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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier [Alexis de Tocqueville] → [J.-J. Ampère], 11 avril 1858, Paris

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

[Alexis de Tocqueville] → [J.-J. Ampère], 11 avril 1858, Paris

Madame Récamier · 3 min de lecture · p. 380–383 · chapitre 203 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Paris, 11 avril 1858.

« Je suis arrivé ici depuis dix jours, mon cher ami, et je vous laisse à juger si j'ai souvent parlé de vous avec tous ceux, en si grand nombre, qui ont pour vous à des degrés divers les sentiments que vous méritez si bien. Naturellement on regrette de ne vous avoir pas vu ; mais on s'explique facilement votre absence, et surtout on désire que dans le courant de l'été on ne soit pas absolument privé du plaisir de vous voir. Vous savez qu'il y a au moins deux personnes dans le monde qui sont à vous de la façon la plus vive et la plus sincère; je crois pouvoir répondre de cela au nom de ma femme comme au mien, quoiqu'elle soit absente. Je l'ai laissée à Tocqueville pour quinze jours encore, et vous lui pardonnerez de m'avoir laissé partir sans elle quand vous saurez ce qui la retient. Elle fait bâtir sous ses yeux la fameuse galerie dans laquelle on doit se promener à l'abri du vent d'amont (comme on dit), en mettant en ordre des petits papiers1. Hélas ! quand reverrons-nous ces petits papiers? Je n'ose me flatter que ce soit de sitôt, ni surtout pour longtemps. Je vous assure du moins qu'en attendant on vous tiendra votre place chaude. J'ai trouvé les Loménie bien portants et pleins de l'amitié la plus chaleureuse pour vous. Je voudrais bien que ce brave Loménie pût arriver à faire un nouveau livre qui attirât l'attention sur lui. Je crois que nous n'aurions pas trop de peine à lui ouvrir les portes de l'Académie; les grands hommes commencent terriblement à manquer, et parmi les gens de talent il n'y en a point qui par l'esprit et la vie méritent mieux d'être choisis que lui.

1. Ces petits papiers désignaient la série de vers satiriques dans lesquels pendant la durée de l'Empire et jusqu'à sa mort, Ampère déchargeait sa patriotique indignation et sa haine pour les Bonaparte. Il les écrivait sur de petits feuillets volants, et comme il était fort distrait, les laissait souvent tomber de sa poche. ↩

«J'ai vu hier Lévy. L'impression de votre César marche. Plus des deux tiers de ma troisième édition sont épuisés et le livre continue à bien marcher. Cela m'encourage au travail; aussi ne suis-je venu ici que pour travailler, je remplis ma tâche consciencieusement; je passe ma vie aux archives ou dans les bibliothèques. Mais jusqu'ici l'effort est plus grand que le résultat. J'ai rapporté un certain nombre de chapitres de Tocqueville, mais si à l'état de brouillon et d'ébauche que je ne pourrais les lire utilement à personne, pas même à vous ; c'est trop informe. Je tâche de me consoler de votre absence en pensant à cela. J'ai vu chez les Loménie le portrait de vous dont vous m'avez destiné un exemplaire : je vous remercie de ce souvenir. Ce portrait est très-ressemblant, mais comme tous vos portraits, il reproduit les traits, non la physionomie. Je ne sais si, à tout prendre, la médaille qui est à Tocqueville dans la salle de billard n'est pas ce qu'on a fait de mieux de vous. Point de nouvelles à vous apprendre que les journaux ne vous disent. Il est difficile de juger ce qui se passe au fond des esprits; la seule chose qu'on aperçoive avec quelque certitude, c'est une disposition frondeuse, un grand embarras dans les affaires industrielles et surtout un sentiment d'instabilité singulier en présence de ce qui semble si fort. Mon avis est néanmoins qu'il n'y a rien de considérable à attendre en aucun genre d'ici à assez longtemps. Il est difficile que nous nous brouillions avec l'Angleterre, puisque nous ne lui tenons tête sur rien. Je sais de source certaine que les journaux ont été avertis de ne plus parler de l'île de Périm. Je conçois que les Anglais trouvent parfois que notre constitution a du bon, après tout. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. »