Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
Ch. Lenormant → J.-J. Ampère, dimanche gras, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
CH. LENORMANT A J.-J. AMPÈRE.
« Paris, dimanche gras.
« N'est-il pas vrai qu'à votre retour à Paris, personne au monde ne sera capable de vous tenir tête sur tous les sujets? J'avoue que je regarde comme un grand bonheur d'aller puiser aux sources comme vous le faites. Les Allemands, s'is avaient tant soi peu de perspicacité, feraient fort bien de vous les fermer, car ce sont de grands traîtres que les metteurs en œuvre comme vous. Nous causons bien souvent à l'Abbaye du grand parti que vous avez pris, et nous en sommes tous enchantés; il nous paraît à tous qu'il n'y a personne plus propre que vous à élargir le champ, si rétréci chez nous, de la critique littéraire. Mais est-il bien vrai que vous ayez entièrement renoncé à la poésie? ce serait une monstrueuse ingratitude, et je ne vous avais pas soupçonné capable d'un si mauvais sentiment. Quant à moi j'aurais bien de la peine à renoncer à ces Souliotes dont l'allure dégagée m'avait tant séduit1. Il me semble qu'il y a place pour tout dans un esprit comme le vôtre; c'est une chose si rare chez nous que l'instrument poétique et des idées tout ensemble !
1. L'Episode des guerres de Soult a été publié par Ampèré dans le volume qu'il a intitulé: Heures de poésie. ↩
« Je ne sais si vous pensez quelquefois là-bas à notre pauvre littérature; je crois que vous la trouverez baissée d'un cran ou deux à votre retour. Tout continue à nous pousser à l'histoire, il faut l'embrasser comme l'arche de salut.
« Je vous attends avec bien de l'impatience pour causer de Niebuhr avec vous. N'aurons-nous pas enfin une bonne traduction de son livre? Sautelet m'a dit là-dessus des choses à faire trembler. J'ai d'autant plus d'impatience sur ce chapitre qu'il me paraît interdit à tout, jamais de m'occuper des originaux pour l'antiquité. Je me suis occupé du moyen âge au milieu des continuelles distractions de ma vie mondaine et administrative. C'est dans cette direction que je poursuivrai1 mes travaux.
1. Il est curieux de voir combien on peut quelquefois hésiter et se méprendre sur sa véritable vocation. Plus jeune qu'Ampère, Charles Lenormant n'avait alors que vingt-quatre ans, et ne semblait pas se douter que le sentiment si délicat qu'il avait des arts le conduirait à s'appliquer avec passion à l'étude de l'antiquité, et ferait de lui l'un des hommes des plus éminents dans la science archéologique. ↩
« Que ne puis-je posséder comme vous le haut allemand! Que ne puis-je savourer les Niebelungen, que je trouve, au reste, un peu trop septentrionaux pour mon goût! A propos, ne vous serait-il pas possible de me rapporter des nouvelles des troubadours du xIº siècle qui ont écrit en allemand pour les cours de Souabe et de Bavière? Il me semble qu'il doit exister là-dessus quelque gros livre, bien complet, bien plein de recherches, mais qui, comme à l'ordinaire, n'aura pas été traduit en français. Dans tous les cas, vous seriez bien aimable de me mettre au courant, au moins bibliographiquement. Adieu, monsieur, continuez d'amasser des trésors pour notre pauvre France, qui, j'espère, vous en saura beaucoup de gré. Ce Rhin est une terrible barrière. C'est à vous et à ceux qui vous ressemblent, s'il en est beaucoup, à jeter sur ce naudit fleuve un pont qui puisse durer. Mais surtout dépêchez-vous pour revenir plus tôt; 'Abbaye est morte depuis votre départ, la vie de a discussion s'y est éteinte : venez la ranimer à 'aide des immenses matériaux que vous aurez ecueillis. »