Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)
J.-J. Ampère → Ch. Lenormant, 4 mars 1827, Bonn
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J.-J. AMPÈRE A CH. LENORMANT.
« Bonn, le 4 mars 1827.
« Je suis honteux d'avoir été devancé par votre lettre si aimable et si amicale; du moins je ne vous ferai pas attendre ma réponse; j'avais depuis longtemps le dessein de vous écrire, mais je le remettais de jour en jour, voulant vous parler de Niebuhr un peu à fond. Maintenant je crois qu'il vaut mieux ajourner cela à mon retour Ce n'est pas un homme qu'il soit facile de réduire en aphorismes. Je ne sais pas bien quel effe son livre ferait en France; il y est obligé à un discussion perpétuelle qui l'entraîne dans un foule de détails, et plus il est obligé de s'étendre plus il serre l'expression. Ce qu'il y a de sûr c'est que c'est le livre d'un homme supérieur.
« Vous êtes bien bon de tant compter sur ma science, ne vous y fiez pas trop pourtant; je sui sollicité ici par tant d'objets différents d'études même sans sortir du cercle que je me suis tracé que je crois rapporter en France plus de direc tions et de matériaux que d'acquit proprement dit. Je suis comme un général de cavalerie qui avec un petit escadron, serait obligé de tenir têt à une douzaine de corps d'armée, et je fai tantôt une charge sur un point, tantôt sur u autre, mais l'ennemi semble se multiplier. Enfi j'espère au moins avoir appris ici une chose c'est à apprendre.
« Puisque vous êtes toujours plongé dans le moyen âge, vous n'apprendrez pas sans intérêt pu'on fait une collection des Historici rerum gernanicorum. M. Pertz, qui a été longtemps en Sicile pour cet objet, est maintenant à Paris; peut-tre feriez-vous bien de chercher à le voir; si je ne souviens bien de nos conversations, l'Allemagne et la Sicile sont bien votre affaire. Ce 1. Pertz découvre à ce qu'il paraît, à Paris, de nouvelles lois lombardes et des Capitulaires de Charlemagne qui avaient échappé à Baluze. Foilà comme sont ces diables d'Allemands.
Un professeur de Bonn a fait un excellent livre ur les troubadours, le poëte Uhland sur les trouvères, et il paraît dans ce moment-ci, à Leipsick, une édition en espagnol à très-bon marché de Caldéron, infiniment plus correcte que es éditions d'Espagne.
« Quant aux poëtes dont vous me parlez, je e crois pas qu'il existe sur eux un travail comlet ; mais beaucoup de leurs ouvrages sont abliés, et pour quelques-uns il existe d'excelntes éditions. Je compte rapporter tout ce que pourrai dans ce genre, car je suis décidé à me iner en livres. Mes livres et mon allemand seront à votre disposition de grand cœur. Du reste, si je ne parviens pas à vous inspirer un peu d'amour pour mes chers Niebelungen, encore pourriez-vous admirer les Minnesinger; car ils sont à demi méridionaux. Il paraît que leur poésie épique est née de celle des troubadours, et nos poètes de la langue d'oil leur ont certainement fourni la matière de leurs épopées chevaleresques. Enfin je vous promets aussi une histoire de la maison de Souabe, par M. Raumer, dont on dit beaucoup de bien. Je suis sûr que la vôtre sera infiniment meilleure; je doute qu'un Allemand puisse avoir votre sentiment vif et vrai du Midi et des arts. Adieu, monsieur, notre correspondance n'en restera pas là, jusqu'à ce qu'à la correspondance succède, ce qui vaudra bien mieux, ces conversations, ces belles disputes que je me promets; en attendant le jour du combat, permettez-moi, en vrai chevalier teuton, de serrer cordialement la main à mon ennemi. Faites-en autant de ma part à MM. Ballanche, Montbel et Paul David. »