à l'Abbaye-au-Bois, pour suivre Mme Récamier, soit à la Vallée-aux-Loups, soit à Saint-Germain. Le goût très-prononcé qui le portait vers l'étude des langues et des littératures étrangères aurait dû, ce semble, éveiller plus tôt l'instinct du touriste chez l'homme que la passion des voyages devait un jour entraîner vers tant de points différents du globe ; nais, je le répète, sa vocation était encore alors obscure dans son propre esprit. Une circontance imprévue décida son premier grand voyage.
Quoique Mme Récamier se tint, par goût et va: caractère, en dehors de toute intrigue poliique, un changement de ministère était venu, à a fin de 1822, troubler la paix de sa cellule. 1. de Chateaubriand avait remplacé Mathieu e Montmorency au ministère des affaires étrangères. Les divergences d'opinion, et l'antagonisme qui en résultait entre deux amis qui tenaient dans le cœur de Mme Récamier une si grande place, lui avaient été fort pénibles; et malgré le soin avec lequel elle s'appliquait à adoucir toutes les épines de cette situation, elle en souffrait cruellement. Dans l'été de cette même année 1823, la nièce que Mme Récamier traitait et aimait comme sa fille tomba dangereusement malade : les médecins déclarèrent qu'il ne serait pas prudent que la convalescente passât l'hiver à Paris; cette raison eût sans doute suffi à décider le départ de Mme Récamier pour l'Italie; mais, de plus, froissée dans ses sentiments, trouvant avec surprise que l'imagination de l'illustre écrivain, objet de toute son admiration, subissait une sorte d'enivrement du pouvoir, elle crut, et elle ne se trompa point, qu'une absence momentanée ramènerait le calme dans toutes les âmes. Mme Récamier partit donc pour Rome le 2 novembre 1823; le fidèle Ballanche ne pouvait hésiter à l'accompagner, et le jeune Ampère, ayant fait comprendre à son père l'importance d'un tel voyage pour ses études, obtint l'autorisation de se joindre à la petite caravane.
Mme Récamier et les amis dévoués qui l'accompagnaient mirent un mois pour aller de Paris à Rome : depuis Turin on voyageait à petites journées, avec des chevaux de voiturins, s'arrêtant de ville en ville, séjournant à Florence, explorant les monuments antiques, les églises, les musées, les bibliothèques. A la halte du milieu du jour comme à celle du soir, on causait de ce qu'on avait vu, on faisait des lectures à haute voix; Ballanche et son jeune ami discutaient avec véhémence des questions d'histoire ou de philosophie. Mme Récamier avait un don merveilleux pour transformer en un moment la plus mauvaise chambre d'auberge, et lui donner un aspect élégant. Un tapis jeté sur une table où l'on plaçait des livres et des fleurs, un couvrepied de mousseline étendu sur le lit, et la présence de cette personne de si grand air et d'une grâce inimitable vous transportaient comme par enchantement dans un milieu de poésie. Ballanche et Ampère projetaient un Guide du voyageur en Italie, qui devait répondre à tous les besoins, à toutes les curiosités ; arts, histoire, politique, économie rurale, mœurs, tout devait s'y trouver, avec l'indication des meilleurs gîtes et le prix des denrées. Un jour qu'on s'était étendu avec complaisance sur cette œuvre collective, Ballanche, assis au coin du feu, se lève et s'écrie : « Oui, tel qu'il est, ce livre, je ne le donnerais pas pour cent mille écus. » Un éclat de rire général fit descendre Ballanche de son lyrisme, et le merveilleux guide est encore à faire. Mais que penseront d'une pareille manière de voyager les générations impatientes de nos jours? un mois leur paraît suffisant, et au delà, pour avoir une idée complète de Rome, de Florence et de Naples. Depuis l'invention des chemins de fer et de la vapeur, on s'est persuadé que pour connaître les pays il ne fallait que les traverser; on oublie qu'il faut y vivre.
Il est aisé de se faire une idée de la suite d'enchantements que le séjour de Rome offrit à J.-J. Ampère. Appliquer son esprit à l'étude d'objets si nouveaux, si intéressants ; jouir avec une âme de vingt-trois ans des chefs-d'œuvre des arts, d'un beau ciel, d'une admirable nature, et cela à côté d'une personne supérieure, qu'on a choisie pour l'objet de son culte ; être admis, grâce à elle, dans la société cosmopolite la plus distinguée ; trouver à Rome, comme ambassadeur de France, un Montmorency, homme d'esprit, qui vous accueille avec une bienveillance paternelle; c'était voir bien des horizons s'ouvrir à la fois. Ampère en garda une ineffaçable impression; l'attrait magnétique qui le ramena tant de fois dans la ville éternelle, et fit de lui, en quelque sorte, un Romain, date certainement de cette heureuse époque.
Je ne puis oublier de rappeler ici une circonstance particulière de ce séjour à Rome. La reine Hortense et ses deux fils passèrent une partie de l'hiver de 1825 dans cette ville, jadis l'asile de toutes les grandeurs déchues et où la famille Bonaparte se groupait autour de la mère de Napoléon. Mme Récamier vit souvent la duchesse de Saint-Leu ; ces deux personnes dont la destinée avait été fort diversement agitée se retrouvèrent avec intérêt. Elles se donnaient des rendez-vous, tantôt au Colisée, tantôt dans la campagne au delà de Saint-Jean-de-Latran, ou bien dans quelque villa. Pendant ces promenades, la conversation se prolongeait entre elles indéfiniment. Ballanche et Ampère passaient le temps avec le prince Napoléon, fils aîné de la reine (son fils cadet, le prince Louis, encore fort jeune était très-rarement de ces promenades). Le Napoléonide exilé avait beaucoup de chaleur d'âme; dévoré par l'inaction où le condamnait la fortune, il rêvait d'aller combattre pour l'indépendance de la Grèce, dans les rangs des Philhellènes. Il racontait son projet, interrogeait les amis de Mme Récamier sur la France, sur l'état de l'opinion, et choisissait de préférence pour confident Ampère, dont l'âge se rapprochait du sien. Il lui demandait s'il connaissait M. Moc-• quart. Ce nom, auquel s'est attaché depuis une grande notoriété, était alors parfaitement inconnu, au moins de ces messieurs, et ils avouèrent qu'ils ne l'avaient jamais entendu prononcer, ce qui étonna beaucoup le prince.
Pour ceux qui savent quelle fut l'attitude d'opposition de J.-J. Ampère sous le second empire, il y a quelque chose de piquant dans ces rapports passagers avec la famille impériale.
Après les fêtes de Pâques, du Saint-Sacrement et de saint Pierre, la petite colonie française dont Mme Récamier était le centre se rendit à Naples, visita Pæstum, Pompéi et Herculanum. Le projet de Mme Récamier était de passer un second hiver en Italie; cependant les lettres que J.-J. Ampère recevait de Paris devenaient de plus en plus mélancoliques, son père commençait à trouver l'absence longue et pénible; sans rappeler ce fils dont il avait encouragé le départ, il se montrait si malheureux de son isolement, que Mme Récamier et Ballanche décidèrent que leur jeune ami devait retourner en France. J.-J. Ampère s'arracha donc avec désespoir à ses études et à la société qui lui était devenue on peut dire nécessaire. Il passa par Bologne, Padoue, Venise et Milan, et trouvait à ses différentes étapes les consolations et les encouragements de ses amis.
Mme Récamier, répondant à l'une de ses lettres, lui écrivait :