Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)
Camille Jordan → Mme Récamier, 6 juin 1810, Lyon
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
CAMILLE JORDAN A Mme RÉCAMIER A AIX EN SAVOIE.
« Lyon, le 6 juin 1810.
« Chère Juliette, j'ai reçu votre aimable billet et j'ai remis sur-le-champ celles qui s'y trouvaient jointes. On a appris avec joie votre heureuse arrivée, mais vous avez été bien grondée de cet oubli de la lettre de Mathieu qui tenait fort en peine. Cela a paru un trait profond dans la légèreté. Le même jour au reste venaient d'autres lettres de lui bien tristes qui annoncent qu'il est retenu par une maladie sérieuse de son père. Vous pensez combien ce retard et sa cause nous affligent. Notre amie1 surtout avait grand besoin de la consolation de sa présence; car elle est retombée depuis votre départ dans de grandes tristesses. Schlegel est arrivé hier; Talma continue à remplir la journée, on le voit ou l'on en parle. Je suis obligé de les quitter quatre jours pour une course nécessaire en Bresse, mais j'aurai encore à mon retour deux ou trois jours à passer auprès d'eux, puis on partira pour Aix. Je crains de manquer Adrien, mais il trouvera votre lettre. J'ai fort plaidé auprès de l'amie dans le sens de votre lettre, que ce voyage vous ferait le plus grand plaisir, que vous n'étiez arrêtée par aucun calcul personnel, mais par un dévouement pénible aux convenances d'autrui ; mais, je ne sais si c'est le prestige de son éloquence, je dois vous dire avec vérité qu'elle m'a persuadé que s'il y avait eu quelque inconvénient dans le premier voyage, ou plutôt dans diverses circonstances qui s'y étaient jointes, il n'y en avait pas à présent dans la course projetée, votre voyage ayant évidemment un autre but, et ce simple détour ne pouvant être remarqué.
1. Mme de Staël était venue passer quelques jours à Lyon pour entendre Talma. ↩
« Mais ce que je réclame avant tout c'est de longues journées au retour, c'est la réparation de ce passage si rapide. Il a suffi pour faire sentir à ma Julie tout votre charme ; elle partage désormais tout mon empressement de vous revoir et je crois que ma belle-mère elle-même sera un peu guérie de la migraine. Vous me dites sur ce passage des choses aimables et cruelles tout ensemble: sans doute vous avez dû y connaître non cœur pour vous, mais quoi? ne vous est-il connu que d'alors, et vous aimer, n'est-ce pas non ancienne et chère habitude ? J'espère que vous commencez enfin vos eaux et allez les rendre bien en conscience. Répétez au baron combien ma tendresse pour lui s'augmenterait, 'il était possible, par les soins si parfaits qu'il rend de vous. Je le prie de ne pas oublier une notice qu'il m'a promise et deux feuilles d'un ivre de souvenir.
« Il a dû comprendre ma joie en lisant comment a été tranchée d'en haut la pénible question qui nous divisait.
« Excusez mon griffonnage pressé, au moment l'un départ. Lisez-y au moins l'expression de ma tendre amitié. »