Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La mort de M. de Chateaubriand avait, hélas! frappé Mme Récamier d'un coup mortel.
La source de la vie s'était comme tarie chez elle. Nous la vîmes languir dix mois, sans révolte, gardant sa douceur, sa grâce parfaite, son angélique bonté, plus affectueuse encore peut-être pour ceux dont elle sentait qu'il lui faudrait bientôt se séparer. Elle eut une sorte de joie douloureuse quand elle apprit que le duc de Noailles, appelé à succéder à M. de Chateaubriand, serait chargé de faire son éloge.
Le fléau du choléra avait reparu. C'est la seule maladie dont j'aie vu Mme Récamier éprouver une véritable terreur; elle voulut fuir la contagion qui sévissait avec force autour de l'Abbaye-au-Bois, et même dans ses murs ; elle vint s'établir chez sa nièce, à la Bibliothèque nationale ; le fléau avait jusque-là épargné la rue Richelieu. Mais l'état d'abattement et de langueur où Mme Récamier était plongée, la prédisposait peut-être à la terrible influence. Après un mois de séjour à la Bibliothèque, atteinte du mal qu'elle avait tant redouté, elle succombait en quelques heures à d'affreuses tortures1. Je ne redirai pas les angoisses de cette horrible nuit; j'essayerai moins encore de peindre la douleur de la famille, des amis de Mme Récamier, qui voyaient disparaître leur lumière, leur guide, leur centre de vie dans cette adorable personne. On se dispersa, comme fuient des gens qui viennent de voir tomber la foudre. Ampère quitta immédiatement Paris; sans racine, sans parents, frappé dans la plus chère de ses affections, il fut repris du besoin de courir le monde; il lui semblait ainsi échapper à l'isolement, au vide qui s'était fait autour de lui. Mais avant de partir, il commença par se démettre de ses fonctions de conservateur de la Bibliothèque Mazarine. C'était pendant la république de 1848 qu'une place de conservateur étant venue à vaquer dans cet établissement, M. de Falloux, alors ministre de l'instruction publique, y avait spontanément nommé Ampère. Un appartement spacieux et commode était attaché à cet emploi. Grande avait été la satisfaction de Mme Récamier et des amis de l'Abbaye-au-Bois en voyant se compléter de la sorte la situation d'un homme dont le désintéressement allait souvent jusqu'à l'imprudence, et qui n'avait d'argent que pour les autres.
1. Le 11 mai 1849. ↩
Après la mort de Mme Récamier, sans consulter personne, le premier soin d'Ampère fut de donner sa démission. Il n'en parla à M. et à Mme Lenormant qu'après que la chose fut faite, en venant leur serrer la main, et il partit, espérant que des objets nouveaux l'arracheraient à lui-même.
Il ne connaissait pas l'Espagne : un aimable, fidèle et ancien ami à lui, M. Roulin, bibliothécaire actuel de l'Institut de France, lié également avec M. Lenormant et avec qui Ampère savait qu'il pourrait s'entretenir de Mme Récamier, partait pour l'Espagne; cette circonstance détermina la direction de sa course. Il s'en alla par l'Auvergne, où il voulait s'arrêter chez M. de Barante, pour mêler sa douleur aux regrets d'un ami de la jeunesse de celle qu'il pleurait.
M. Roulin et M. Ampère se rejoignirent la frontière, visitèrent ensemble la péninsule espagnole, et lorsque le compagnon de son voyage, rappelé à Paris, reprit le chemin de la France, notre ami compléta son excursion en parcourant le Portugal.
Au moment où Ampère quittait Paris, en juin 1849, Alexis de Tocqueville venait d'accepter du président de la république le portefeuille des affaires étrangères ; il ne le garda que jusqu'au mois d'octobre de la même année; et en achevant son exploration, Ampère apprit que son cher Alexis avait abandonné les affaires, et se rendait à Sorrente, dont le climat lui était impérieusement ordonné pour réparer une santé et des forces usées au service du pays. l'Tocqueville l'engageait à y venir partager sa retraite. Comment Ampère aurait-il résisté à la proposition de retrouver le meilleur ami qu'il conservât, loin de ce Paris qui lui était devenu odieux, en jouissant du ciel du Midi sous lequel seulement il se sentait respirer à l'aise? Il ne résista point et alla retrouver Tocqueville aux environs de Naples. Ce fut encore là un des doux moments de sa vie. Longtemps après il trouvait plaisir à se rappeler et à décrire la terrasse bordée d'orangers où, contemplant avec son ami ce beau golfe, cette mer azurée, il ouvrait son âme à l'homme pour lequel il avait à la fois du goût et du respect. Combien de généreuses pensées s'échangèrent alors entre eux; de quelles nobles tristesses Ampère fut le confident, et combien ces entretiens ranimèrent et relevèrent son courage ! Il conçut à Sorrente l'idée du voyage en Amérique qu'il exécuta l'année suivante. L'hiver de 1850 à 1851 qu'Alexis de Tocqueville passa à Tours, ramena Ampère à Paris; il reprit son cours au Collége de France, et se rapprocha avec un douloureux empressement des débris de la société de l'Abbaye-au-Bois : M. Paul David, M. et Mme Lenormant, leurs enfants qu'il avait vus naître et qui arrivaient à l'aurore de la jeunesse, MM. Ozanam, de Loménie, Léonce de Lavergne, M. Pasquier, M de Boigne, le duc et la duchesse de Noailles, la vicomtesse de Noailles et sa fille, la duchesse de Mouchy, M. Guizot, Mme d'Haussonville, le duc et le prince de Broglie. « Hélas. écrivait-il à Mme Lenormant, tout ce qui a été le présent devient le passé, et l'on a besoin de se rattacher à ce qui reste pour supporter la perte de ce qui n'est plus. »
L'abattement n'était point durable chez Ampère ; il pouvait connaître et il a connu les transports d'une violente douleur ; mais pour lui, tant qu'il y avait vie, il y avait mouvement, curiosité, travail de la pensée. Au mois d'août 1851, il s'embarqua pour l'Angleterre avec Ozanam, déjà sérieusement atteint par la maladie, et sa charmante femme; ils allaient de compagnie visiter la première Exposition universelle. Laissons Ampère raconter cet épisode de sa vie errante ; aussi bien est-ce le début de l'ouvrage qu'il a intitulé : Promenade en Amérique. Le lecteur jugera par ce commencement de l'allure vive et dégagée de cet ouvrage, un des plus solides et à la fois les plus charmants de l'auteur :
« Southampton, 27 août 1851.
« Hier j'étais à Londres dans le palais de Cristal. Je viens d'assister à l'Exposition universelle, le premier fait vraiment universel dans l'histoire des hommes. Oui, c'est la première fois depuis le commencement du monde, que les hommes font quelque chose en commun, que tous les peuples se réunissent dans l'unanimité d'une même entreprise, sans distinction de patrie, de race ou de croyance : événement mémorable et prophétique ; car il annonce et inaugure, pour ainsi dire, l'unité future du genre humain. Aujourd'hui je vais quitter l'Angleterre pour les États-Unis; je vais aller contempler dans toute la liberté de son action, cette puissance de l'industrie, dont j'ai admiré à Londres les résultats cosmopolites; mais avant de laisser derrière moi le rivage de l'Europe, je demande la permission de raconter une rencontre que j'ai faite et qui a été pour moi une piquante et gracieuse anticipation de l'Amérique.
« Dans le wagon qui m'a amené de Londres à Southampton, ainsi qu'un Américain très-distingué, M. Théodore Sedgwick, avec lequel je vais m'embarquer, se trouvait une dame anglaise qui me frappa tout de suite par la fermeté de son langage et le tour original de son esprit : c'était Fanny Kemble, dont le capricieux et poétique volume sur les Etats-Unis, vrai livre de jeune fille, m'avait charmé, et bien qu'un peu sévère pour les mœurs américaines, m'avait donné pour la première fois l'envie de faire le voyage que je fais aujourd'hui. La nièce de Mme Siddons a sur le front, dans le regard, dans tout l'ensemble de sa personne un reflet de Melpomène. Bien des choses se sont passées depuis qu'elle écrivait ce qu'elle appelle aujourd'hui ses impertinences sur les mœurs américaines, et ses courses à cheval au bord de l'Hudson, et les vers charmants que ces lieux lui inspiraient. Quoique elle ait emporté de tristes souvenirs du pays qu'elle avait choisi, elle comprend mieux aujourd'hui les avantages sociaux de ce pays où, me disait-elle, on a le sentiment que personne ne souffre de la misère autour de vous ; mais elle paraît refroidie sur les beautés naturelles qu'il peut offrir. Pour moi, je m'en tiens sous ce rapport à ses impressions de vingt ans. »
Ampère séjourna huit mois dans le nouveau monde ; il visita toutes les parties du continent septentrional de l'Amérique, le Canada, la Nouvelle-Orléans, l'île de Cuba et termina cette curieuse exploration par une course au Mexique. Admirateur passionné des grandes scènes de la nature, non moins vivement épris peut-être des puissants résultats de l'industrie où son imagination savait trouver, comme dans toutes les productions du génie de l'homme, un côté élevé et poétique, Ampère était organisé pour jouir avec ravissement de la vie sous des institutions libres. Reçu partout comme devait l'être un homme de son mérite, héritier d'un nom scientifique illustre ; annoncé, recommandé par l'amitié d'Alexis de Tocqueville, Ampère vit en Amérique, non-seulement la contrée, mais les hommes. Son livre, inspiré par une bienveillance réelle, n'est empreint d'aucune exagération : le plus sincère peut-être des voyageurs qui ont parlé des Américains, il est celui dont les récits laissent de leur pays et de leur société la plus favorable impression. Rien d'ailleurs de plus amusant que cette promenade au nouveau monde, pendant laquelle Ampère dîne avec Kossuth chez le président de l'Union, est charmé à Philadelphie par les accents de Jenny Lind, et en écoutant chanter le Rossignol suédois sous cet hémisphère, se rappelle que vingt-cinq ans auparavant il prêtait son attention à Stockholm à un autre rossignol, Mme Catalani.
A son entrée en Virginie, notre critique en voyage couche à Petersburg, ville ignorée alors, mais devenue tristement célèbre par les gigantesques hécatombes humaines qui dorment maintenant dans ses campagnes. Ce nom, rencontré là, étonne l'imagination « quoiqu'elle doive, ajoute-t-il, s'accoutumer dans ce pays aux plus singulière surprises. Memphis, Palmyre, Rome, Londres, Paris sont des étapes du voyageur aux États-Unis, cela fait voir que ce monde nouveau est fils de l'ancien monde et semble indiquer chez les Américains un désir superbe de le renouveler. »
A Charleston, Ampère assiste à une scène hideuse :
« Je viens de voir en plein jour, sur la place publique, vendre à l'encan une famille de noirs. Elle était sur un tombereau comme pour le supplice, à côté s'élevait un drapeau rouge, digne enseigne du crime et de l'esclavage. Les nègres et les négresses avaient l'air indifférent comme le public qui les regardait. Le crieur faisait valoir, d'un air badin, les qualités d'un nègre très-intelligent, jardinier de première qualité. Les acheteurs s'approchaient des hommes, des femmes, des enfants, ouvraient leur bouche, considéraient leurs dents, puis l'on renchérissait et... adjugé. A vingt pas, en même temps, de la même manière, on vendait à l'enchère un âne, on a vendu un cheval. Le prix de l'homme a été soixante-neuf dollars, le cheval coûté deux dollars de plus. Je n'ajoute aucune réflexion à ce récit. La journée, commencée sous ces horribles impressions, s'est terminée dans une plantation à esclaves. C'était la petite pièce après la tragédie. Le possesseur de la plantation est un Allemand, certainement le moins cruel et le moins tyrannique des hommes; il m'a paru à la lettre opprimé par ses noirs. M... qui est humain, ne veut point battre ses esclaves. Les esclaves peu reconnaissants, travaillent avec une grande mollesse et une grande négligence. Quand il entrait dans une case où des négresses étaient occupées à nettoyer du coton, il se bornait à leur démontrer combien leur besogne était mal faite, et nous expliquait le tort considérable que lui causait leur indolence. Le résultat de ces observations était une moue et un petit grognement. Jamais remontrances adressées par un vieux garçon à sa gouvernante ne furent plus mal reçues. Le tort dont il se plaignait était encore un argument contre l'esclavage : il eût forcé des serviteurs payés à bien travailler en les menaçant de les renvoyer, avec des esclaves il n'y avait que deux choses à faire, les battre ou être victime de leur paresse. Déplorable situation dans laquelle il faut être cruel ou mal obéi. »
Ampère, on le voit, n'était pas partisan d* l'esclavage. Tout en rendant une entière justice aux inappréciables avantages des institutions de l'Amérique, il ne se faisait aucune illusion sur les dangers qui menaçaient cette grande confédération démocratique. La difficulté du maintien de l'union entre les États du Nord et ceux du Midi, différents de caractères, opposés par les intérêts; la redoutable question de l'esclavage, enfin l'extension démesurée du territoire vers laquelle l'esprit nouveau et la tentation de leur supériorité poussent incessamment les Américains; toutes ces graves et presque insolubles difficultés, aperçues de bien peu d'hommes d'État au moment où Ampère visitait l'Amérique, il les découvrit d'un regard ferme, et son livre les signalait d'une façon prophétique, dix ans avant la lutte fratricide qu'elles ont amenée et dont nous avons été les témoins.
Après avoir visité la Havane, Ampère passa au Mexique. Cette contrée que nos soldats ont arrosée de leur sang et qui a joué un si grand rôle dans les préoccupations, les inquiétudes, les espérances et les fautes du public et du gouvernement français, n'est point comme les États-Unis sans passé ni sans monuments.
La civilisation aztèque y a laissé de grandes traces. Ampère ne fit guère que traverser l'ancien empire de Montézuma, mais son coup d'œil de voyageur était si rapide et si sûr, qu'il trouva moyen d'en rapporter des observations aussi nouvelles qu'ingénieuses sur les antiquités, l'histoire et principalement les langues de ce pays. Le 10 mai 1852, l'infatigable explorateur, de retour à Paris, remontait dans sa chaire du Collége de France, où M. de Loménie l'avait suppléé pendant le premier semestre.
Il n'est pas nécessaire qu'une absence ait été bien longue pour que la mort nous fasse au retour compter bien des pertes cruelles dans les rangs de nos amis. Ampère ne retrouva plus cette brillante vicomtesse de Noailles dont Mme de Boigne écrivait à Mme Récamier : « Elle a un esprit supérieur qu'elle gaspille souvent, qu'elle livre aux bêtes sans répugnance, mais il y en a tant qu'il en reste encore pour les bonnes occasions. »
L'amitié que la vicomtesse de Noailles avait témoignée à Ampère demeura, comme une partie de son héritage, dans le cœur de sa fille et ce souvenir devint un lien cher à tous deux. La duchesse de Mouchy renouvela même avec l'affectueuse insistance que la vicomtesse y avait déjà nise au moment de la mort de Mme Récamier, 'offre qu'Ampère avait refusée d'un appartement lans un pavillon séparé de son hôtel. Voici la éponse qu'il adressa à cette amicale proposition :