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L'Enchanteur 1768—1848
Madame Récamier Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Jean-Jacques Ampère et l'Abbaye-au-Bois (suite)

Madame Récamier · 6 min de lecture · p. 317–322 · chapitre 180 sur 209

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Michel Lévy frères, 1874, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Parmi les jeunes célébrités qui firent à cette époque, c'est-à-dire entre 1838 et 1840, leur apparition à l'Abbaye-au-Bois, je ne dois pas non plus oublier Frédéric Ozanam, présenté par Ampère sept ans auparavant à Mme Récamier et à M. de Chateaubriand. Il avait alors décliné l'honneur de devenir l'hôte assidu de ce salon, ainsi que l'y conviaient l'auteur du Génie du Christianisme et son incomparable amie; mais il revenait à l'échéance que lui-même avait fixée à la renommée. Ampère, malgré la différence de leurs âges, se lia étroitement avec Ozanam ; il l'aimait d'une affection presque paternelle et éprouvait à la fois pour lui de l'attrait et de la vénération. Il survécut à ce jeune et saint ami, auquel il rendit un suprême hommage qui mérite d'être rappelé1. Au milieu de l'expression des regrets publics qui environnèrent la tombe d'Ozanam et dont les plus illustres contemporains se firent les interprètes, nul n'a parlé de lui d'une façon plus touchante et plus sentie. Le souvenir du célèbre physicien, introduit par son fils dans ce deuil d'amitié, avait quelque chose de particulièrement ému. Ampère s'exprimait ainsi : « Envoyé à Paris pour y faire son droit, Ozanam eut un bonheur qu'il apprécia toujours et dont il aimait à remercier la Providence, ce fut de passer deux années sous le toit de mon père. Dès lors, c'est-à-dire depuis 1831, ont commencé entre nous des rapports fraternels. J'ai toujours accompagné de l'intérêt le plus tendre ce jeune ami, ce jeune frère, dont je conseillais de mon mieux et tâchais de modérer l'impétuosité studieuse, qui m'attachait par la chaleur juvénile de son âme, et, je le dirai comme je le sens, m'inspirait du respect par ses vertus. »

1. Articles du Journal des Débats du 9 et du 12 octobre 1853. ↩

Mais revenons aux travaux littéraires de J.-J. Ampère. En même temps que le professeur de littérature française, au retour de son voyage en Grèce et en Asie Mineure, publiait ses études sur la littérature grecque en Grèce, il était saisi par une de ces irrésistibles fantaisies dont nous l'avons vu et le verrons souvent atteint. Cette fois c'était le chinois qui était l'objet de son caprice scientifique. Dix ans plus tôt, Ampère avait étudié la langue chinoise avec Abel Rémusat, et mis en vers un roman du Céleste Empire, maintenant c'était la philosophie de Lao-Tseu qu'il se prit à expliquer. Il publia dans la Revue des Deux Mondes de spirituels articles consacrés à l'examen de la traduction que M. Stanislas Julien avait donnée des œuvres du célèbre fondateur de la secte du Tao. Du chinois aux hiéroglyphes, la transition est assez naturelle; en étudiant le premier de ces systèmes d'écriture, Ampère fut amené à s'occuper de l'autre; mais lié jadis avec Klaproth et imbu de ses préjugés, il se rangea d'abord parmi les détracteurs de Champollion. Quel inventeur n'a vu nier la vérité dont il vint doter le monde? Après l'épreuve décisive que l'illustre révélateur des secrets de la langue égyptienne avait faite de la valeur de son système dans le voyage que la générosité du roi Charles X lui avait permis d'accomplir sur les bords du Nil, et où il avait pu étudier directement les grands monuments des Pharaons; après la publication de sa grammaire et de son dictionnaire, il se trouvait encore des érudits qui contestaient sa découverte. Charles Lenormant, un des premiers disciples de Champollion, le compagnon de son expédition, et qui fut plus tard le continuateur de son enseignement au Collége de France, essayait vainement de ramener Ampère à une plus juste appréciation des travaux de son maître; la discussion, fort animée et sans cesse renouvelée entre les deux amis, n'amenait point la conversion de l'incrédule. A bout de raisonnements, Lenormant lui dit enfin : « Vous parlez d'une chose que vous n'avez pas expérimentée vous-même ; laissez là des théories qui ne vous sont point personnelles. Voilà la grammaire et le dictionnaire, étudiez : je suis sûr du résultat. » Ampère emporta les instruments que le génie de Champollion avait mis à la disposition des esprits curieux ; il se mit à l'étude avec sa passion et sa sagacité ordinaire, et acquit promptement la faculté de lire l'écriture hiéroglyphique. Et ceci peint à la fois son admirable bonne foi scientifique autant que l'impétuosité de ses curiosités littéraires : une fois convaincu de la vérité dont il avait douté, Ampère ne souhaita plus que d'appliquer sa science.

Dans cette pensée, il résolut de partir pour l'Egypte, « ce pays, disait-il, qui éveille tous les grands souvenirs du passé et intéresse encore dans le présent et dans l'avenir, et fait pour occuper éternellement le monde. L'Égypte apparaît à l'origine des traditions de la Judée et de la Grèce; Moïse en sort, Platon y court; elle attire la pensée et le tombeau d'Alexandre, la piété de saint Louis, la fortune de Bonaparte. » Ampère reçut de M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, les encouragements les plus bienveillants pour l'exécution de son projet. Il put s'adjoindre le compagnon de voyage qu'il avait choisi, M. Paul Durand, homme fort instruit, à la fois médecin, dessinateur et archéologue. Ampère partit au milieu de l'été de 1844; il devait retrouver, et il retrouva sur les rives du Nil, la grande expédition scientifique envoyée par le roi de Prusse, et que dirigeait un égyptologue éminent, M. Lepsius. L'Égypte était alors encore gouvernée par Méhémet-Ali, cet aventurier de génie, exterminateur des Mameloucks, conquérant de la Syrie, où son administration passagère fut équitable pour les populations chrétiennes, tandis qu'elle pesait d'un sceptre de fer sur ses sujets égyptiens. Ampère fut présenté au vice-roi par M. Benedetti, consul de France au Caire ; il lui apportait une lettre de Reschid-Pacha. Laissons-lui raconter son entrevue avec ce célèbre desposte :

« Méhémet-Ali est un vieillard très-vert ; il était debout quand nous sommes entrés et m'a semblé très-ferme sur ses jambes. Il s'est lestement élancé sur le divan, assez élevé, où il s'est accroupi et où nous avons pris place à ses côtés. Sa figure m'a paru peu distinguée, mais très-intelligente et n'offrant pas la plus légère expression de férocité. Notre entretien n'a présenté qu'un seul incident un peu caractéristique. Le pacha m'a invité à inspecter son École polytechnique; j'ai répondu que mon père eût justifié d'une manière éclatante un honneur dont je n'étais point digne, et que je demandais à Son Altesse la permission de décliner une tâche à laquelle mes études ne m'avaient pas préparé. Son Altesse ne s'est point tenue pour battue. « Ce que le père pouvait, le fils doit le pouvoir », a-t-elle dit. Malheureusement je savais trop à quoi m'en tenir à cet égard. J'ai été obligé d'opposer un respectueux entêtement à l'entêtement trop bienveillant du vice-roi, pour éviter le ridicule d'examiner sur des matières que je n'entends point les élèves et les professeurs de l'École dirigée par M. Lambert; mais en résistant à Méhémet-Ali, je n'ai pas eu la satisfaction de le persuader. Je cite ce petit fait parce qu'il met en relief un caractère commun à tous les gouvernements orientaux. Tous, en effet, y compris le gouvernement réformateur de l'Egypte, sont convaincus que chaque homme, et principalement chaque Européen, est propre à toute chose. Méhémet-Ali sait très-imparfaitement l'arabe et dédaigne de le parler; c'est un Turc qui parle turc, et gouverne par les Turcs. »

Les amis de France et l'ange inspirateur de l'Abbaye-au-Bois n'étaient point oubliés sur la barque qui portait notre voyageur à la seconde cataracte; il écrivait à Mme Récamier :