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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Camille Jordan] → [Mme Récamier], 4 octobre 1807, Lyon

Madame Récamier et les amis de sa jeunesse (suite)

[Camille Jordan] → [Mme Récamier], 4 octobre 1807, Lyon

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 46–49 · chapitre 35 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Lyon, 4 octobre 1807.

« Avec quelle impatience j'attends, chère Juliette, cette lettre que vous m'avez promise et que déjà je m'étonne de n'avoir pas reçue! Comment n'être pas en quelque souci de ce voyage étourdiment entrepris sans domestique, avec votre frêle santé, par un temps si peu favorable? Tout ce qui vous connaît ici en est très-inquiet; moi, cependant, je l'avoue, un peu moins que les autres : car je sais que les trois grâces qui vous accompagnent toujours ne sont point en route un inutile cortége; qu'elles vous attirent, partout où vous paraissez, les plus empressés services. Je crois vous voir, de poste en poste, l'idole des postillons, la meilleure amie des maîtresses d'auberge, et c'est bien, j'en suis sûr, cet instinct confus de votre universel empire qui vous donne en voyage tant de hardiesse dans la poltronnerie et qui vous a fait braver toutes nos prudentes recommandations.

« Je voudrais vous reparler de mon plaisir de vous avoir vue, de mon serrement de cœur à votre départ, de ma tendre affection. Mais, comme je vous l'ai dit, je suis un peu découragé de vous exprimer tout cela, quand je pense combien vous êtes un enfant gâté d'amour et d'amitié, combien mes simples et tendres expressions doivent vous sembler pâles après les gros soupirs du baron1 et les sanglots de la baronne2 et les transports de Milady3. Cependant il est vrai que si vous regardiez moins à ce culte extérieur, vous trouveriez peu de vos amis qui me le disputent en constante et réelle tendresse ; et dans ces deux passages j'aurai appris, s'il était possible, à vous aimer davantage encore. Vous avez été si parfaite envers moi, vous m'avez manifesté des dispositions d'âme qui m'ont tant touché; je vous sais tant de gré de retrancher tous les jours à la coquetterie pour ajouter aux sérieuses, aux religieuses affections ! C'était mon ancien vœu que votre perfectionnement et votre bonheur, et il m'est bien doux de le voir si proche d'être accompli. Pourquoi seulement, avons-nous si peu causé de cette intéressante réforme ? Pourquoi des importuns nous ont-ils sans cesse troublés dans nos conversations intimes? Pourquoi étais-je moi-même si tristement et si cruellement préoccupé? Mais à propos de cette préoccupation je me hâte de vous dire que votre passage comme celui d'un bon ange, semble en effet me porter bonheur. Mon enfant va toujours de mieux en mieux, et n'exige plus que des soins, sans donner l'ombre d'inquiétude. Nous avons enfin des nouvelles de Degérando, qui assure qu'il se rétablit, quoique avec lenteur. Je respire donc et vous me trouverez, je l'espère, au printemps, avec un visage moins triste, tout entier au plaisir de vous revoir, de vous accompagner et inflexible pour vous traîner dans nos musées et nos vallons et vous faire admirer de vive force toute votre patrie. Vous le devrez au moins par reconnaissance, car c'est merveilleux comme dans ce peu de jours et sans paraître y toucher vous avez ajouté de cœurs à tant de cœurs déjà conquis. J'entends dire que les Delphin1 chantent en chœur vos louanges, je vois deux belles-mères vaincues convenir que leurs gendres avaient raison, je vois ma Julie toute pénétrée de votre charme et jusqu'à ma fille, redemandant tendrement la belle dame qu'elle a vue, vous attester combien il est dans mon sang de vous aimer. Il n'est que Milady dont je ne puis vous donner de fraîches nouvelles. Je m'y suis présenté une fois sans la trouver.

1. De Vogt. ↩

2. La baronne de Staël. ↩

3. Lady Webb, Anglaise belle, sensible, un peu légère, que le blocus continental avait retenue en France. ↩

1. Beau-frère et sœur de M. Récamier. ↩

« J'espère que vous n'aurez pas oublié la lettre pour les Degérando et le mot pour Antoinette.

« J'écrivis le jour même de votre départ à la baronne2 et, pardonnez, la contagion d'indiscrétion me gagnant, je ne pus lui taire que vous aviez fait l'étourderie de partir seule avec votre femme de chambre.

2. Mme de Staël. ↩

« Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de votre mari et de quelques-uns de nos communs amis: surtout dites à Mathieu combien j'applaudis au renouvellement de votre affection et avec quelle tendresse nous avons ici parlé de lui. Adieu chère, bien chère Juliette; ma Julie réclame un souvenir et s'unit à tous mes sentiments pour vous. »